CC Philip J. Claxton
Accueil | Par Gildas Le Dem | 1er juin 2018

Les centristes, une menace pour la démocratie ?

Les centristes sont souvent considérés comme étant un rempart face aux "populismes". Pourtant, l’analyse du chercheur en sciences politiques David Adler affirme tout l’inverse. Les centristes sont bien plus enclins à l’autoritarisme qu’il n’y paraît.

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Est-il si certain que, comme aiment à le répéter les éditorialistes des medias mainstream, les populismes constituent, en Europe comme aux États-Unis, une menace pour la démocratie ? Et que la méfiance, voire la défiance croissante envers les systèmes démocratiques, qu’enregistrent toutes les enquêtes d’opinion, soient le fait d’électeurs de partis qu’on se plaît à qualifier d’extrêmes ?

Cela paraît l’évidence même : la démocratie trouverait son soutien le plus ferme dans les partis et l’électorat centristes ; et leur alliance ou leur fusion – que ces centrismes soient de droite ou de gauche – seraient le dernier rempart contre les dispositions anti-démocratiques des populismes de gauche comme de droite.

Pourtant, il n’en est rien, si l’on en croit du moins une saisissante analyse que le chercheur en sciences politiques David Adler vient de faire paraître dans le New York Times. Celle-ci, adossée à une étude statistique relative à la croyance dans la démocratie, fait en effet apparaître que, contrairement à tout ce qu’on pourrait penser et attendre, les électeurs qui se classent au centre sont ceux qui sont les moins attachés à la démocratie, ses valeurs et ses pratiques (contrairement aux électeurs de la gauche radicale, mais aussi de l’extrême droite). Bien plus : les mêmes électeurs centristes sont les plus susceptibles – après les électeurs d’extrême droite – d’être séduits par des valeurs et des dirigeants autoritaires. Par conséquent, si l’on s’en tient aux seuls électeurs et à leurs dispositions politiques (et non aux formations politiques et aux dirigeants, ainsi qu’à leurs discours officiels), l’électorat centriste et le consensus au centre constitueraient une menace au moins aussi grave, pour l’avenir de la démocratie, que l’électorat d’extrême droite.

Centristes anti-démocratiques

On a beaucoup étudié, en effet, la manière dont des déterminants économiques ou culturels pouvaient incliner ou favoriser des formes d’angoisse et de ressentiment propres à nourrir des affects anti-démocratiques (comme l’exposition à la globalisation économique, le sentiment de dépossession culturelle, etc.). Mais se donner ces axes d’analyses (dont il ne s’agit pas de nier la pertinence et l’importance), c’est aussi, implicitement, se donner comme cadre d’analyse les seules dispositions des classes populaires envers la démocratie, et leur insatisfaction politique. C’est, d’autre part, s’interdire d’analyser la distribution des attitudes anti-démocratiques dans le cadre du spectre des allégeances politiques. Or, si l’on s’en tient à ce cadre d’analyse, il apparaît bien plutôt que ce sont les électeurs du centre qui expriment, de la manière la plus affirmée, un sentiment anti-démocratique.

Mais, dira-t-on, toute la question alors est de savoir ce qu’on appelle centriste. Pour ne pas introduire dans son analyse des biais qui viendraient distordre la mesure des dispositions démocratiques des électeurs qui s’identifient comme centristes, David Adler a exclu des variables comme l’indifférence ou l’apathie envers la polarisation droite-gauche, comme aussi bien, des dispositions à l’abstention. Et a, au contraire, réintroduit des variables que l’on emploie d’ordinaire dans les analyses consacrées au phénomène populiste (le revenu, l’âge, le niveau d’éducation). Les chiffres restent pour autant parlants : si l’on interroge les populations concernées sur des questions comme 1) savoir si la démocratie représente le meilleur système politique 2) la nécessité d’élections libres et régulières, les électeurs centristes se montrent les moins attachés à ces principes.

Consentir à l’autorité

La méfiance des électeurs centristes n’est pas seulement sensible à l’égard du système et des procédures démocratique. Les électeurs centristes manifestent également une défiance à l’égard de valeurs traditionnellement associées à la démocratie comme, par exemple, l’importance des droits civiques, l’investissement dans la vie démocratique et politique, etc. Enfin si, en Europe, les électeurs centristes sont moins attachés que les électeurs de droite ou d’extrême-droite à la figure d’un dirigeant autoritaire, ils demeurent plus disposés à consentir à l’autorité que des électeurs de gauche ou d’extrême-gauche. Ils sont nettement plus susceptibles, également, d’approuver qu’un dirigeant ignore les droits du parlement (il faut, toutefois, noter que les électeurs de droite et d’extrême-droite restent, aux États-Unis, farouchement attachés aux droits du Congrès).

Il convient donc de distinguer, selon David Adler, entre défiance envers l’establishement d’une part, et méfiance envers les institutions démocratiques. La colère envers des élites défaillantes ne signifie pas nécessairement une disposition anti-démocratique ; elle peut être l’expression d’une demande démocratique, et même le signe d’un attachement à la démocratie et ses procédures. Inversement, il faut s’interroger sur la relation entre des prises de positions en apparence pondérées, modérées, et des dispositions plus profondes, qui tolèrent mal la contestation, le conflit, le pluralisme : bref, ce qui fait la substance et la valeur de la vie démocratique. Bien plus, on peut même se demander si les valeurs de modération, de pondération, ne donnent pas à une vision post-démocratique une apparence de rationalité et d’incontestabilité, qui fait apparaître tous ceux qui s’y opposent comme animés par des passions anti-démocratiques.

C’est précisément ce que David Adler appelle le « paradoxe centriste » : ce dont on fait l’éloge – la pondération, la modération – pourrait bien n’être que la mise en forme, plus ou moins censurée et euphémisée, de dispositions autoritaires. Ce « paradoxe centriste » a sans doute bien des choses à nous apprendre, non seulement des ressorts de l’élection d’Emmanuel Macron ; mais également du sens des déclarations des dirigeants européens dans le contexte de la crise qui se déroule, actuellement, en Italie. On comprend mieux, en effet, que des discours prétendument rationnels, qui se donnent pour incontestables en temps normal, et qui sont, toujours en temps normal, prononcés et dictés sur le ton de la modération, de la pondération, du détachement et de la distance, laissent soudain, place, en temps de crise et de conflit, à des propos lapidaires et cassants, quand ceux-ci ne deviennent pas, plus simplement, injurieux et agressifs.

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