Accueil > Idées | Analyse par Nicolas Framont | 21 juin 2018

Leur "émancipation" n’est pas la nôtre

Tout le monde n’a pas la même définition de la liberté ou du travail, notamment si l’on se place du point de vue du dominant ou du dominé. Analyse d’une guerre de classes, par Nicolas Framont, co-rédacteur en chef de la revue Frustration.

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« Notre projet de société, c’est l’émancipation par le travail ». Accompagnée du visage satisfait de Muriel Pénicaud, cheffe d’orchestre de la destruction du Code du travail, cette phrase formait la Une du quotidien La Croix le 4 juin dernier. Amen, le crédo macroniste de 2018 est bien celui-ci : le travail rend libre, et tous nos dirigeants s’emploient à mettre en scène leur attachement viscéral à l’acte de trimer. De Macron, qui aime tellement bosser qu’il a deux bureaux et ne dort pas la nuit, à ses députés qui frissonnent de plaisir dès que le mot "entreprise", prononcé comme le nom d’un lieu de concorde et de délices, est entendu dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

Comme les bourgeois du XIXe, les macronistes détestent l’oisiveté. Avec leur ethos de cadre dynamique qui brassent en continu un air chargé d’anglicismes dégueulasses, ils n’envisagent pas que tous les salariés français ne se rendent pas chaque matin au travail en chantant. Ils évoluent dans un monde où la souffrance au travail n’existe que dans les livres d’histoire, et ils ne manquent pas de reprocher systématiquement à leurs adversaires de « faire du Zola » quand ils évoquent les horaires décalés des femmes de ménage, le burn out des soignants ou le taux de mortalité des ouvriers. Infoutus d’admettre que leur position de dominants leur assure, du berceau à la tombe, un rapport enchanté au travail, les macronistes ne comprennent pas que si eux "ne comptent pas leurs heures", l’ensemble des salariés français ne le fassent pas aussi.

Travailler à marche forcée

Leur objectif est donc de remettre tout le monde au travail, quels qu’ils soient et quelles qu’en soient les conditions. Remplacer le chômage par la précarité, remplacer les minima sociaux – qui coûtent « un pognon de dingue » - par les temps très partiels, remplacer le loisir par les heures supplémentaires, voici globalement leur projet. « Ma conviction, appuyée sur quarante ans d’expérience, c’est que nul n’est inemployable, sous réserve d’être aidé », déclare Pénicaud à La Croix. C’est pourquoi le gouvernement met toute la société sous pression pour que chaque individu se formate à sa propre « employabilité », c’est-à-dire la faculté de correspondre à tout moment aux besoins des possédants, et avant le voisin si possible.

Qu’importe si ce « choc d’employabilité » passe par un relâchement drastique des normes sanitaires au travail, avec la suppression des CHSCT, la dégradation des conditions de travail des apprentis - car les bourgeois adorent l’apprentissage, où ils rêvent d’envoyer tous les enfants d’ouvriers afin de laisser à leur propre progéniture l’accès à des établissements publics enfin exclusifs – ou le harcèlement des chômeurs : tout est bon pour rendre le plus de citoyens possibles employables, c’est-à-dire parfaitement conformes aux besoins du patronat et des actionnaires, comme un meuble Ikéa pour votre salon, et nécessitant le moins d’engagement de leur part, comme l’est un Kleenex ou un lot de couverts en plastique.

Car il y a évidemment un intérêt fort à véhiculer cette idéologie, outre le plaisir de pouvoir se regarder dans un miroir en se racontant qu’on construit ou qu’on "réforme" quelque chose, alors qu’on ne fait que détruire : subordonner l’ensemble de la population aux besoins du capitalisme leur rapporte « un pognon de dingue ». Après dix années de diffusion de ce discours en boucle sur nos ondes et d’exercice de cette politique dans nos corps, les actionnaires français sont les mieux rémunérés d’Europe. Pénicaud est bien placée pour le savoir, elle qui a empoché un millions d’euros de plus-value suite à la suppression de 900 postes, lors de son passage décapant à Danone.

Le mirage de la liberté

L’intérêt économique des possédants érigé en morale universelle présente un avantage prodigieux pour s’assurer de notre docilité collective : grâce à ce discours du travail émancipateur, nous ne nous sentons pas comme des dominés d’un système qui nous exploite, mais comme des merdes incapables de profiter de notre "liberté". A force d’être aspergés par leur rhétorique autant débilisante que dénuée de toute réalité, même les citoyens les plus politisés en viennent à perdre tout sens de ce qu’est vraiment le travail. Combien de salariés de "l’associatif" et autres secteurs "alternatifs" en viennent eux aussi à « ne plus compter leurs heures » ? Qui ne cède pas aux sirènes du "présentéisme", cette pratique qui consiste à rester bosser plus tard que le collègue pour mettre en scène sa profonde motivation ? Quel demandeur d’emploi ne s’est pas senti tellement nul de ne pas avoir "trouvé sa voie" qu’il en est venu à se couper de toute vie sociale pour purger sa peine en silence ?

Pour combattre une pensée oppressive qui prend les atours de la liberté, le plus efficace est encore de redonner un sens à ces mots ingurgités et digérés par des dominants en quête de légitimité à nous pourrir la vie. Les vieux livres de nos luttes passées et la réalité de ce que nous vivons dans notre chair nous apprennent ceci : l’émancipation par le travail, ça n’existe que par le revenu qu’il procure. Si les enfants par rapport à leur parents, les femmes par rapport à leurs maris, les anciens esclaves par rapport à leurs anciens maîtres ont pu trouver dans le travail un vecteur d’émancipation, c’est parce qu’il permet de mettre fin à leur dépendance économique à leur égard. Mais dans une société capitaliste, cette prise d’indépendance se fait toujours au prix d’une dépendance nouvelle, auprès du patron, du cadre, de l’actionnaire qui récupèrent le fruit de leurs efforts pour s’élever matériellement, quand tous les autres stagnent.

C’est pour sortir de cette impasse que des générations de femmes et d’hommes ont combattu pour l’émancipation des travailleurs car ça, ça existe bel et bien, et ça fonde une morale et une politique en tout point inverse à celle portée par Macron et ses sbires. Elle consiste d’abord dans l’émancipation sanitaire des travailleurs : crever à cause de son travail n’est pas un risque acceptable. C’est pourtant ce qui arrive à entre 500 (estimation basse) à 10 000 (estimation haute, comprenant les cancers d’origine professionnelle) personnes par an en France. Imaginez le macroniste servir la soupe de "l’émancipation au travail" à un salarié crevant à petit feu de son cancer due aux substances chimiques qu’il a ingéré au fil des années - ces mêmes substances chimiques retirées de la liste des critères de la pénibilité au travail par Pénicaud et sa bande de criminels. Car être "employable", c’est ne pas faire chier son employeur avec ses problèmes de dos et l’état de ses poumons. Pour ça, mangez 5 fruits et légumes par jour.

Ne pas confondre travail et soumission

Il y a ensuite l’émancipation du travail. Comme être puissant et dominant est un boulot passionnant, les patrons et les hauts cadres refusent de s’imaginer que celles et ceux qui récurent leurs chiottes ne sont pas comme eux des acharnés du travail, qui y trouvent un profond sentiment d’accomplissement. Par conséquent, la notion de temps libre leur est profondément antipathique. De gouvernement en gouvernement, les attaques contre les scandaleuses 35 heures se multiplient, du « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy au « travailler plus sans gagner plus pour pas vous faire virer » de la loi Pénicaud. Et l’objectif de Macron est maintenant de ne laisser personne toucher des prestations sociales sans s’agiter en tout sens : c’est ce que soutient Mathieu Laine, conseiller de l’ombre du président et dirigeant d’Altermind, « une société de conseil innovante mettant la puissance académique au soutien des dirigeants ».

Vendredi 15 juin, sur les ondes de France Inter, il donnait sa piste alternative aux minima sociaux : un «  droit universel à l’activité et au capital » : « donner la possibilité à chacun, par le travail, un coup de main sur le déménagement, un petit cours, vous aidez une personne âgée... de 0 à 500 euros par mois vous n’aurez ni taxe, ni impôt ». En gros, faites ce que vous voulez mais surtout bossez, même si ça vous rapporte des clopinettes et qu’au passage, vous remplacer toute action altruiste et quotidienne par un mesquin petit business plan. Face à ce terrorisme moral, il y a plusieurs urgences. D’abord affirmer sous le patronage de la science que moins on travaille, plus on vit longtemps. Ensuite rappeler que le temps libre, ce n’est pas l’inactivité : les loisirs, l’engagement politique et associatif, l’amitié, la vie de famille, l’amour, le sexe, s’ennuyer même, sont des occupations légitimes et désirables. Enfin, n’avoir pas peur de dire que vouloir se faire du fric sur le moindre échange entre êtres humains, c’est un truc de gros connard.

Pour finir, contre leur "émancipation par le travail", il y a l’émancipation politique de ceux qui triment. Recevoir des ordres toute la journée, contribuer à une production et à des services dont on ne connaît ni le sens ni le profit, c’est ça être libre ? Pas étonnant que les tenants de "l’émancipation par le travail" soient tous des chefs et des cadres. Quoi de plus confortable que de savoir ce que vous faites, pour quoi vous le faites, pour qui vous le faites, et de pouvoir compter sur des gens serviles tenus dans l’ignorance ? La démocratie ce n’est pas pour les chiens. Ce qui vaut pour la gestion d’un pays vaut aussi pour celle d’une entreprise, dont la direction n’a en plus comme légitimité que le fait d’avoir l’argent, patron étant soit dit en passant le seul métier qu’on puisse exercer sans formation spécifique.

C’est tout ça l’émancipation. L’exact inverse de leur "émancipation par le travail", leur politique doublée d’un terrorisme moral qui a fait des morts et des blessés : morts sont celles et ceux qui sont tombés sur le front des accidents du travail et des maladies professionnelles, que le désespoir ou l’humiliation a poussé au suicide, blessés sont celles et ceux que la honte a poussé à l’épuisement professionnel et la culpabilité à la dépression. Remettons donc les mots dans le bon sens : leur projet, c’est la soumission dans le travail. L’émancipation, ça implique qu’ils dégagent.

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  • Sans oublier les rapports infantilisants au travail : les têtes qui pensent et décident, puissent-elles s’enrichir en vendant des tuperwares, n’imaginant pas que la question du sens puisse être évidemment évacuée par des salariés qui ont compris depuis belle lurette la condition, considèrent la lassitude comme une inaptitude à gérer et s’investir.

    Dans les bureaux, au bout d’un certain âge, celui avec lequel on ne peut plus se déclarer vierge de la partie douloureuse, on joue le jeu en espérant ne pas trop se faire démasquer pour ne pas finir dans le jetable.

    Les anecdotes sont aussi légions que sympathiques sur la supériorité ressentie chez le vendeur de plastique. On attends que ça passe, on raconte une blague au collègue, on rêve parfois d’un débat généralisé sur la place du travail et d’un revenu d’existence, tout cela sur fond d’une inquiétude grandissante face à la retraite qu’on n’aura pas, ou alors 2 ans avant de quitter ce monde absurde.

    Ciriaco Le 24 juin à 22:42
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