Crédit photo : Laurent Hazgui
Accueil | Par Clémentine Autain | 6 avril 2019

Les sens de la révolte

Inédit voire inespéré, le soulèvement de la fin d’année offre la possibilité de changer les rapports de forces politiques. À condition de basculer du côté d’un projet de transformation sociale et écologique. Par Clémentine Autain.

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Nourrie par trente ans de politiques néolibérales qui ont appauvri et désespéré, la colère s’est étalée au grand jour. Les « gilets jaunes » auront a minima remporté une première victoire : dans les médias et sur les réseaux sociaux, s’est imposée l’expression brute de la dureté du quotidien pour des millions de Français. Ce qui n’était que chiffres et courbes a pris un visage profondément humain. Face à la froideur des discours technocratiques et à l’arrogance des classes dominantes, se sont exprimés les témoignages poignants, les paroles simples et sincères qui traduisent le réel des inégalités sociales et territoriales, le dégoût face au mépris de classe décomplexé des puissants, la colère face à une démocratie en lambeaux.

Les « premiers de cordée », ceux qui gouvernent ont bien été obligés d’entendre la voix de celles et ceux qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts, qui travaillent, mais se situent sous le seuil de pauvreté ou ne peuvent pas partir en vacances, qui sont écrasés par la vie chère, subissent les services publics manquants et un développement urbain qui isole. Ce monde qui trime ne veut pas payer la facture. Et il a bien raison.

Dynamique populaire

Le mouvement des gilets jaunes aurait pu se borner à un rejet des taxes et nourrir le mépris de l’urgence environnementale. Il aurait pu n’être qu’une expression réactionnaire, encouragée par Minute et Marine Le Pen. Ce ne fut pas le cas. La dynamique a rapidement pris une ampleur populaire inédite et des couleurs bien plus diverses. Très vite, il fut question de justice sociale et fiscale, de démocratie véritable et d’écologie populaire. De nombreuses pancartes exhortaient de rendre l’ISF d’abord, de mettre en place le référendum d’initiative citoyenne, de taxer le kérosène. La hausse du smic et des retraites s’est imposée parmi les revendications premières. Et Macron fut la cible privilégiée d’une révolte tous azimuts.

Après plusieurs semaines de ronds-points bloqués, il est difficile d’interpréter l’événement avec les normes anciennes, de classer dans des cadres traditionnels la mobilisation. Les gilets jaunes sont apparus dans une période, notre époque, profondément troublée dans ses repères historiques sociaux, politiques, idéologiques. Ce temps où les syndicats n’ont plus la main, les partis politiques ont du plomb dans l’aile et les médias sont décriés. Ce trouble est en quelque sorte mis en lumière et accéléré par le mouvement des gilets jaunes qui, comme souvent dans l’histoire quand une partie du peuple fait irruption, ne rentre pas dans les cases connues et anciennes.

Issue incertaine

L’excellente nouvelle de la révolte en cours, c’est la remise en cause de l’existant. Pas à bas bruit, mais avec fracas. Pas seulement du pouvoir de Macron, mais de celui des puissants qui écrasent depuis trop longtemps et sans sourciller la tête de ceux qui rament, qui trinquent, qui souffrent. C’est un mouvement qui exige le respect et la dignité face à un si petit monde qui impose sa loi, se reproduit sur lui-même, tout acquis au pouvoir de l’argent.

Oui, il y a de la lutte des classes et de l’exigence démocratique dans le processus en cours. Oui, il est possible de greffer une ambition environnementale sur la colère des gilets jaunes, et surtout de faire valoir l’articulation – et non l’opposition – entre le social et l’écologie. Mais l’issue politique reste profondément incertaine. Le danger d’une traduction conservatrice et autoritaire aux cris de révolte de notre époque n’est pas écarté, surtout si l’on observe le mouvement international qui a porté au pouvoir les Trump, Bolsonaro et autres Salvini. C’est pourquoi je ne suis pas seulement animée d’une grande joie face aux événements qui, bien sûr, galvanisent et offrent des potentialités nouvelles pour agréger du côté de l’émancipation humaine. Je ressens aussi une extrême gravité dans la séquence que nous traversons.

Vision du monde

S’il faut en être, y être, choisir résolument le camp des gilets jaunes contre le pouvoir en place, il ne va pas de soi de se retrouver dans des mobilisations soutenues également par les revues, forces politiques et personnalités d’extrême droite. Cette spécificité historique, liée au rapport de forces qui préexistait au mouvement, ne peut être balayée d’un revers de la main. Les classes dominantes cherchent par tous les moyens à discréditer ce mouvement. Les violences de certains gilets jaunes comme les « quenelles » et autres formes de racisme ou de sexisme seront donc abondamment relayés par les opposants au mouvement pour mieux dénigrer la mobilisation populaire. Pour autant, nous ne pouvons opérer en miroir un déni des actes et des paroles qui existent bel et bien dans ce mouvement, dans ce brun qui menace.

C’est pourquoi j’ai la conviction qu’il ne faut pas se tromper de route. C’est en affirmant la cohérence d’un projet de transformation sociale et écologique, avec ses partis pris, ses propositions, ses symboles, ses mots repérables comme opposés, distincts de l’univers réactionnaire et fascisant, que nous pourrons valoriser notre vision du monde dans un combat opposant deux choix de société après l’ère Macron, après les décennies d’échecs d’une même politique. Dans le mouvement lui-même, rien ne sert de gommer la conflictualité entre deux voies diamétralement opposées sur le terrain politique et idéologique. C’est de cette confrontation que naîtra la possibilité de gagner, d’améliorer la vie, de rompre avec les recettes libérales, austères, autoritaires et injustes. Il le faut.

 

Clémentine Autain

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  • D’accord Clémentine, rien ne sert de gommer la conflictualité présente chez les gilets jaunes entre deux voies diamétralement opposées sur le terrain politique et idéologique ... Une fois que c’est dit, dois-je me demander si vous occultez vous-même, lorsque vous parlez de façon générique de la volonté des français, celle des fâchés/fâchos d’extrême droite dont la capacité de nuisance s’exprime à chaque élection (pour ceux qui exercent encore ce droit) ?????? Ils font, à cet instant, pourtant bien parti des français que vous citez... Faut-il rappeler qu’alors, vous ne cherchez pas à faire de distinction entre les français ? D’ailleurs aurait-il été souhaitable de s’adonner à pareil procédé ?

    La manière d’amener ce qui n’est rien d’autre qu’une "condition" pour accompagner le mouvement des gilets jaunes dans ce texte, alors que ce dernier supporte, comme vous le notez pourtant vous-même, depuis que tout le monde s’est rendu compte qu’il portait un projet émancipateur à l’endroit des citoyens, une violente répression autant médiatique que policière de la part du pouvoir et de ses défenseurs, me laisse un goût amer dans la bouche...

    Si l’Unité, dans d’autres moments ou elle est scandée par mont et par vaux, semble amener le salut car il est sûr qu’elle accentue la force de ceux qui se joignent, il apparaît donc ici qu’elle n’est pas souhaitable pour tous les combats, fussent-ils pour plus de dignités et de droits ... Pourquoi absolument chercher à scinder "les Gilets Jaunes" dont l’hétérogénéité avérée rappelle tout simplement celle plus large de tous les citoyens français ?????? La révolte pour plus de justice perd-t’elle tout son sens du fait de celui qui la porte ????? Ou au contraire sa capacité à fédérer les "inconciliables" lui confère-t’elle la possibilité de renverser un ordre établi néolibéral injuste et mortifère ???? Je vous le demande.... dans un moment possiblement historique comme celui que nous vivons... quelle doit être la responsabilité des personnalités politiques qui se veulent mener un combat "pour la gauche" et au-delà, pour le "bien commun" ????

    carlos Le 8 avril à 11:08
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  • Inédit voire inespéré

    ... SANS ESPOIR aurions-nous pu ajouter...

    carlos Le 8 avril à 11:16
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  • Bonjour

    Ma plus grande crainte , que je sentez depuis le début des gilets jaunes , que je soutenez , mais dont je constater les ambïguités politique et idéologique , et la récupération macroniste, contre les impöts et les taxes ? la révolte contre le ras le bol fiscal, risque de se retourner contre les gilets jaunes, et les populations les plus pauvres les plus précaires , chômeurs, petit retraités , ....
    Car , il ne faut pas seulement dire, on ne veut plus payer , mais aussi désigner qui va payer , quelles catégories sociale, et comment faire rentrer l’argent dans les caisses de l’Etat, si on veut des services publiques. Le gouvernement habilement commence a désigner des bouc émissaires...les chomêurs, les retraités, les personnes qui touchent des aides,.....
    Macron va donc , retourner la situation en sa faveur et accentuer son programme libérale au non du ras le bol fiscal !!!! . Car Macron n’a pas l’intention , de s’en prendre au riches et aux catégories supérieurs, et aux grandes entreprises et multinationales.

    bob Le 10 avril à 12:31
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  • Bonjour
    Pour moi, il est urgent et important d’expliquer au gens qu’il faut faire rentrer l’argent dans les caisses de l’Etat (ou régions...)pour financer des services publics, en priorités. Qu’il est possible de trouver de l’argent , la ou, il se trouve vraiment et surtout comment aussi il est parti, comment il a été détourné, de là, ou il devait aller dans les caisses de l’Etat. je parle évidement de l’évasion fiscale, des paradis fiscaux, de l’optimisation fiscale, des multinationales et gafa non taxé......
    Avec tout cette argent , qui a foutu le camp, il y a largement de quoi, combler le trou de la sécu , de la dette et de financer des services public. rétablir l’ISF sera largement insuffisant, mêmes s’il faut le faire. Hors , nos gouvernant préférent encore taxer les classes moyennes et populaires, et mêmes les plus pauvres en surfant sur le ras le bol fiscal.

    bob Le 11 avril à 10:53
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  • Bonjour
    L’assemblée des assemblée des gilets jaunes , a St Nazaire a pris, une orientation, des décisions et conclusion nettement anti capitaliste et social.....soyons optimiste !

    bob Le 12 avril à 14:50
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