Accueil | Par Pablo Pillaud-Vivien | 2 janvier 2021

Les hyper-riches mettent la crise à profit

L’épidémie n’a pas seulement mis en évidence les privilèges des plus riches : elle leur a aussi permis de les conforter. Et pour les entreprises, la loi du marché est restée la loi du plus fort.

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Le confinement lié à la crise sanitaire du Covid-19 a mis en exergue les inégalités sociales, cela a été largement documenté et analysé. Beaucoup a ainsi été écrit sur le confinement, dont la réalité a été souvent et faussement perçue comme universelle – notamment si l’on devait s’en remettre aux auteurs et instagrameurs bourgeois (les deux se confondant quelques fois). Si l’on ne peut leur en vouloir de croire que leur souffrance d’être enfermé dans un grand appartement au confort évident ou dans une maison secondaire à la campagne valait le coup d’être raconté, quand d’autres subissaient leurs logements étroits et surpeuplés sans pouvoir décemment finir leur mois, il n’est rien de comparable avec ce que la catégorie sociale encore plus supérieure a vécu.

Séjours cinq étoiles et personnel de maison

Beaucoup plus conscients de leur chance (qui n’en est pas une, entendons-nous bien), les plus riches n’ont pas chômé pour mettre à profit tous les avantages liés à leur capital. Ainsi, quand certains ont quitté Paris pour se réfugier en Bretagne ou en Ardèche, d’autres ont carrément pris l’avion, le week-end avant l’allocution fatidique du président de la République, pour la Guadeloupe ou les Maldives. Car il ne faut pas croire que toute l’hôtellerie ou les centrales de réservation de maisons de vacances ont baissé le rideau : certaines enseignes sont restées ouvertes pendant les deux mois de confinement, offrant des prestations certes quelque peu réduites mais, en ce qui concerne les palaces, tout à fait luxueuses : petits-déjeuners, déjeuners et dîners toujours servis, chambre faite tous les jours, accès à des plages privées quand c’était possible. Bref, on ne lésine pas sur les moyens, confinement ou pas, pour passer du bon temps dans ce qu’il convient d’appeler des hôtels cinq étoiles.

Mais il n’y a pas que ceux qui se sont fait la malle (Hermès) et ont pu jouir des entorses offertes par leur statut social pendant le confinement : celles et ceux qui sont restés dans leur résidence principale se sont parfois affranchis de certaines règles imposées par les décrets successifs. Ainsi de celle de la distanciation sociale liée à la présence de personnel de maison. Parce que, lorsqu’on a désappris à se faire à manger depuis des années, il n’est pas possible, une fois le confinement venu, de réapprendre d’un coup d’un seul… Se faire chauffer tous les jours de l’eau pour ses pâtes paraît insurmontable, tout comme l’est étendre son linge ou pis, le repasser.

C’est donc un secret de polichinelle que certains n’ont pas arrêté de se passer de ces services à la personne, pourtant totalement interdits. Confidences recueillies par Regards auprès d’un des plus grands patrons français : « Avec les enfants à la maison, on a déjà un travail de fou pour leur faire faire les devoirs et pour les occuper. Alors tout ce qui est alimentation et ménage, on a préféré garder le système d’avant » – c’est-à-dire du personnel de maison. Une pensée pour le reste de la population qui ne peut pas jouir de ces avantages ? « Oui, bien sûr, ça doit être très dur. » Point. À la ligne.

Aubaines économiques

Les plus riches ne s’en sont pas mieux sorti que les autres seulement grâce à ces petits aménagements personnels avec les règles. Alors que la chute des revenus familiaux a parfois atteint des proportions dramatiques pour la survie de certains des ménages les plus pauvres, que les autoentrepreneurs et autres précaires ont subi de plein fouet le ralentissement de l’économie, voire l’arrêt total de leur secteur d’activité, les petites et moyennes entreprises se sont aussi retrouvées dans le collimateur de la crise : leurs pertes sèches pourraient aboutir, quand ce n’est pas déjà le cas, à leur mort pure et simple. Comme l’a dit Giles Parkinson, gérant d’un fonds d’actions, à Boursorama : « Le marché actions réalise actuellement un très bon travail de tri entre les entreprises solides de celles plus fragiles ». Il oublie de dire que ce qui pourrait s’avérer dramatique pour beaucoup apparaît comme une aubaine pour ceux dont la trésorerie est suffisante.

Se distinguent deux camps opposés : d’un côté, ceux qui risquent des faillites, parmi lesquels de grandes enseignes de la distribution comme la marque de chaussures André, celle de vêtements pour enfants Orchestra-Prémaman, ou encore Naf Naf, Camaïeu, La Halle, le détaillant de mobilier Conforama. Et de l’autre, ceux dont la trésorerie est assez solide, parmi lesquels les potentiels racheteurs des entreprises en difficulté – ou, à défaut, ceux qui vont récupérer les parts de marché de ces concurrents directs. Pour rappel, prospérer sur le dos des mourants est l’une des spécialités de nos plus gros patrimoines. À titre d’exemple, François Pinault, troisième fortune française, propriétaire du géant mondial du luxe Kering, avait fait son beurre des ruines d’Isoroy, leader mondial du contreplaqué, repris pour un franc symbolique et gratifié de l’équivalent de près de 115 millions d’euros d’aides de l’État, afin de le revendre huit ans après plus de 200 millions d’euros.

C’est loin d’être l’unique moyen pour les capitalistes de mettre à profit la période de crise que nous traversons. Car lorsqu’on a de l’argent à ne plus savoir qu’en faire grâce à la financiarisation de notre économie, on peut assez aisément réorienter ses avoirs vers des secteurs à la rentabilité immédiate (parce que, oui, on veut de la rentabilité immédiate, sinon ce n’est pas intéressant). Alors, quand les valeurs des voyages et des loisirs, le marché du pétrole ou celui de la restauration ont commencé à montrer des signes de faiblesse, ni une ni deux, on a déplacé ses investissements vers des valeurs surperformantes dans la période, c’est-à-dire les entreprises de haute technologie – et notamment les fournisseurs de solutions cloud, bien utiles en période de confinement.

À l’abri de la récession

C’est peut-être cela qui caractérise le plus cette crise liée au Covid-19 en comparaison des précédentes : les plus riches n’ont jamais été inquiétés par la perspective de récession économique car les faillites et les pertes de valeurs les plus dramatiques ne les concernent plus directement. Quelle grande fortune française ou mondiale est à la tête d’une seule entreprise, spécialisée dans un type de biens ou de services ? Aucune. La volatilité – et donc, dans une certaine mesure, la diversité – de leur portefeuille d’actions et de valeurs est aujourd’hui un paramètre de la solidité de leur fortune.

D’autant que la réponse gouvernementale comme européenne ne tend pas, pour l’instant, à limiter ces possibilités d’enrichissement des plus riches. Les dettes contractées pour soutenir l’économie vont ainsi venir pallier les manques à gagner des différentes entreprises qui ont traversé des moments difficiles pendant le confinement. Seulement, si l’idée initiale était de sauver les emplois mis en danger par la crise, la captation systématique des richesses par les dirigeants et les actionnaires n’a aucune raison de s’arrêter. Au contraire, certaines rémunérations ont même augmenté pendant la crise, comme celle du P.-D.G. d’Air France à hauteur de 800 000 euros annuels, et ce alors que l’entreprise a bénéficié d’un plan de sauvetage de sept milliards… De même, le plan de relance de 750 milliards d’euros proposé par la Commission européenne sauvera assurément des dizaines de milliers d’emplois, mais risque aussi de continuer de renforcer les disparités sociales entre détenteurs de capital, dirigeants et salariés.

À titre individuel, familial comme au niveau de l’appareil de production qu’ils détiennent, les plus riches n’ont ainsi pas vécu le confinement comme les autres. Et les études montreront probablement que cette crise n’a fait qu’accroître les inégalités qui préexistaient. La question d’une plus égale répartition des richesses portée par une large partie de la gauche, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’une pensée renouvelée des communs et des services publics, est une réponse sûrement plus pertinente que l’obsession des frontières. Toutes les relocalisations que l’on arrivera à imposer ou les frontières que l’on pourra dresser ici ou là n’aboliront pas les privilèges dont certains jouissent au détriment d’autres. Pour cela, il faudrait commencer par comprendre que notre plus grand ennemi politique n’est pas à l’étranger, mais qu’il constitue le cœur de nos systèmes économiques et politiques – et que, par là même, il est autrement plus compliqué de s’en défaire.

 

Pablo Pillaud-Vivien

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