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Accueil | Par Roger Martelli | 28 janvier 2021

Le vertige de la souveraineté

Depuis quelque temps, la souveraineté est au goût du jour. Il a fallu qu’une pandémie laisse la France démunie, sans masques ni tests de dépistage, pour qu’elle soit mise à toutes les sauces, sanitaire, alimentaire, économique, numérique. Droite et gauche entonnent le refrain : nos malheurs viennent de ce que nous avons perdu notre souveraineté. C’est une illusion et un piège.

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De quoi parle-t-on ?

Dans son acception moderne, postféodale, la notion de souveraineté s’impose en même temps que la toute-puissance de l’État. Elle s’identifie au pouvoir supérieur de commander, attribué désormais à l’État et à lui seul. Pour l’un des premiers grands théoriciens de la souveraineté, Jean Bodin, elle est la possibilité de « donner et casser la loi » (1576). À partir de la fin du XVIIIe siècle, l’État se superposant de plus en plus à la nation, la souveraineté se fait nationale. « Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation », dit la Déclaration des droits de 1789. Le peuple souverain des citoyens décide de l’attribution des pouvoirs particuliers. Ceux qui décident le font parce que la nation assemblée par le vote leur en a donné le droit.

Les problèmes liés à la pandémie relèvent-ils d’un problème de souveraineté ? La pénurie de masques, par exemple, résulte d’une décision prise bien avant l’installation de l’exécutif actuel. Elle repose sur l’idée qu’il est moins coûteux d’acheter à bas prix ailleurs, en fonction des besoins, que de constituer et d’entretenir sur place des stocks réputés trop coûteux. Nos décideurs n’ont été soumis à aucune contrainte. Ils se sont pliés d’eux-mêmes à l’idée d’une rentabilité qui choisit les flux plutôt que les stocks et qui expose donc ces flux à l’engorgement quand la demande se fait universelle. En situation de concurrence « libre et non faussée », si la demande est très supérieure à l’offre, c’est le mieux offrant, le plus cynique ou le plus habile qui rafle la mise. Tant pis pour les cigales imprévoyantes…

 

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Ceux qui ont accepté cette logique avaient le pouvoir souverain de le faire et ceux qui leur ont succédé ont été légalement désignés, alors qu’on savait qu’ils partageaient la même logique et feraient en gros les mêmes choix. Notre problème du moment n’est donc pas de retrouver une souveraineté perdue, mais de décider de tourner le dos à des choix souverains antérieurs dont l’expérience nous montre les défauts.

Indépendance ?

Appliquée à une multitude de domaines différents, la souveraineté apparaît très souvent comme le substitut d’autres notions comme la sécurité (alimentaire), l’autonomie (énergétique) ou l’indépendance (numérique). Or l’usage extensif de la notion ne fait qu’accentuer ses limites et, au bout du compte, produit plus de confusion que d’éclaircissement. Ainsi, en matière de droit international, la souveraineté des États est un principe fondamental : un État est souverain dès lors qu’il n’est juridiquement dépendant d’aucun autre. En fait, il y a loin de l’idée à la pratique. La plupart des 197 États reconnus se trouvent insérés, bon gré mal gré, dans des réseaux de dépendance souvent très contraignants. Et même chez ceux qui approchent le sommet de la pyramide, à l’instar de la France (6ème PIB mondial), la « puissance » est plus ou moins effective.

Le constat est d’autant plus évident aujourd’hui que la « communauté internationale » et le « multilatéralisme » ont cessé d’être des repères consensuels. L’ONU s’est effacée peu à peu et la realpolitik est redevenue le mode par excellence de régulation des rapports internationaux, comme au bon vieux temps des rivalités impériales. Or, dans ce cadre, seul un petit nombre d’États-continents est à même de concourir à une hégémonie relative et deux seulement – les USA et la Chine – apparaissent comme des concurrents directs, capables d’énoncer et d’imposer à tous, par la force ou la ruse, les règles d’organisation générale du grand tout planétaire. À ce jeu, « l’indépendance » maximale est un bien rare, à la limite réservé à un cénacle plus que restreint. Comme tous les États européens pris séparément, la France se trouve en position de puissance de second plan, avec ses atouts et ses faiblesses – dont la principale est d’être retombée dans la propension rentière qui avait présidé à son déclin relatif, à la charnière des XIXe et XXe siècles.

Se réclamer de la souveraineté paraît donc bien déclamatoire, si rien ne change des mécanismes qui, pour les États, la limitent en pratique, alors même qu’elles la proclament en droit. La fin de la colonisation fut ainsi une avancée humaine considérable : elle n’a pas pour autant empêché la prégnance des formes multiples du néocolonialisme. En outre, on peut légitimement se demander si les problèmes que nous vivons relèvent pour les États les plus puissants d’une carence d’indépendance. Celle-ci est bien sûr une vertu : qui accepterait de se complaire dans la sujétion ? Mais dès l’instant où l’autarcie n’est ni possible ni souhaitable, l’indépendance ne peut jamais être pensée de façon absolue. Dans notre monde « global », vouloir ne pas être assujetti n’implique pas de tourner le dos aux interdépendances.

Quand Trump – America first ! – décide unilatéralement de couper les vivres à l’UNESCO et à l’OMS, il aliène la souveraineté de l’Afrique et de l’Asie. Quand le Brésil déforeste l’Amazonie, le « poumon » de la planète, il aliène la souveraineté de tous les peuples du monde. Se dispenser de concertation, au nom de quelque souveraineté que ce soit, serait éthiquement irresponsable et relèverait en outre d’un intérêt mal compris. Dans un monde instable, qui peut durablement tirer avantage de ce que toute la misère du monde s’accumule à un pôle et la richesse à l’autre pôle ? Or cette propension est une clé majeure d’interprétation des risques qui pèsent sur tous. Face au bien-être, aux carences ou aux malheurs, les peuples ne sont pas égaux. Nul ne peut faire comme si cela ne le concernait pas.

Plutôt que d’évoquer de façon trop générale le principe de souveraineté, mieux vaudrait se dire que sa légitimité s’arrête dès l’instant où son exercice menace de fait la souveraineté d’un autre. Par exemple, il apparaît nécessaire de relocaliser certaines productions, et pas seulement ni d’abord pour des raisons de souveraineté. Mais va-t-on se contenter de décider unilatéralement de ne plus acheter de haricots frais au Burkina Faso, au risque d’aggraver la situation sociale d’un pays fragile, alors que 250 millions d’êtres humains supplémentaires voient leur situation alimentaire menacée par les effets dérivés du coronavirus ? La relocalisation nécessaire doit se mener de façon concertée, pas en tenant compte du seul intérêt immédiat d’un État.

Le miroir aux alouettes du protectionnisme

C’est une des grandes raisons qui devraient faire considérer que le protectionnisme est un leurre dangereux. De quoi faut-il se protéger ? De l’extérieur, de l’étranger, de « l’ennemi invisible » comme le disent de concert Macron et Trump ? En fait, la contrainte la plus prégnante aujourd’hui est celle de logiques économico-sociales et de modes de décision responsables des désordres du monde, tournant le dos au « bien vivre » auquel chacun peut aspirer.

Des organisations officielles ou privées, Programme des nations unies pour le développement ou organisations non gouvernementales, ne cessent de clamer depuis des décennies que l’accumulation infinie et gaspilleuse des produits, des marchandises et des profits a trop pris le pas sur le développement sobre des capacités humaines. Pour l’essentiel, toutes ont prêché dans le désert. Nous devrions nous protéger de tout, mais surtout ne rien altérer de cette règle qui nous assujettit de façon proprement universelle, qui n’est concentrée dans aucun lieu unique, avéré ou occulte, qui relève donc à la fois de l’extérieur et de l’intérieur. Et il est vrai que, de cette contrainte, nul ne peut se « protéger » : on l’accepte, on l’aménage ou on la dépasse, pour bâtir d’autres finalités, d’autres normes, d’autres méthodes collectivement déterminées.
Plutôt que de faire de la protection le pivot de l’ordre social, l’objectif pourrait être de se réapproprier la vie de chacun et de tous, quel que soit le territoire où cette question est en jeu, national, infranational et supranational. Si telle est la visée qu’on s’assigne, il faut certes contredire plus d’une habitude installée : constituer et entretenir des stocks stratégiques, privilégier les circuits de marchandises courts, cesser de confier au marché concurrentiel le monopole de distribution des ressources, préférer le long terme de la délibération au court terme des circuits financiers. La puissance publique devrait à cet effet retrouver ses droits de décision et ses moyens d’action, ce qui suppose d’écarter ce qui les bride, dogmes de la privatisation, budgets publics contenus ou règles monétaristes des ultralibéraux.

La France peut bien sûr décider de s’engager dans cette voie : elle a le pouvoir souverain de le faire e des marges de manœuvre non négligeables. Mais ce choix volontaire doit s’accompagner d’une conviction : quelle que soit la détermination de sa volonté, la France n’y parviendra pas seule. Il suffit de considérer la crise sanitaire actuelle : le confinement et la distanciation sociale sont les pratiques les plus répandues et, de fait, les plus réalistes pour contenir les flux de la pandémie. Ce ne sont toutefois pas des solutions, mais des pis-aller faute de lits d’hôpitaux, de médicaments et de vaccins. Dès lors, on ne peut que se féliciter de ce que, sur ce point, la recherche scientifique fonctionne sur le registre de l’échange universel et pas en appliquant la règle du chacun pour soi. Heureusement que la communauté de destin stimulée par la pandémie nous rappelle que la mise en commun des savoirs et des énergies vaut infiniment mieux que la logique privative qui, en temps « normal », régit le financement en matière de recherche médicale ou agronomique.

Ce qui est vrai sur le plan sanitaire vaut pour tous les grands défis de l’humanité : l’équilibre écologique, la faim, la place de l’éducation supérieure et de la recherche, la limitation des dépenses d’armement, la règlementation du numérique, la bioéthique. Tout cela ne peut pas relever de la seule décision nationale. De ce fait, on peut légitimement craindre que le discours de la souveraineté ne soit au mieux qu’un simple discours incantatoire, au pire un masque de l’esprit de puissance.
L’interdépendance ne devrait plus être tenue comme une contrainte ou comme un coût. Elle n’est pas le contraire de l’indépendance, mais le substrat contemporain de son exercice. Reste à savoir à qui doit être confié sa maîtrise.

L’illusion de la démondialisation

C’est l’ampleur de cette interrogation qui pourrait conduire à se défier des théories de la « démondialisation ». La démondialisation ne se confond certes pas avec le souverainisme. Pour tout dire, elle naît à gauche en 1996, quand Bernard Cassen écrit un article remarqué [1] où il propose de « démondialiser » pour enfin « internationaliser ». Dans la continuité de ces réflexions, toute une pente de la réflexion démondialisatrice, de Walden Bello [2] à Aurélien Bernier [3], se réfère au retour nécessaire de la souveraineté, sans tourner pour autant le dos à l’affirmation d’une visée internationaliste. On peut donc, comme Bernier, se réclamer de la démondialisation et se livrer à une critique impitoyable du souverainisme, quand bien même il se situerait sur la gauche de l’échiquier politique. On continuera pourtant, ici, à mettre en question l’architecture générale des thèses de la démondialisation.
Pour une part, elles se trompent de cible. Elles ont certes raison de mettre en cause la manière dont la phase la plus récente de la mondialisation a été conduite. On peut s’accorder avec elles sur la nécessité de mettre fin aux logiques inégalitaires et prédatrices qui accompagnent les processus en cours. Mais en opposant à la mondialisation la revalorisation de la souveraineté des États, elles tendent à faire de l’interdépendance universelle la cause principale de nos maux. Pour Frédéric Lordon [4], par exemple, la réduction des interdépendances est une condition cardinale du combat contre la mondialisation capitaliste.

Or l’universalisation et l’interdépendance sont des éléments fondateurs de l’humanisation elle-même. Elles s’imposèrent à l’aurore de l’humanité, quand quelques dizaines de milliers d’êtres humains se dispersèrent pour survivre, faisant ainsi entrer la planète tout entière dans l’ère de l’anthropocène. Elles sont plus prégnantes encore quand les quelques milliers, devenus aujourd’hui plus de sept milliards, approcheront sans doute les dix milliards au milieu du siècle et peut-être les onze quand le siècle s’achèvera. Dès lors, dans une planète aux ressources limitées, il n’y a plus de choix qu’entre la violence et la concertation, entre la concurrence des égoïsmes et la mise en commun, à l’intérieur des États comme entre les États.

Il n’y a pas de retour en arrière possible : ce n’est pas l’interdépendance qui peut être remise en question, mais la manière dont elle fonctionne. Aujourd’hui, elle est régie par une combinaison de trois variables : la concurrence régule la production, les échanges et les flux financiers ; la gouvernance légitime le pouvoir des technostructures, publiques et privées ; le rapport des forces direct entre les puissances se substitue à toute institution concertée, nationale ou supranationale. La mondialisation est capitaliste dans ses fondements matériels, de faible intensité démocratique dans ses institutions et potentiellement explosive dans ses pratiques. Elle n’a pas créé les interdépendances, mais elle les a façonnées selon ses visées et ses normes.

On peut vouloir se débarrasser de l’enveloppe capitaliste de notre « monde global » ; ce serait folie, toutefois, que de tourner le dos à notre communauté de destin. Pour ne pas la confondre avec la forme capitaliste qu’elle a prise, appelons « mondialité » cette communauté qui nous lie. Elle est aujourd’hui recouverte par la mondialisation des puissants. La remettre en cause n’a pas de sens, démondialiser n’est pas un objectif pertinent. En revanche, il est vital de subvertir la mondialisation telle qu’elle est, pour aller d’une mondialité à une autre. Cela passe-t-il par la revalorisation de la souveraineté nationale ? Là encore, on peut en douter.

Le retour des nations ?

D’une certaine façon, la mode actuelle du grand retour des nations n’est que le miroir inversé d’un engouement précédent. Il n’y a pas si longtemps, le discours dominant était à l’extinction des nations. Les prophètes s’étant trompés, la place est libre pour les contre-prophètes du national revival. Les uns et les autres s’égarent.

À partir de la fin du XVIIIe siècle, la forme nationale des États a pris le pas sur les vieilles principautés et sur les empires. En ces temps de transports encore lents et périlleux, le cadre national apparut comme un intermédiaire collectivement maîtrisable entre un local trop restreint et un monde encore bien impalpable. La nation bénéficia ainsi d’un triple avantage. Elle était un cadre pertinent d’organisation unifiée des échanges et de régulation de la production. Elle était un territoire contrôlable par un État renforcé, rationalisé et plus ou moins démocratisé, tandis que ses frontières devenues linéaires traçaient une démarcation stricte entre les citoyens et les non-citoyens. Enfin, elle était un lieu de formalisation d’un récit attractif et transmissible, unifiant symboliquement des sociétés divisées en classes, où les communautés anciennes se trouvaient en déclin. La nation s’est imposée à la fois comme un marché, un cadre de citoyenneté et un imaginaire mobilisateur, supérieur à tous les autres.

Dès la fin de ce XVIIIe siècle, l’esprit national avait commencé de prendre le pas sur l’universalisme des Lumières. Tandis que l’abbé Raynal affirmait avec passion que « l’univers est la patrie d’un grand homme », Rousseau rétorquait avec la même force que « c’est l’amour du pays natal, la patrie, qui rend les hommes vertueux ». Si cet esprit national a été ultérieurement contesté par d’autres imaginaires, comme celui de l’internationalisme, il s’est avéré le plus fort. Au début du XXe siècle, le nationalisme a été plus puissant que le socialisme et le monde en paya le prix par une longue « guerre civile européenne » (Enzo Traverso [5]) étalée sur trois décennies. Après 1945, le nouveau mondialisme porté par l’essor de l’ONU et l’européisme sorti du cataclysme de deux guerres ont semblé être des imaginaires de substitution. Il n’en a rien été. Le mondialisme s’est érodé et même son versant critique (« l’altermondialisme ») s’est essoufflé. Quant à l’européisme, la gestion de l’Union européenne le laisse pour l’instant exsangue.

Aucun territoire, ni infra ni supranational n’est à ce jour parvenu à la force de coagulation de l’espace national. Le paradoxe est que l’exacerbation des passions nationales – qui fait le miel des extrêmes droites – s’installe à un moment où la force propulsive réelle des nations est confrontée à de perturbantes évolutions. La nation, avons-nous dit, fut au XVIIIe siècle un intermédiaire entre le local et le mondial. Elle garde cette dimension, qui donne au national un avantage de familiarité. Mais en partie seulement…

Le monde est moins abstrait qu’il ne l’était au temps où l’horizon des catégories populaires se mesurait à l’aune de la marche à pied, du charroi ou de la marine à voile. En outre, deux siècles de révolution industrielle, puis de révolution numérique et informationnelle et quelques décennies de mondialisation ont tissé un réseau d’interdépendances matérielles et symboliques qui met en jeu la globalité de l’anthropocène. La communauté de destin qui relie tous les êtres fait du monde lui-même une réalité concrète et pas seulement une représentation réservée à une élite savante. Le tout n’est pas la somme des parties ; la mondialité ne se réduit pas à la juxtaposition des États et des nations. Nous vivons désormais au-delà du registre de « l’inter-nations ». D’une certaine façon, « l’inter-nationalisme » lui-même n’est plus à la hauteur des enjeux du temps présent.

Le problème est que la supranationalité ne relève pas aujourd’hui d’une régulation démocratique. Sur ce terrain, l’avantage pratique reste à l’échelon national, dont le démantèlement serait une aberration démocratique. Mais l’appartenance nationale bénéficie encore d’une primauté relative, elle est loin d’assurer à la nation une supériorité absolue. Les citoyens se sentent certes moins mobilisés par les consultations supranationales, et notamment les élections européennes. Pourtant, dans le cas d’une vieille démocratie comme la France, la plupart des scrutins nationaux ont vu l’abstention approcher ou dépasser la moitié des électeurs inscrits, en quelques décennies à peine. Le sentiment d’éloignement et de dépossession porte désormais sur l’activité politique elle-même, plus que sur le territoire de son exercice.

Avec le temps, l’ancrage national n’a pas créé plus de familiarité et de mobilisation démocratiques que les cadres supranationaux. Il se dit parfois, à gauche, que la mondialisation et la construction européenne ont été les causes des reculs français de l’État-providence et du « compromis fordiste ». En fait, c’est la dégradation du rapport des forces social et politique français qui est en cause. Tout compte fait, c’est en France en 1982 qu’a été inventé le dogme selon lequel le déficit public ne devait pas dépasser les 3% du PIB…

Une souveraineté placebo

La volonté est une vertu, en matière de gestion politique. Mais la frontière qui la sépare du volontarisme n’est pas toujours si évidente. L’Union soviétique a pu croire un temps que la science soviétique pouvait faire pousser des citronniers à l’intérieur du cercle arctique. Elle a pu penser que les superbes plans quinquennaux ou que l’exaltation du passé russe pouvaient suffire à mobiliser la totalité des habitants de l’Union. L’histoire a cruellement démenti ces attentes.

Il est bien difficile de citer un domaine pour lequel la difficulté d’avancer relève principalement d’une carence de souveraineté. Avant de s’engager dans la voie du Brexit, le Royaume-Uni a souvent pris les plus grandes distances à l’égard des directives européennes qui lui paraissaient socialement trop contraignantes. Elle n’a jamais pour autant été chassée de l’Union et n’a même pas été menacée de l’être, comme on a pu le faire à l’égard de la Grèce dans la dernière décennie. En sens inverse, quelle que soit la couleur politique de ses dirigeants, la France s’est bien gardée d’user de suivre la méthode. Avant même que ne se mettent en place les mécanismes de l’Acte unique, la France mitterrandienne a fini par se plier, non aux décisions d’on ne sait quel consistoire international, mais aux normes édictées depuis longtemps par les ultralibéraux et devenues des actes de foi dans les années 1970-1980. À plusieurs reprises, entre 1982 et aujourd’hui, la France s’est glissée dans la règle commune, avec enthousiasme ou par prudence, mais jamais par simple esprit d’obédience.

La question n’est donc pas d’affirmer à cors et à cris que l’on ne cèdera devant aucune contrainte extérieure, mais de savoir quelles sont les conditions politiques intérieures qui permettront de fonder les décisions prises sur un soutien assez large pour qu’elles s’imposent, en toute circonstance. L’expérience a trop souvent placé les citoyens devant des promesses bravaches, très vite contredites au nom du sempiternel « nous avons sous-estimé l’ampleur du problème ». Rompre avec des règlements, des normes et des pratiques installées depuis des décennies, voire des siècles, est nécessairement d’une extrême difficulté et relève de lutte de longue haleine, où la règle du tout ou rien n’est d’aucune utilité.

Accepter cette perspective – la plus difficile mais, au bout du compte, la plus réaliste – implique beaucoup de pragmatisme et quelques convictions : qu’il faut penser en termes de processus de temps long, que l’addition des promesses vaut moins que la cohésion des projets, que l’engagement volontaire ne sert à rien, s’il ne s’accompagne pas des conditions politiques globales et durables de sa réalisation.

On peut y ajouter une autre conviction : l’essentiel est de veiller à ce que cette perspective s’articule dans les différents territoires où s’exerce la souveraineté populaire, d’une manière ou d’une autre. Les communistes ont pensé longtemps que l’on pouvait construire le socialisme dans un seul pays : ils n’y sont pas parvenus. Les européistes à gauche ont souvent expliqué que le cadre européen était désormais le seul pour penser la modernité économique et sociale : ils se sont fourvoyés. Tous les échecs ne sont pas équivalents. Mais de leur succession on pourrait sans doute déduire que c’est en agissant de façon cohérente et simultanée à toutes les échelles de territoire que l’on peut redonner du sens partagé, capable d’agir sur la complexité du monde. La rupture systémique – si c’est elle que l’on veut continuer à viser – ne peut plus être pensée comme « avant tout » nationale, européenne, régionale, communale ou planétaire. C’est la maîtrise volontaire et non volontariste des temps et des espaces de l’action collective qui est la clé.

En cela, l’invocation de la souveraineté peut être une manière plus ou moins élégante de contourner l’essentiel. La souveraineté est censée être un remède ; par son extrême généralité, elle risque d’être au mieux un placebo. Le problème est que le placebo peut être aussi dangereux que le mal.

Les pièges de l’extrême droite

Les mots isolés n’existent pas. Ils sont toujours des éléments d’un discours, le produit d’une histoire et le reflet actif d’une époque. Ceux qui emploient volontiers le vocabulaire de la souveraineté savent parfois que le mot n’est pas sans danger et beaucoup veulent le dissocier de son exagération souverainiste, comme d’autres peuvent vouloir détacher l’affirmation nationale de son prurit nationaliste. L’usage du terme peut donc être relativisé par son domaine (alimentaire, sanitaire, numérique…) ou par son contenu (populaire). Telle analyse s’attachera par exemple à détacher explicitement la souveraineté du qualificatif de « nationale » qui lui est généralement attribué.

Or cette prudence risque de s’avérer sans effet, et cela pour plusieurs raisons. La première est que l’histoire a corrélé fortement la souveraineté, l’État et la nation. Qu’on le veuille ou non, la représentation courante ne sépare pas la souveraineté de la souveraineté nationale. Additionner les souverainetés risque de n’être pas audible et, au demeurant, ouvre à bien des incertitudes : si l’Europe est souveraine, comment les nations qui la composent peuvent-elles l’être pleinement ? Et si l’on s’intéresse moins à la souveraineté (territoriale) qu’au souverain lui-même (le peuple), on est devant un dilemme : le peuple est-il véritablement souverain si sa souveraineté se déploie dans un cadre national, mais ne s’exerce pas avec la même plénitude dans les autres cadres ? Dans ce cas, les espaces supranationaux relèveraient de la seule souveraineté des gouvernements, des technostructures ou des institutions économiques, publiques ou privées. Or c’est à ce niveau planétaire que se formulent et se légitiment les grandes normes qui régissent l’ensemble des sociétés humaines. La souveraineté populaire serait donc par essence limitée : le global relèverait du pouvoir de décision des dominants, pas de celui des dominés. Il ne leur resterait qu’à s’adapter, localement et « souverainement », à un cadre commun défini en dehors d’eux.

L’inflation de la souveraineté peut ainsi brouiller ce qu’elle est censée éclairer. Elle a un autre défaut, plus grave encore, proche de celui que l’on peut repérer quand la nation et ses symboles deviennent, non pas des éléments incontournables d’une réalité, mais l’alpha et l’oméga de tout projet politique.

Nous vivons dans un monde inégal et instable, où le désir et l’espérance sont massivement recouverts par l’angoisse et la peur. Tout se passe comme si la menace, la corruption et le mensonge étaient devenus, aux yeux d’un grand nombre, les pivots d’organisation du monde. Pendant des décennies, on a vécu dans l’idée que la société pouvait aller vers plus de justice, plus de transparence et plus de démocratie. Or le monde est plus incertain que jamais, l’information s’accommode des manipulations les plus éhontées et les systèmes de pouvoir, en devenant de plus en plus élitaires de fait, déconsidèrent le mot de démocratie. Même les vieilles démocraties peuvent être tentées par les méthodes autoritaires et pencher vers « l’illibéralisme »…

L’extrême droite s’est installée dans ce désordre. Elle n’a pas fustigé le capitalisme, mais le cosmopolitisme des « élites ». Elle ne s’en est pas prise aux inégalités, mais aux rentes de situation et à « l’assistance ». Elle n’a pas condamné l’hégémonie financière, mais l’entre-soi des « castes ». Et tout cela, bien sûr, a été construit au nom du « peuple ».

Intellectuellement, l’extrême droite nous a habitués, depuis les années 1970, à l’idée que les problèmes du XXIe siècle ne seraient plus ceux de l’égalité, mais ceux de l’identité. « Nous ne sommes plus chez nous », affirme-t-elle avec insistance. Mais si nous ne sommes plus chez nous et si la dépossession du « nous » est le plus grand de nos maux, quoi de plus urgent que d’écarter ceux qui ne font pas partie de ce « nous » ? La protection du national et la sacralisation de la clôture deviennent les axes d’une nouvelle représentation de l’ordre social, face à la menace de « l’autre ». Dans ce contexte, la souveraineté perdue et à reconquérir est une pièce maîtresse d’un discours qui fait de l’extrême droite l’alternative apparente à l’hégémonie d’un ultralibéralisme mondialisé.

On peut bien sûr se dire qu’il ne faut pas laisser des mots aux droites extrêmes et que l’on doit même le leur disputer. À la limite, on pourrait envisager de leur disputer la nation, que le nationalisme n’a jamais complètement pervertie. Il est plus difficile de récupérer l’identité qui est pour l’extrême droite un référent… identitaire. On peut de même se demander s’il vaut la peine de mener ce combat pour une souveraineté que le sens commun a tant de mal à séparer de l’identité. Il arrive parfois que, en adoptant des mots, on s’imagine pouvoir en inverser l’usage. Mais le risque est de n’y rien gagner politiquement et, qui plus est, d’y perdre son âme.

La plupart du temps, la souveraineté peut aisément être remplacée par d’autres mots, éventuellement discutables, mais de charge affective moins forte. Et à bien y réfléchir, si l’on veut désigner ce qui est au cœur des problèmes, d’autres termes s’avèrent plus pertinents : égalité, solidarité, citoyenneté. Allons plus loin encore : si la question des questions est de savoir qui décide, comment et pour quoi faire, le maître mot ne serait-il pas, non pas souveraineté, mais démocratie ? La nôtre souffre d’être plus représentative qu’implicative et directe. Par ces carences, elle se fragilise. Si nous devons avancer, nous n’y parviendrons pas en restaurant une souveraineté prétendument perdue, mais en fondant sur d’autres bases l’élan démocratique sans lequel rien n’est possible.

 

Roger Martelli

Cet article est extrait de l’ouvrage Dessine-moi un pangolin, co-édité par Regards et le Diable Vauvert

Notes

[1Bernard Cassen, « Et maintenant… démondialiser pour internationaliser », Manière de voir, n° 32, novembre 1996.

[2Walden Bello, La démondialisation. Idées pour une nouvelle économie mondiale, Paris, Éditions du Rocher, coll. "Le Serpent à plumes", 2011

[3Aurélien Bernier, La démondialisation ou le chaos (essai), éditions Utopia, octobre 2016

[4Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, La Fabrique, 2015

[5Enzo Traverso, 1914-1945. La guerre civile européenne, Hachette Littératures, 2009

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Vos réactions

  • il faut lire le texte éloge des frontières de Regis Debray

    dan93 Le 30 janvier à 21:32
  •  
  • Il faut comprendre qu’être contre l’Europe de la commission européenne rend impossible tout partage de PLACE avec le PS.
    Le reste c’est de la com...

    Cyrano78 Le 7 février à 17:57
  •  
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