Accueil | Par Roger Martelli | 30 décembre 2020

Les classes ne reviennent pas, elles se reconstruisent

Si un « retour » de la classe ouvrière et de ses luttes peut être espéré, ce ne sera pas sous leurs formes anciennes. Et ce ne doit pas être sous les formes délétères qui germent dans les nouvelles conflictualités sociales.

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Nous vivons le temps des grands retours : le peuple, les premiers de corvée, les ouvriers, la lutte des classes. Un esprit caustique aurait beau jeu de rappeler que rien de ce qui revient n’avait vraiment disparu. Le philosophe pourrait dire qu’il ne faut pas confondre la réalité et les représentations dominantes, celles qui font que l’on voit ou que l’on ne voit pas. L’observateur prudent avancerait de son côté qu’il faut se méfier des consensus, qu’ils prêchent la fin de la classe ouvrière ou qu’ils proclament au contraire le regain de la lutte des classes. L’optimiste, enfin, considérera qu’il est toujours préférable que l’air du temps use de mots empruntés à la critique sociale et qu’il convient donc de profiter de l’aubaine. Le pari optimiste est raisonnable. À condition de se convaincre que le « retour des classes » est une bonne chose… et que ce peut être un piège.

La lutte précède la classe

« L’histoire de toute société jusqu’à ce jour est l’histoire de luttes de classes. » La formule célèbre du Manifeste du parti communiste date de 1848 et n’a pas pris une ride. Clivée par les inégalités – accumulation de la richesse à un pôle, de la misère à l’autre pôle, dira Le Capital, vingt ans après le Manifeste –, la société est toujours divisée en classes qui s’affrontent. Pourtant, l’affirmation n’a rien de simple. Tout d’abord, elle n’implique aucune succession chronologique évidente. On pourrait croire par exemple que l’existence des classes précède celle du conflit qui va les opposer. Or le constat inverse correspond bien mieux à la réalité : ce sont l’intensité et la durée du conflit qui constituent les groupes sociaux en classes.

 

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En fait, le groupe social n’est pas une « chose », qui existerait en elle-même, en dehors de tous les autres groupes. Il n’est pas une essence immobile. Il se construit dans son rapport aux autres, en conflit ou en alliance ; il n’est rien d’autre que le processus qui le construit, une dynamique et non une structure. S’il a une base matérielle, il n’existe que par les représentations qui le font apparaître en tant que tel, en bien ou en mal. On a pris l’habitude de jouer utilement sur les mots : la lutte des classes est toujours une lutte des classements.

Depuis la nuit des temps, il existe ainsi des travailleurs manuels, des « prolétaires [1] » qui dépendent de ceux qui possèdent les outils de travail. Ils sont placés de ce fait dans une situation de subordination sociale. Ce sont au sens propre des « subalternes », occupant un rang inférieur et voués aux connotations ouvertement méprisantes de la médiocrité qui s’attachent aux subalternes. Or, s’il y a depuis longtemps des ouvriers, il n’y a pas pour autant une classe ouvrière. En effet, l’univers ouvrier se décline au départ sur le mode d’une diversité qui confine à l’éclatement.

À partir de la fin du XVIIIème siècle, le changement vient de ce que le nombre de ces travailleurs manuels grandit et, surtout, qu’ils se concentrent sur les lieux de travail (l’atelier, la fabrique, l’usine) et d’habitat (les isolats ouvriers du monde rural, puis la grande croissance urbaine). La proximité, la familiarité, la ségrégation spatiale, les sociabilités partagées et la communauté de destin nourrissent alors, très vite, le sentiment immédiat de constituer un groupe à part. Le « nous » des ouvriers les oppose spontanément au monde extérieur du « eux », l’ensemble indifférencié de ceux qui accèdent aux biens, aux savoirs et aux pouvoirs dont eux-mêmes sont dépourvus.

Les limites du « eux » et « nous »

Le premier niveau de conscience d’un groupe dominé se construit à partir de cette dualité du eux et du nous. Négativement, elle agit sur le registre de la différence, de la méfiance et de la clôture protectrice ; positivement, elle repose sur la fierté du producteur et l’exaltation de la solidarité qui relie le groupe lui-même. Ce n’est pourtant que la première étape vers la classe. La croissance démographique globale, l’expansion du monde industriel et urbain, la lente et difficile expérience de la démocratie et surtout l’émergence de représentations sociales fonctionnant au-delà du local – le sentiment national d’appartenance, notamment – bousculent très vite les représentations immédiates. Avec le temps, la sociabilité ouvrière ne se structure plus sur le seul terrain du métier et de la localité et s’étend à des échelles plus larges, celle de la nation et même du monde. Elle n’est plus uniquement défensive – la protection du groupe. Tenus pour une « classe dangereuse », horde des barbares relégués à la périphérie de la cité, les ouvriers ne cherchent plus seulement à améliorer leurs conditions d’existence, mais à conquérir collectivement leur reconnaissance sociale.

La conscience de soi passe ainsi de la remise en cause des dominants à la critique de la domination elle-même. Elle ne se limite plus à la dénonciation de l’exploiteur, mais touche à la logique sociale qui sépare exploiteurs et exploités, dominants et dominés, catégories populaires et élites. Elle ne relève pas des seules représentations et se transforme en mouvement – le langage prérévolutionnaire qualifiait significativement l’action collective d’« émeute » ou d’« émotion », c’est-à-dire de « mise en mouvement ». Elle glisse ainsi du registre négatif du manque à l’exigence positive d’une autre manière de faire société.

Le socialisme du XIXème siècle l’a dit à sa manière : en s’émancipant, les ouvriers créent les conditions d’une émancipation de la société tout entière. L’espérance de l’égalité devient un facteur d’identification pour une part croissante de la population ouvrière. La conscience de groupe se prolonge en mouvement, défensif et offensif, critique et utopique. Dès lors, l’agrégation du monde ouvrier prend le pas sur sa dispersion. Les ouvriers se pensent et se font reconnaître de plus en plus comme une classe remettant en cause le classement même qui la discrimine. Le mouvement produit à la fois du projet et de l’organisation, il travaille simultanément sur les registres du social, du politique et du symbolique.

Les effets de cette mise en place vont bien au-delà des rangs de la classe elle-même. Sur de longues décennies, étalées sur les XIXème et XXème siècles, le peuple au sens sociologique du terme – l’ensemble des dominés – s’est articulé à un groupe ouvrier expansif, structuré en mouvement composite (associations, syndicat, partis) conscient à la fois de lui-même et de la place qui peut être la sienne dans la société. Ce temps est forclos. Il ne l’est pas parce que le « peuple » a disparu, mais parce que les procédures de son unification relative ne sont pas encore pleinement déployées.

Nouvelle ère

La victoire du capitalisme sur le soviétisme n’a pas simplifié les dynamiques de la lutte des classes. Le patronat d’hier s’est fondu dans la nébuleuse hiérarchisée et impalpable de l’actionnariat et les ouvriers ne sont plus ce qu’ils étaient.

Numériquement, ils comptent plus dans le monde aujourd’hui qu’au siècle dernier. Mais la part mondiale des actifs de l’industrie, qui a augmenté jusqu’au milieu de notre décennie pour atteindre près d’un quart des effectifs employés, pourrait amorcer une relative décrue. Pour l’instant, il y a sur la planète plus d’ouvriers qu’hier, mais de plus en plus dispersés par leurs localisations, leurs activités, leurs revenus et leurs statuts. Les catégories populaires – ouvriers et employés – restent les plus fournies, sans connaître pour autant les processus d’unification qui étaient les leurs quand la croissance de l’industrie et de la ville s’accompagnait de celle d’un groupe central et de sa capacité à s’organiser.

De nouveau, les catégories populaires se déploient sur le registre de la parcellisation et de la séparation. L’opposition du « in » et du « out », du stable et du précaire, du central et du périphérique, du national et de l’étranger semble prendre le pas sur la hiérarchie sociale des classes. Quant à l’inégalité, elle prend de plus en plus la forme de la discrimination, qui établit des barrières à l’intérieur même des groupes sociaux et pas seulement des frontières entre des classes aux intérêts distincts ou opposés.

La polarité des avoirs, des savoirs et des pouvoirs organise plus que jamais le mouvement du monde. Elle n’a plus toutefois la belle simplicité de naguère. Il n’y a plus « un » centre et « une » périphérie, « un » Nord et « un » Sud ; il y a du Nord et du Sud, du centre et de la périphérie dans chaque territoire, grand ou petit. De ce fait, les figures de la conflictualité se font plus évanescentes que par le passé. La fluidité des flux financiers rend moins nettes les bornes de la propriété et des pouvoirs de décision réels. L’opposition du « eux » et du « nous » se renforce, mais on ne sait plus très bien qui ranger dans le groupe indistinct des « eux » et où se situe leur territoire. Qui désigner à la vindicte collective ? Des individus ou le système fortement intégré qui légitime leur place ? Ceux qui maîtrisent la distribution inégale des ressources matérielles et symboliques ? Ceux d’en haut ? Ceux du dehors ? La classe, l’élite, la caste, l’étranger ?

Lorsque le groupe ouvrier en expansion constituait l’ossature de l’univers populaire, le mouvement ouvrier était l’élément majeur qui permettait aux catégories modestes, diversifiées à l’extrême, de peser ensemble dans la grande arène sociale et politique. Par la grève et l’action syndicale, ces catégories se constituaient en une multitude qui lutte et qui influe sur les rapports de force immédiats. Par la lutte politique et le jeu des partis, elles formaient un peuple politique, capable de disputer aux groupes dominants l’historicité, c’est-à-dire la possibilité d’édicter ce qui est légitime et réaliste. C’est par l’entremise du mouvement ouvrier que des groupes dominés pouvaient contester les mécanismes de l’aliénation collective et individuelle et, à tout le moins, obtenir des plages de redistribution des ressources. Les ébauches timides de politique sociale avant 1914, puis les compromis imposant l’État-providence après 1936 ont été les résultats tangibles de sa pression. Or, depuis les années 1960-1970, le mouvement voit son quasi-monopole de représentation peu à peu écorné par la montée de contestations que ne structure plus la seule question salariale.

Les incertitudes de l’espérance

Si le mouvement ouvrier n’a pas disparu de la scène publique, il lui est désormais difficile d’incarner à lui seul l’exigence d’améliorations immédiates et, a fortiori, la proposition d’alternatives de société plus globales. L’attente de droits attachés à la personne, le désir d’une implication plus directe dans les décisions publiques et – de façon massive désormais – la pression de l’urgence environnementale ont changé la donne sociale en profondeur.

Le temps présent est celui des incertitudes. Après la phase de domination absolue de la contre-révolution libérale (années 1980-1990), la conflictualité sociale endormie par la fin de l’insubordination ouvrière (fin des années 1970, début des années 1980) a repris du souffle, un peu partout. Les années 2010 sont ainsi marquées par un nouveau cycle de luttes, amorcé sur les places de Tunis et du Caire et prolongé par les Occupy de Londres et New York, puis par les grands rassemblements populaires de Madrid, Athènes, Santiago, Istanbul, Kiev, New Dehli, Dakar ou Hong Kong. L’écho de cette conflictualité, souvent assortie de heurts spectaculaires, se retrouve en France, en 2018-2019, avec la mobilisation des Gilets jaunes, puis avec le mouvement syndical contre la réforme des retraites.

L’occupation des places a donné le signal, mais elle n’est pas restée un modèle unique. Les mouvements massifs de protestation contre les pouvoirs en place, les formes organisées de désobéissance civile, la mobilisation des réseaux sociaux, les insurrections pacifiques contre des régimes considérés comme bloqués complètent la panoplie de l’action collective. Toutes ces éruptions contredisent l’image de populations anesthésiées par le consumérisme et par les idées reçues. En relançant les politisations publiques de masse, elles redonnent ainsi corps à cette Histoire — avec un grand H — que l’on présumait finie.

Puissants, parfois de façon spectaculaire, les mouvements contemporains sont plus complexes que jamais. Chez les individus, le désir de s’impliquer et de décider coexiste souvent avec la peur de le faire ou le sentiment de ne pouvoir le faire. La critique de la représentation peut aller de pair avec la délégation au porte-parole ou au leader. L’appel à la solidarité s’associe parfois à la crainte de la mise en tutelle. Le besoin de continuité et de cohérence est percuté par la méfiance à l’égard de toute organisation. La demande d’État peut s’entremêler avec la crainte d’un étatisme aliénant.

Tout laisse à penser que le cycle du néolibéralisme mondialiste amorcé dans les années 1970 est en train de s’épuiser. Mais si l’idée d’un retour de l’État et de la nécessaire proximité nationale est en train de progresser, au feu des crises et des contestations de masse, la forme que doit prendre la régulation volontaire reste pour le moins incertaine. L’échec du soviétisme, les enlisements du tiers-mondisme et les renoncements des socialismes au pouvoir ont en effet épuisé la croyance en des alternatives possibles au capital tout-puissant. Au bout du compte, ni le réformisme ni le parti pris révolutionnaire n’ont changé la vie, comme les mouvements populaires et ouvriers des siècles précédents en avaient formulé le projet.

De ce fait, l’émancipation peine à se fondre en programme crédible, la primauté du « social » est opposée à celle du « sociétal » et réciproquement. Les grands récits unificateurs sont souvent l’apanage des libéraux et de l’extrême droite, qui imposent leur manière de faire société, réduisant volontiers le débat public à l’opposition binaire entre l’ouverture-compétitivité et la clôture-protection. La pensée de gauche, pendant ce temps, balance le plus souvent entre le grand renoncement et le rêve du retour à la pureté perdue, vitupérant avec la même ardeur le conservatisme ou la trahison. Ce faisant, il n’y a plus pour l’instant de corrélation directe entre l’expression élargie de la colère sociale et la dynamique de ce que l’on a appelé la gauche. Dans de nombreux pays, au nord et au sud, à l’est comme à l’ouest, ce sont au contraire des forces relevant des droites les plus extrêmes qui s’emparent d’une combativité nourrie par le ressentiment plus encore que par la colère. Quand il s’exprime, le vote des catégories les plus populaires a glissé de la gauche vers la droite extrême, recyclée dans ses formes improprement réputées « populistes ».

La lutte des classes se refonde, elle aussi

Les entrées en lutte se multiplient, mais pour l’instant elles se juxtaposent plus qu’elles ne convergent. La crise de la régulation ultralibérale alimente la colère sociale, l’instabilité économique, sociale et sanitaire nourrit l’inquiétude, mais ni la colère ni l’inquiétude ne s’adossent encore à une espérance. De ce fait, la combativité s’exprime avant tout sur le registre de l’amertume et du ressentiment. Quand ces affects l’emportent, le risque est grand qu’ils se tournent contre des individus, responsables réels ou boucs émissaires, plutôt que contre les logiques dans lesquelles s’insèrent les acteurs. Si le seul facteur d’unification est le « eux » et « nous », le curseur de la lutte risque bien de ne pas aller vers la gauche.

Il y a de la colère plébéienne, de la lutte des classes, des multitudes en mouvement. Mais il n’y a à proprement parler ni « peuple » ni « classe ». Rien ne sert donc de se réjouir de ce qui n’est que virtualité, qui peut conduire au meilleur comme au pire. Mieux vaut prendre le temps de réfléchir à ce qui unifie un peuple potentiel, qui avance mais qui peine à se projeter en avant, qui souffre mais qui n’est pas sûr des causes réelles de ses maux, qui veut que cela change mais qui peut être tenté par l’idée qu’à défaut de changement, la protection et la clôture sont un moindre mal. Ce qui unifia les ouvriers pour en faire une classe était un ensemble complexe, une représentation de la société possible d’égalité et de liberté, une certaine manière de raccorder le social, le politique et le symbolique, un réseau de pratiques dans tous les champs de la société, une galaxie d’organisations, une capacité à conjuguer l’affirmation de classe et le rassemblement des dominés, une inscription dans le champ de la politique instituée, en France un raccord du mouvement ouvrier et de la gauche.

D’une manière ou d’une autre, il faudra bien retrouver quelque chose de ces articulations et de cette complexité. Pour cela, Il faut réfléchir, débattre, expérimenter, en s’appuyant sur deux convictions préalables : qu’il n’y a ni classe ni peuple pensable sans le projet d’émancipation individuelle et collective qui les unifie ; qu’aucun retour en arrière ne peut garantir l’avènement de « jours heureux ». L’histoire ne se réécrit pas : elle se refonde. La lutte des classes n’y échappera pas.

 

Roger Martelli

Notes

[1Pour les Romains, le « proletarius  » est le citoyen pauvre des dernières classes, celui qui, selon le magistrat et grammairien Aulu-Gelle, ne compte dans l’État que par ses enfants (proles en latin désigne la progéniture) et non par sa naissance ou par ses biens (IIème siècle après JC).

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  • Antidote parfait pour tous ceux qui veulent aller plus vite que la musique.

    Dominique FILIPPI Le 1er janvier à 17:31
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