Accueil > La Midinale | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 16 mars 2020

« Les écologistes bénéficient d’une gauche groggy et divisée »

LA MIDINALE AVEC CATHERINE TRICOT. Dans les semaines qui viennent, nous maintiendrons la Midinale, notre rendez-vous quotidien, dans une forme forcément adaptée. On fera nos rendez-vous par skype, par tchat pour garder leur caractère vivant. Mais parfois par écrit aussi. Évidemment, il sera beaucoup question de la crise que le monde traverse. Ce sera l’occasion de réfléchir avec tous nos amis, interlocuteurs sur l’autre monde que nous voulons, et sur les conditions politiques qu’il requiert. Faites attention à vous et rendez-vous maintenu sur regards.fr

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Catherine Tricot est la gérante de Regards.

 

Regards. Compte tenu du contexte d’abstention anormalement haute, pour cause de coronavirus, peut-on avoir une lecture politique de la soirée électorale ?

Catherine Tricot. On peut, on doit même avoir une lecture politique qui intègre cette donnée, elle-même politique. En toute hypothèse, on s’attendait à une haute abstention : recouvert par le conflit des retraites ou le fait que le débat des municipales n’a pas eu lieu. Il a été réduit le plus souvent à des enjeux très locaux alors même que - Regards en a fait un dossier - les villes sont actrices d’enjeux plus grand qu’elles-mêmes. Cette dépolitisation s’oppose de fait à l’intérêt, à la participation des citoyens. La campagne parisienne en a été une caricature avec cette mise en avant des enjeux de propreté alors que la question même de l’accès de la capitale à tous devient une vraie question. Le fait que les citoyens n’aient pas trouvé dans les élections municipales un moyen d’exprimer leurs inquiétudes et les attentes qui ressortent de la diversité des luttes et du moment extrême que nous vivions est un indice d’inadéquation politique, à tous les étages.

Maintenir le premier tour était-il une erreur ? Qui en porte la responsabilité ?

Je ne vois pas comment il était possible de l’annuler sans consensus politique. Or il n’était pas là. Beaucoup les réclame aujourd’hui. Ce n’était pas le cas il y a 4 jours. Le plus préoccupant pour moi est que même dans cette crise du coronavirus, le gouvernement amuse la galerie avec les fausses concertations. Pas plus que pour le reste, il ne considère ses interlocuteurs avec sérieux et respect. Les forces politiques réunies jeudi par Édouard Philippe n’ont pas eu toutes les informations, notamment scientifiques, pour réfléchir et se prononcer. Si cette crise est l’une des plus grave qu’ait connu notre pays depuis un siècle, il n’est pas possible que cela soit géré par le gouvernement sous couvert de conseil scientifique, sans les assemblées, les partis, les forces sociales. La démocratie reste la meilleure réponse. Cela ne doit pas être une pétition de principe, cela doit s’éprouver, se prouver. Sinon, on est murs pour le pire.

Faut-il maintenir le second tour et quelles peuvent être les conséquences pour le second tour ?

A l’inverse, je ne vois pas aujourd’hui comment le second tour pourrait se tenir. Quasiment toutes les forces s’accordent sur un report, en cohérence avec une stratégie de confinement, de limitation des interactions sociales. La solution légale n’est pas là. Il va falloir adapter. Si le second tour peut se tenir avant l’été, il me semble que le premier tour peut être validé et le second tour être organisé selon les résultats du premier. Si ce n’est pas le cas, alors il me semble qu’il faudrait refaire tout le processus électoral pour permettre que le débat se noue aussi sur les leçons politiques et locales de cette crise. Cette option me semblerait la plus correcte et correspondre à l’état d’esprit de notre société qui vit une crise intense.

Si on fait abstraction de l’abstention et que l’on observe les résultats du premier tour, est-ce que l’on peut dire qu’il existe une gauche dans ce pays ?

Avec les limites que je viens de dire, on peut dire que « la gauche » s’en tire pas mal. Les équipes de gauche sortantes sont le plus souvent reconduites ou en bonne situation. Ceux qui ont voté ont assez clairement sanctionné le gouvernement en votant pour les forces d’opposition, gauche ou droite non macronienne. Je ne crois pas pour autant que cela anticipe une relance des partis de gauche. Les maires socialistes et communistes ont réuni autour de leurs noms et de leurs bilans. Mais ce qui me frappe aussi, dans le détail, c’est à quel point la réalité des mobilisations citoyennes a été décisive. Quand elle était présente, un peu indépendamment des sigles, elle a pesé. Dans le cas contraire, même avec tous les logos assemblés, cela a peu compté. Je pense à l’exceptionnel résulta de la liste conduite par Philippe Buyssou à Ivry qui a su agréger la jeunesse d’Ivry et ils ont rassemblé 48% face à une liste Verte/FI et PS qui comptait bien déstabiliser ce bastion historique du communisme. A l’inverse, à Aubervilliers, une liste citoyenne emmenée par un ancien adjoint s’impose devant la liste conduite par la maire communiste sortante, Meryem Derkaoui, qui pourtant avait le soutien d’EELV et de la FI. Les super résultats de la liste Printemps marseillais s’explique aussi par cette vraie dynamique citoyenne, idem pour la ville de Sète.

De grandes surprises dans des communes comme Marseille, Lyon, Toulouse… à Bordeaux, Poutou et la FI se maintiendrait. Il a raison selon vous ?

On verra si c’est le cas. Je ne connais pas les acteurs locaux, mais il est vrai que l’opportunité de battre le dauphin de Juppé serait un signe national. Sans doute se joue-t-il la question de la polarité à gauche. Qui va donner le « la » ? Une gauche réunie autour d’EELV ou une gauche plus ancrée dans les luttes sociales et la transformation radicale ? Il faut noter que là où la gauche n’était pas sortante, elle s’est souvent rassemblée derrière EELV, validant de fait la stratégie nationale de Yannick Jadot. C’est une question qui mérite réflexion.

Un mot sur le résultat des communistes. Peut-on encore parler de banlieue rouge dans la région parisienne ?

A Vénissieux, à Saint-Denis, à Arles… rien n’est perdu mais les communistes sont en perte de vitesse. En fait, je crois qu’il en va du PCF comme de toutes les forces politiques historiques : passeront-elles ou non à la nouvelle époque, au XXI° siècle ? Et au PCF, il y a des endroits où cela est le cas et d’autres ou cela hésite, patine, rechigne.

Les communistes peuvent se réjouir de nombreux autres résultats : Le Havre, Ivry, Montreuil, Malakoff.... Comment vous l’expliquez ?

Chaque ville a ses propres coordonnées mais ce qui me semble déterminant c’est la capacité d’adhésion, d’adhérence même entre la proposition politique et la société locale. Au Havre, ils ont su politiser la campagne pour mobiliser. A Montreuil, le maire sortant qui n’avait pas réuni 20% des voix en 2014 passe aujourd’hui avec 50%. Habitant une ville voisine, je vois l’inventivité de la gestion municipale en phase avec les attentes « des bobos et des prolos ». Bel exploit. C’est vrai aussi de Malakoff, Gennevilliers, Fontenay… et bien d’autres qui savent allier une politique locale renouvelée à d’autres pratiques politiques.

Quid des résultats de LFI ?

Quid des résultats de LFI ? Les résultats de la FI me semblent en adéquation avec la jeunesse de ce mouvement qui avait peu de sortants et qui de fait n’a pas de vraie pensée, ni de stratégie, sur cet échelon de la vie démocratique. Du coup, la FI a eu une stratégie très variable : souvent en alliance avec EELV dont elle conteste l’évolution « droitière ». Parfois seule sous ses couleurs mais souvent sans cette épaisseur locale et toujours dans un contexte de rétraction de son influence nationale. Les très décevants résultats de Lille en sont une illustration. Au lendemain des présidentielles et des législatives, on voyait Adrien Quatennens au beffroi : La FI réunit cette fois moins de 10%. Et cela ne veut pas dire qu’en 2022 l’exploit de Jean-Luc Mélenchon ne peut pas se renouveler à Lille. Il faut comprendre les différents niveaux et enjeux d’une vie politique si ancienne. Cela demande du temps, et sans doute un élargissement des cercles de réflexions, de décisions...
À part Paris et Rouen où les scores des écologistes sont décevants, on peut noter des percées significatives à Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Lyon, Grenoble. Finalement on s’y attendait ?

Oui, on s’y attendait. Les écologistes sont en phase avec une préoccupation qui devient dominante : celle de la bataille contre le réchauffement climatique. Et ils ont pour eux d’avoir ancré de longues dates leurs réponses à tous les échelons, depuis les pratiques individuelles ou associatives, les politiques locales et européenne. Ils bénéficient donc de cette cohérence, sur les consultations locales et européennes. Ils bénéficient aussi d’une gauche groggy et divisée qui s’accorde à s’unir derrière eux.

Un mot sur les résultats du RN. Plébiscite des maires sortants. Déception pour Marseille et Denain. Avec la défaite des LREM, peut-on en déduire que les Français ont envoyé un message : « nous ne voulons pas du duel LREM/RN » ?

Sans aucun doute. Mais encore faut-il qu’une autre proposition émerge. A ce jour, elle n’est pas lisible.

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