CC Philippe Lhote / Remi Mathis
Accueil | Par Loïc Le Clerc | 25 février 2019

Les Républicains et la sécularisation du catholicisme, sans foi ni loi

Charles de Gaulle disait : « La République est laïque, la France est chrétienne ». Une maxime que la droite a faite sienne... avec quelques adaptations. Ainsi, en 2019, le parti Les Républicains parle religion, sans aucune piété, juste par identité.

Vos réactions (3)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Lorsque l’adjoint au maire de Versailles François-Xavier Bellamy a été désigné comme tête de liste Les Républicains (LR) pour les élections européennes, chacun s’est empressé d’aller creuser le passé de ce méconnu du grand public. Rapidement, certains de ses propos ont refait surface – Internet n’oublie rien. Ainsi, en 2015 au site Aleteïa, il déclarait :

« Nous, catholiques, attendons de prendre le pouvoir pour changer le monde […] Nous n’avons plus le droit d’être indifférents et de délaisser le monde et ces lieux où nous serons capables de faire briller la Lumière du Christ. »

Ou encore, en 2014 lors d’une conférence d’un institut catholique traditionnaliste :

« Il n’y a qu’une seule bonne raison de croire au Christ, et cette seule raison, c’est la certitude que le christianisme dit la vérité. »

Le ton est donné d’emblée. Chez "Bellamy le professeur de philosophie", on ne voit plus que "Bellamy le catholique".

Bellamy, tu l’aimes ou tu le quittes ?

Le choc est violent. Au grand jour, François-Xavier Bellamy passe alors pour un extrémiste, autant à gauche (logique) qu’à droite. Le patron de l’UDI, Jean-Christophe Lagarde, le place carrément à « l’extrême droite de LR ». Même son de cloche pour François Hollande, qui s’étonne de voir le parti de la droite dite "de gouvernement" se « choisir un candidat pour les européennes plus à droite que l’extrême droite ». Jusqu’au président LR du Sénat Gérard Larcher, lequel regrette ce choix d’une tête de liste qui « ne coche pas toutes les cases ». A ces attaques, François-Xavier Bellamy répond « caricatures stupides ». Et pourtant si, ce trentenaire coche bon nombre de cases.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Le grand retour des cathos de gauche

 

Selon le directeur de l’Observatoire des radicalités Jean-Yves Camus, en choisissant François-Xavier Bellamy, « Laurent Wauquiez fait le pari de mettre un candidat qui essaye de doter son parti d’une colonne vertébrale idéologique. Il considère que le cœur sociologique de son électorat, c’est celui que François-Xavier Bellamy représente. » Ce dernier a manifesté contre le mariage pour tous. Il faisait partie des "Veilleurs" avant de participer à la création de Sens commun – dont il devait prendre la tête avant que, finalement, son nom n’y soit pas associé. François-Xavier Bellamy évoque régulièrement son opposition à l’avortement, avec une finesse d’esprit qu’on ne peut lui enlever.

Pourtant, Yann Raison du Cleuziou, maître de conférence à l’Université de Bordeaux [1], tient à souligner que « François-Xavier Bellamy est assez modéré. C’est un catholique convaincu, certes, mais il n’en fait pas registre publiquement. » D’ailleurs, Lydia Guirous, porte-parole de Les Républicains, l’assure : « François-Xavier Bellamy parle en intellectuel, en élu, mais pas en catholique ».

Catholicisme laïc

Depuis plusieurs années, de nombreux élus LR multiplient les appels de phares. Valérie Boyer arbore sans cesse une large croix autour du cou – que ce soit sur les plateaux de télé ou dans l’hémicycle. Eric Ciotti mène depuis longtemps une lutte pour inscrire les "racines chrétiennes" de la France dans la Constitution. Laurent Wauquiez, à l’instar de Robert Ménard, insiste pour installer une crèche dans le hall du conseil régional qu’il préside. Non pas que ces "Républicains" soient de fervents catholiques. Yann Raison du Cleuziou y voit avant tout une stratégie électoraliste visant cette « large population qui, sans être pratiquante, considère être culturellement catholique », là où les pratiquants ne pèsent plus grand-chose électoralement. « On n’est pas communautaristes, tranche Lydia Guirous. On ne s’adresse pas à une clientèle mais à l’ensemble des citoyens. » Il semblerait pourtant que LR a bien saisi un changement de paradigme : quand on demande aux Français s’ils sont catholiques, 54% répondent "oui". Quand on leur demande s’ils sont croyants, 55% répondent "non". Ce qui fait, à l’arrivée, beaucoup de Français d’éducation, de culture catholique, non-croyants et non-pratiquants.

Yann Raison du Cleuziou développe l’idée d’un « glissement du cultuel au culturel » où le patrimoine catholique serait considéré comme « un héritage partagé, qu’on soit croyant ou pas ». Ainsi n’assiste-t-on pas à un retour du religieux à proprement parlé, mais à une construction purement politique. Yann Raison du Cleuziou parle même d’une « nouvelle étape de la sécularisation du religieux » et rappelle que « Patrick Buisson, qui est un peu le théoricien de ce catholicisme identitaire, dit clairement dans son ouvrage La cause du peuple que les églises et les crèches ne sont plus des objets de piété – puisque la piété s’est raréfiée –, et que, par conséquent, on peut les utiliser comme instruments d’identité ». Une théorie que ne contredit pas Lydia Guirous, qui argue que « la France a une histoire, le catholicisme fait partie de la culture française. Il faut savoir d’où l’on vient. »

Paradoxalement, cette montée en puissance de la thématique catholique au sein du champ politique se fait de concert avec le déclin du nombre de catholiques pratiquants en France – la part des catholiques pratiquants dans la société française représentent entre 1,8% (pratiquants hebdomadaires) et 4-5% (pratiquants mensuels). Côté politique, on observe surtout un discours autour des "racines chrétiennes" ou de certains enjeux symboliques comme les crèches dans les mairies, la protestation contre les profanations d’églises, le tout agrémenté d’une revalorisation patrimoniale du catholicisme. En parallèle, côté catholiques, l’érosion interne se recompose sur les groupes qui ont la plus forte capacité à se perpétuer. Ce sont les courants les plus conservateurs qui, tout en étant minoritaires, pèsent de plus en plus. Et ils s’organisent.

Radicalisation express

La "Manif pour tous" est un véritable tournant pour nombre de catholiques, avec un avant et un après. Beaucoup découvrent l’expérience militante, des liens se créent, au point de faire de 2013 l’année de (re)politisation des catholiques. Patrick Buisson, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, y voyait l’émergence d’un « populisme chrétien ». Depuis, la cathosphère est en ébullition. « Des tas d’initiatives politiques se déploient – parfois antagonistes –, dont la création de Sens commun, des journaux Limite et L’Incorrect, explique Yann Raison du Cleuziou. Ces militants vont investir les structures politiques pour créer un rapport de force interne. »

La primaire de la droite en 2016, puis la candidature de François Fillon en 2017 seront les premières fortes incarnations de ce lobbying catholique. « Quand Fillon dit "je suis chrétien", il brise un tabou. Il place la question de la foi dans le débat présidentiel. Ce qui était jusqu’alors inédit », rappelle Pascale Tournier, journaliste à La Vie, auteure de Le vieux monde est de retour. Enquête sur les nouveaux conservateurs (Stock). Pourtant, le champion de la droite n’a jamais participé à une "manif pour tous", contrairement à Valérie Pécresse ou Gérard Larcher. Qu’importe. Sens commun le suit. Le Parti chrétien-démocrate aussi. L’échec sera dur.

« Le fait que Sens commun choisisse de soutenir François Fillon l’a discrédité dans toute une partie des catholiques conservateurs qui le considérait comme le tenant d’un positionnement tiède », analyse Yann Raison du Cleuziou. Et de développer :

« Il y a trois courants qui se battent : 1/ Sens commun, ce sont les modérés. Ils considèrent qu’il faut rester dans LR, que des compromis sont acceptables pour arriver au pouvoir (ils ne sont pas en faveur de l’abrogation de la loi Taubira, par exemple). 2/ Jean-Frédéric Poisson et le Parti chrétien-démocrate. Ils se sont fait prendre leur monopole par Sens commun. Mais pour eux, on ne peut pas faire de compromis sur ses idées. 3/ Marion Maréchal-Le Pen, qui a acquis une autorité très importante chez les jeunes catholiques. Jean-Frédéric Poisson et Marion Maréchal sont pour un décloisonnement des droites et donc des alliances LR/RN – c’est le projet de "la droite hors-les-murs" –, alors que Sens Commun y est hostile, pour l’instant. »

Jusqu’à présent, l’électorat de la droite de gouvernement était composé de manière très importante par les catholiques pratiquants. Depuis les années 70, au second tour de la présidentielle, ceux-ci votent à 75% pour le candidat de droite. Jusqu’en 2015, le vote en faveur de l’extrême droite était sous-représenté par rapport aux moyennes nationales. Jusqu’en 2015… « La digue qu’il y avait chez les catholiques pratiquants s’affaisse dès les régionales de 2015 où 24% d’entre eux votent FN, ce qui n’était jamais arrivé », raconte Yann Raison du Cleuziou.

Vers une union des droites extrêmes ?

Yann Raison du Cleuziou pose la question d’un « vieux conflit » chez les catholiques : faut-il faire de la politique en tant que catholiques ou en catholiques ? Selon l’universitaire, aujourd’hui, on a d’un côté Sens commun et François-Xavier Bellamy qui sont sur la ligne "en catholiques", là où les "en tant que", « ceux qui sont dans le registre identitaire, sont portés par Marion Maréchal, mais aussi par des gens qui ne sont "moins catholiques" comme Valérie Boyer ». Et la frontière s’amenuise.

N’a-t-on pas vu Nicolas Dupont-Aignan marchander avec Marine Le Pen à l’entre-deux-tours de 2017 ? N’a-t-on pas vu plusieurs cadres de LR rejoindre la liste RN aux européennes ? Mais ceci est minime, conjoncturel, à la marge. Paradoxalement, c’est Marine Le Pen qui bloque. La cheffe du RN est trop "laïcarde". Sa nièce est tout le contraire. Néanmoins, même si les électorats cathos commencent à se confondre entre droite extrême et extrême droite, demeurent quelques clivages : sur le libéralisme économique et sur la classe sociale – comment lier l’électorat populaire du RN avec les bourgeois de LR ?

Laurent Wauquiez peut être un des chainons manquants. Il est suffisamment opportuniste et désespéré de la fuite des cerveaux libéraux vers LREM pour cela. Le philosophe Raphaël Liogier trouve que sa stratégie, « du point de vue électoraliste, c’est la seule tactique pour éviter la vidange totale. Faire appel à la base catholique identitaire, ça stabilise à la baisse. Mais pour ça, il ne faut pas le faire à moitié avec des leaders classiques. En cela, François-Xavier Bellamy est un emblème, il ne peut pas être accusé d’être dans la tactique à l’inverse d’un Eric Ciotti. »

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Pas d’enfants juifs dans les écoles du 93 ? La FCPE « envisage de porter plainte contre Ciotti »

 

Marine Le Pen n’étant pas éternelle, c’est bien Marion Maréchal qui pourrait être le deuxième chainon. L’union des droites extrêmes, elle en rêve. Elle compte pour cela passer par une voie : la religion catholique. Mais ça ne sera pas aisé. L’air de rien, certaines digues tiennent encore. Comme le souligne Raphaël Liogier, « une grande base de l’identitarisme catholique sont des gens qui vont à la messe par identité, pour transmettre certaines valeurs, mais qui ne sont pas suffisamment excentriques pour aller à l’extrême droite ». Jean-Yves Camus ne croit pas non plus que le mariage se fasse un jour : « On a constaté depuis des années que les catholiques traditionnalistes perdent considérablement du terrain à l’intérieur du RN. Il n’y en a pratiquement plus. Marine Le Pen est sur un logiciel identitaire, pas intégriste. Marion Maréchal a l’intention de raviver tout ça mais les enquêtes sur l’électorat frontiste montre qu’il n’est massivement pas attaché à une pratique de la religion. »

A en croire Pascale Tournier, si François-Xavier Bellamy est « trop intello » pour parler à l’électorat populaire, sa candidature « est là pour poser les bases conceptuelles de l’après ». Les catholiques ont une perspective sur le long terme, « ils sont très organisés sur le plan des idées, des médias, mais n’ont pas de tradition politique ». Ni de réel leader. Un électorat perdu, et pas le moindre : c’est un des groupes sociaux qui vote le plus. La bataille ne fait que commencer.

 

Loïc Le Clerc

Notes

[1A paraître : Une contre-révolution catholique. Aux origines de La Manif pour tous (Seuil)

Vos réactions (3)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Une gauche anti-chrétienne, et donc anti-islam et anti-sioniste, remporterait les élections sans difficulté.

    L’interdiction de la religion à l’école, voilà quelque chose que les prolos attendent, toute origine confondue.

    loulou Le 25 février à 12:03
       
    • les "prolos" attendent équité et justice... le reste...

      carlos Le 27 février à 14:05
    •  
    • non, l’équité et la justice sont des concepts idéalistes petits bourgeois absolument incompréhensible pour le commun des mortels. ça veut dire quoi au juste ? On n’en sait rien, et on ne veut pas savoir. Maintenant : go planifier l’économie, et enseigner les sciences à nos enfants.

      benewiwi Le 1er mars à 14:26
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.