Accueil | Par Gildas Le Dem | 30 mars 2018

Détention des fichés S : la bombe à retardement

Après l’attentat de Trèbes, Laurent Wauquiez a relancé l’idée d’une rétention administrative des fichés S... une proposition déjà avancée par le candidat à la présidentielle Nicolas Sarkozy en 2016 mais surtout expérimentée dès la fin des années 1980 en Algérie avec des conséquences pour le moins désastreuses.

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Algérie, 11 janvier 1992 : le président Chadli Benjedid, déjà désavoué par la révolte de la jeunesse algérienne en octobre 1988, démissionne alors que le Front Islamique du Salut (FIS), grand vainqueur du premier tour des législatives, est aux portes du pouvoir. S’en suit ce qui doit être appelé un coup d’État, la démission de Chadli ne visant qu’à entraver la constitution, après l’Iran en 1979, d’une nouvelle république islamique.

Dans la foulée, généraux et apparatchiks du FLN (Front de libération nationale algérien) forment un Haut Comité d’État, qui rappelle à la tête du pouvoir un opposant interne, Mohamed Boudiaf. Et c’est dans cette atmosphère insurrectionnelle que le Haut Comité d’État ordonne l’arrestation des dirigeants du FIS encore en liberté, et décide de réprimer indistinctement les militants et les sympathisants islamistes.

La première mesure du HCE est radicale : l’État algérien fait interner rien moins que 13 000 personnes, placées en détention dans des centres de rétention du sud saharien. Le pouvoir algérien agit exactement comme s’il opérait, de fait, un regroupement de l’appareil et des militants du FIS qu’Abbasi Madani (le leader islamiste historique) n’était jamais vraiment parvenu à réaliser, et unifiait la base des militants islamistes autour des positions les plus radicales, les repoussant vers l’action violente. Comme le fera remarquer Séverine Servat, spécialiste des mouvements radicaux islamistes, et plus précisément des groupes terroristes algériens, les centres de rétention du Sahara seront les véritables « écoles des cadres des GIA », ces Groupes Islamiques Armés (GIA) qui commenceront à terroriser et massacrer, quelques mois plus tard, le peuple algérien.

La rétention à grande échelle des fichés S

Si cet épisode doit retenir notre attention, c’est que son sens et la tragédie historique qu’il constitue, semblent avoir été plus ou moins volontairement oubliés. Dès l’été 2016, dans l’optique de la primaire, Nicolas Sarkozy s’alignait sur les positions du Front National et réclamait l’internement des fichés S dans le cadre de centre de détentions administratifs.

Aujourd’hui, ce n’est plus un candidat à la primaire qui se range, à nouveau, sur cette position puisque c’est en tant que président des LR (Les Républicains) que Laurent Wauquiez a officiellement demandé, à la suite des attentats perpétrés dans l’Aude, la création de centres de détention. Cette mesure, affirme Laurent Wauquiez, serait non seulement légitime mais la seule à même d’entraver la possibilité de nouveaux attentats sur le territoire français.

Or tout, dans l’exemple algérien, plaide évidemment pour le contraire. Elle ira d’abord à l’encontre de tous les principes de l’état de droit. Il faut bien entendu s’attendre, en effet, à ce que le placement de fichés S en centres de détention viole toutes les règles le code de procédure pénale et les garanties de liberté individuelle stipulées par la Constitution. Qui, en effet, décidera du bien-fondé de cette mesure discrétionnaire et sur quels critères ?

Il ne faut pas oublier que, parmi les 10 000 fichés S, on compte aussi des militants écologistes, des militants syndicaux, etc. On le sait, suite à l’épisode algérien, un grand nombre de militants ou sympathisants islamistes, ou supposés l’être, ont déclaré n’avoir jamais été informés, au cours de leur arrestation ou de leur détention, des motifs de leur internement ni des accusations portées contre eux. Ainsi, Amnesty International s’inquiétera que près de 12 mois après leur arrestation en Algérie, des détenus aient encore fait l’objet d’une sélection pour d’éventuelles accusations. Ce qui donne à penser qu’ils avaient bien été arrêtés arbitrairement…

Quelle organisation pour quel internement ?

Quelle est, de plus, la praticabilité de cette mesure ? Il est malheureusement certain que, comme en Algérie, une énorme confusion administrative et politique s’installera : comment organiser sans débordement de violence visible, l’arrestation de dizaines de milliers de personnes, leur acheminement vers des centres de détention et l’assurance de la communication et la sureté autour de cette opération ? Pour qui veut s’en souvenir, le pouvoir algérien dut d’abord concentrer les futurs détenus dans des commissariats en bordure des grandes villes, notamment d’Alger et d’Oran, où la police et l’armée algériennes pratiquèrent, avant de les répéter dans les centre de détention du Sahara, diverses formes de torture : tabassages, usage de l’eau et de l’électricité, pendaison par les pieds ou les organes génitaux (faisant avouer à peu près tout et n’importe quoi à ces détenus).

Et puis, où placer les détenus ? Si l’Algérie des années 90 dispose de sept centres de détention dans le Sahara (notamment à Reganne, ancien site nucléaire, ou Timimoun, Adrar et Ouargala, ancien centre d’essais chimiques), où la France placera-t-elle ses détenus ? En Corse, à la Réunion ou en Guyane, comme aux temps du bagne ? On imagine que les Corses et les ultramarins accueilleront avec enthousiasme la création de centres de détention. On imagine également que les manifestations en Corse, en Guyane, seront aussi pacifiques que les manifestations à Paris, de familles et de proches, privés de nouvelles. Enfin ces centres, sauf à violer, comme en Algérie, toutes les conditions d’hygiène et de sûreté sanitaire, il faudra bien les bâtir. Amputera-t-on encore le budget de prisons déjà en ruines, et privera-t-on encore, pour des dizaines d’années, les prisonniers et les gardiens de prison de conditions de vie et de travail décentes ?

Surtout, une telle mesure serait évidemment contre-productive. Elle retranchera en effet des détenus dans des dispositions et des convictions déjà radicales et violentes. Bien plus : en organisant la réunion de militants jusque là plus ou moins dispersés et disparates, il est à peu près certain, comme le fit observer Benjamin Stora au sujet des camps algériens des années 90, que « des contacts vont se nouer qui permettront la mise en place de véritables réseaux lorsqu’interviendront les premières libérations ». Pire : les centres de rétention arbitraire, en constituant et renforçant, de fait, la cohérence d’un réseau d’interconnaissances et de solidarités, favorisera bien entendu l’émergence de groupes organisés.

Regrouper pour mieux aliéner

Comme le fit justement remarquer le journaliste Abed Charef, « dans les centres de détention, ce sont naturellement les plus décidés, les plus radicaux, qui prennent en charge l’organisation, tissent des réseaux et instaurent leur hégémonie. En détention, les divergences disparaissent, et seuls les plus décidés ont droit d’imposer leur point de vue ». Les autorités algériennes auraient du le savoir puisque c’est ce même mécanisme social qui conduisit déjà à une forme de fusion et d’homogénéisation des militants indépendantistes des années 50 et 60, sous la direction de ce qui allait devenir le FLN. Il serait bon que les dirigeants français qui prétendent aux responsabilités s’en souviennent également, si du moins ils ne veulent pas contribuer à produire, sur le sol français cette fois, la véritable reconstitution de groupes armés radicaux, et redoubler en l’intensifiant, un mécanisme et un cycle de violences déjà assez dramatique.

On aurait donc tort d’oublier, ou de méconnaitre plus longtemps les réalités que l’expérience algérienne a déjà mise sous nos yeux. Faut-il encore le rappeler ? Le soutien de longue date apporté, par des puissances étrangères à des régimes autoritaires ou dictatoriaux, une expérience de transition démocratique irruptive incertaine et finalement avortée parce que trop longtemps retardée, avait déjà mené en Algérie, avant même les printemps arabes de 2011, à la guerre civile, et aux actions armées et terroristes de tout genre.

Se souvient-on encore que cette expérience accoucha de la formation des Groupes Islamiques Armés qui, dans un cycle de vengeance et de représailles sans fin, toujours plus cruelles, massacrèrent sans pitié la population algérienne par centaines de milliers de personnes ? Et que ces mêmes groupes d’hommes imaginèrent, au sortir de leur détention puis dans les maquis, les actions les plus radicales ? L’État islamique, en mettant en scène des exécutions sommaires et barbares destinées à rappeler le souvenir des centre de détention américains d’Abu Ghraib ou de Guantanamo, bâtis sur le modèle algérien, s’en souvint.

Laurent Wauquiez, qui se pique pourtant d’histoire et de responsabilité historique, n’en a pas mémoire. Sauf à ce que cette méconnaissance soit involontaire, il faut donc croire qu’il en appelle, avec la création de centres de détention, à la répétition d’une tragédie. On ne sait si c’est par goût pour les très mauvaises farces ou pour la politique du pire. C’est, dans tous les cas, politiquement et historiquement irresponsable.

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  • bis repetita : L’Etat de Droit ? naaannn... connaît pas ! Un bon résumé de la pensée Wauquiezienne.

    carlos Le 3 avril à 09:52
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