Accueil | Par Laura Raim | 27 novembre 2018

Loi Mobilités : la nouvelle arnaque du gouvernement

Evocatrice de dynamisme et de liberté, la mobilité qui fait l’objet du projet de loi présenté ce mardi 27 novembre en Conseil des ministres est une notion bien faite pour enterrer une réelle politique de désenclavement et de développement des transports publics.

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C’est magique. Les transports vont bientôt disparaître. Nous aurons désormais affaire à la bien plus moderne mobilité. Cette actualisation sémantique constitue en effet la toute première proposition du projet de loi d’orientation des mobilités (LOM), présenté mardi 27 novembre devant le Conseil des ministres : dans plusieurs articles, « droit au transport » devient « droit à la mobilité », « système des transports » devient « système des mobilités » etc. Au-delà de la simple opération de toilettage du Code des transports, ce changement de vocabulaire est loin d’être innocent.

Il est d’abord chargé idéologiquement. Là où le transport se contente modestement d’être un moyen technique de déplacement, la mobilité a été érigée dans les discours politiques comme une valeur éminemment désirable de la société néolibérale. Une valeur en symbiose avec les réquisits de la mondialisation, qui repose matériellement sur la libre circulation des biens, des flux de capitaux et des personnes. Cousine de l’indispensable liquidité des marchés financiers et de la non moins nécessaire simplification du droit du travail, la mobilité invite les travailleurs à changer de résidence et/ou de travail pour s’adapter aux fluctuations de la conjoncture et aux mutations structurelles de l’économie.

Le terme, évocateur de liberté et de dynamisme, n’est pas choisi au hasard, parmi les éléments de langage récités par nos "réformateurs" en croisade contre les « rigidités » et autres « immobilismes » qui gangrèneraient la France. « Les mots de flexibilité en France sont associés à la notion de précarité […]. À ce titre, nous préférons parler de mobilité », précisait par exemple devant la presse François Hollande en 2006, reprenant un thème développé par le président Jacques Chirac en 1997 : « Flexibilité, Je n’aime pas beaucoup ce mot. En revanche, la mobilité est tout à fait évidente. » Le terme est très présent dans les textes européens, où il est affublé de toutes sortes d’adjectifs aimables, comme dans le programme de 2017 de la Commission européenne, « pour une transition socialement équitable vers une mobilité propre, compétitive et connectée pour tous ».

Les joies de la mobilité « douce » et « active »

La promotion de la mobilité, en tant que ressource et compétence personnelle, présente un autre avantage dans un contexte de restriction budgétaire : celui de faire reposer sur les individus ce qui était auparavant pris en charge par les politiques publiques de désenclavement. On mesure ainsi toute la distance entre l’ambitieux Plan Freycinet de 1879, qui entendait doter d’une gare chaque sous-préfecture, et la LOM, qui se gargarise d’encourager la mobilité « active » et « durable » ( comprendre : le vélo et la marche à pied) ainsi que la mobilité « connectée » ( c’est-à-dire les applis de transport géolocalisés).

Le succès du terme de mobilité s’explique ainsi autant par ce qu’il permet de faire miroiter en termes d’épanouissement et d’autonomie que ce qu’il permet d’escamoter, en remplaçant certains mots que le gouvernement aimerait faire oublier. Dans plusieurs articles du projet de LOM, « transports en commun » devient ainsi « des services de mobilité » ; « service de transport » devient « solution de mobilité », tandis que « transports public urbain » devient « mobilité » tout court. On l’aura compris, les transports publics ne peuvent pas tout, place au privé. De fait, « la réforme ferroviaire adoptée en juin dernier avait principalement pour but de s’adapter à l’ouverture à la concurrence, qui a déjà commencé avec le fret et le trafic international de voyageurs, et qui s’appliquera en 2020 aux lignes à grande vitesse puis aux lignes TER et Intercités », nous rappelle Laurent Kestel, auteur d’En marche forcée, une chronique de la libéralisation des transports : SNCF, cars Macron et quelques autres (Raisons d’agir, 2018).

Parler de mobilité évite de spécifier le mode de transports. Pour la SNCF, dont la branche de transport en train de voyageurs et de marchandises a été rebaptisée SNCF Mobilités avec la réforme de 2014, le nouveau nom reflète la volonté de l’entreprise publique de développer des activités non ferroviaires en rachetant ou créant des centaines de filiales dans tous les secteurs du transport et de la logistique : covoiturage, location de voitures entre particuliers, autocars, fret routier, gestion des parkings, plateformes numériques. Keolis, Geodis, Ouigo, Ouibus, Voyages-sncf, Effia ne sont que les noms les plus connus du grand public. En 20 ans, le nombre de filiales est passé de 350 à plus de 1000

Aberration écologique

Ce désengagement de l’Etat du réseau ferroviaire classique n’est pas sans conséquence. Sur la mobilité, précisément, puisqu’il a d’ores et déjà conduit à la fermeture de plus de 1200 km de petites lignes. « 30% de la population n’a pas accès aux transports publics, et cela va encore s’aggraver avec le contrat de performance Etat-SNCF Réseau signé en 2017, puisque les investissements fixés sont fléchés sur le réseau le plus fréquenté », avertit Laurent Kestel. Quant aux lignes qui demeurent, elles ne sont pas suffisamment entretenues, faute d’investissements. « Résultat, pour maintenir la sécurité des circulations, des limitations "temporaires" de vitesse sont de plus en plus nécessaires : 1300 km de lignes étaient touchés en 2008, 4000 en 2014 et 5500 en 2017. Du coup, les transports en commun perdent de leur attractivité », poursuit le chercheur. La mobilité donc, à condition de ne pas être trop pressé, et surtout, d’en avoir les moyens, le prix des transports ferroviaires ayant augmenté de 20% entre 2008 et 2013.

Conséquence de cette hausse tarifaire, « le trafic ferroviaire a quasiment stagné entre 2008 et 2016, quand les autres modes de transport, dont la voiture, le bus, et l’avion, ont vu le leur progresser. Une aberration du point de vue écologique, déplore Laurent Kestel. Entretenir et étendre les petites lignes du réseau ferroviaire devrait pourtant être une priorité au regard de la lutte contre le réchauffement climatique. Au lieu de cela, la "transition écologique" se limite à augmenter les taxes sur les carburants sans offrir cette alternative indispensable que sont les transports en commun ».

Si les gouvernants n’ont que la mobilité à la bouche, force est de constater que les politiques qui permettraient réellement de faciliter les déplacements sans aggraver la crise climatique ne suivent pas derrière. Une injonction contradictoire qui n’est finalement pas si éloignée du sens originel du terme, que nous livre l’auteur d’En marche forcée : « Au début du XIIIe siècle, mobilité était synonyme d’inconstance et d’instabilité. Ce sont des termes qui décrivent parfaitement l’organisation actuelle des transports sous l’effet des libéralisations successives. »

 

Laura Raim

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Vos réactions

  • et dire qu’on va devoir voter à nouveau pour Macron pour faire barrage au fascisme....
    ah... Si seulement la FI pouvait dégager les gauchistes au profit des Marxistes... mais c’est l’inverse qui se produit.

    monKheyou Le 28 novembre à 13:52
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