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Accueil | Par Pierre Jacquemain | 12 mai 2018

Mai 68 : un printemps inachevé

Les commémorations des événements de 1968 remettent en débat la question de leur interprétation, qui divise toujours ceux qui s’en revendiquent comme ceux les dénigrent. Nos invités – l’historienne Ludivine Bantigny et le philosophe Patrice Maniglier – ont cherché une synthèse dans le bouillonnement de ce mai-là.

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À Montreuil, le 263, rue de Paris n’est pas connu pour sa grande gastronomie. C’est le siège de la Confédération générale du travail. Et c’est dans sa cantine, où se croisent chaque jour les militants cégétistes de toute la France, que nous avons donné rendez-vous à nos deux invités. Restauration et réflexion collectives.

Regards. Vous avez dédié votre livre à ceux qui ont fait 68. Alors, qui sont-ils ?

Ludivine Bantigny. Dix millions de personnes se sont mobilisées. On peut parler d’un véritable brassage social. Ce brassage et ces rencontres ont constitué un enjeu politique important. Il faut nuancer l’idée que 68 a d’abord concerné les étudiants, puis le monde ouvrier et salarié. 68 a commencé avant mai, et même avant mars, avec des grèves et manifestations importantes à Quimper, Caen ou Besançon. Ce qui s’y passe est un creuset intéressant socialement et politiquement. Et ce qui est passionnant, c’est de voir que parmi ces dix millions de personnes figurent des professions auxquelles on ne pense pas forcément : des chauffeurs de taxi, des garçons de café, des coursiers, des vendeuses de magasins, nombre d’employés, sans oublier les agriculteurs. À Quimper, en octobre 67, il y avait déjà eu de grandes mobilisations paysannes : ce sont des agriculteurs qui ont lancé les premiers pavés. Ces phénomènes de solidarité entre la paysannerie, le monde ouvrier et salarié, les enseignants et les étudiants sont très importants. Il y a des rassemblements et des occupations partout, jusque dans les toutes petites entreprises. On dit souvent aujourd’hui qu’il ne pourrait plus y avoir de 68 parce qu’il n’y a plus de Billancourt, ou l’équivalent des grandes usines d’avant – comme Peugeot-Sochaux –, mais en réalité, 68 ce sont aussi des grèves dans de toutes petites boîtes.

Regards. Patrice, vous parlez d’un événement mystérieux… Pourquoi ?

Patrice Maniglier. Parce qu’il n’a pas abouti à un changement de régime, alors qu’il avait beaucoup de caractéristiques d’un mouvement révolutionnaire, réalisant le rêve de la "grève générale". Mais il n’y a ni changement de gouvernement, ni de changement de ligne politique. C’est ce qui explique, je crois, le suspens dans lequel Mai 68 est resté et qui a donné lieu à un nombre incalculable d’interprétations pour comprendre ce qui s’est réellement passé – les acteurs étant eux-mêmes étonnés de ce qui arrive. Mai 68 se caractérise par le fait d’être un processus de contestation intense dans lequel ceux qui sont en position de leaders refusent d’avoir une position de surplomb sur le phénomène. Je pense à cet entretien entre Cohn-Bendit et Jean-Paul Sartre intitulé L’imagination au pouvoir et où Cohn-Bendit dit : « On n’a pas de programme. Ça vous arrangerait bien qu’on en ait, mais on n’en aura pas ». Ça a un côté « nous ne revendiquons rien », comme disait Frédéric Lordon à Nuit debout. Mais je crois plus profondément que cela reflète un aspect très caractéristique de 68 : la crise du savoir, de toutes les formes d’autorité et en particulier des formes d’autorités internes à la contestation – notamment la forme parti et l’idée selon laquelle il y a des dirigeants intellectuels de la contestation. Car ce qui fait la particularité de Mai 68, c’est aussi ça : une contestation intense, sans projet préétabli ou surplombant.

Regards. Justement, Ludivine, vous dénoncez l’idée que 68 n’aurait été que « la pensée par slogan ». Vous dites au contraire qu’une vraie vision du monde s’est imposée avec un projet de société en perspective.

Ludivine Bantigny. Je suis en effet plus nuancée que Patrice sur cette question des projets de société. Certains détracteurs de 68 affirment que les gens ne savaient pas pourquoi ils se mobilisaient. C’est pour moi un contre-sens historique. Tout une réflexion s’ouvre, à la faveur de la grève, sur les conditions de travail, les questions d’emploi qui commencent à se poser, les bas salaires ou même tout simplement la dignité ouvrière et la dignité du travail – bref, sur les conditions d’existence et la possibilité d’une émancipation. Cette pensée pratique s’oppose à la mécanique de la rentabilité et du profit, comme l’explicite la formule des grévistes de la Rhodiaceta dès 1967 : « Nous sommes des hommes, pas des robots ». Et c’est à partir de cette réflexion que les comités de grèves, les comités d’action, les comités de quartier ou les assemblées générales ont mis en cause les conditions de production jusqu’à poser des questions plus structurées du point de vue économique. On commence à parler d’autogestion.

Regards. Est-ce qu’on surestime l’apport de Mai 68 ?

Patrice Maniglier. Je crois que dans la mémoire collective, il y a l’idée que 68 a été un moment fondateur de la contemporanéité de la France. Il serait intégré dans le présent. Comme si un événement du passé ne pouvait pas fonctionner comme une sorte de résistance à l’égard de notre présent, et même comme une critique du présent. Je crois que c’est en effacer le tranchant. La question de fond qui reste est de savoir comment un événement produit un effet, comment il s’historicise ? Parce qu’il y a une part de l’événement qui ne fait pas histoire. Il n’y a pas de raison que les événements produisent nécessairement des conséquences historiques. Les conséquences de 68 sont plus diffuses que des constitutions ou des lois. Elles sont peut-être à chercher au niveau des vies, des subjectivités, des bifurcations biographiques. Là, on peut parler d’effets.

Regards. Est-ce que, parmi ces effets, il y a l’individualisme contemporain, le néolibéralisme ?

Patrice Maniglier. Quand on ampute Mai 68 de sa dimension anticapitaliste et ouvrière, on l’identifie à un processus de libéralisation des mœurs. Mais du côté anticapitaliste et ouvrier, la CGT avait tout intérêt à dire que c’était un succès, qu’il y avait des effets, pour convaincre les gens de reprendre le travail. Un des paradoxes de 68, c’est qu’il a abouti, par les accords de Grenelle, à une meilleure représentation syndicale. Ce qui a eu, je suis sûr, des effets très positifs. Mais si Mai 68 procède à une forme de contestation du pouvoir, le pouvoir syndical n’y a pas échappé. Donc chacun ampute l’événement de ses dimensions afin de pouvoir le récupérer, y compris d’ailleurs ceux qui disent que 68 est un non-événement. Ils ont eux aussi des intérêts. Je pense au contraire qu’il faut prendre l’événement dans sa globalité.

Ludivine Bantigny. Il faut arrêter de distinguer le supposé sociétal du supposé social et du supposé politique parce que, précisément, ce qui est fondamental en 68, c’est l’imbrication de ces questions qui en font des enjeux politiques. 68 est un événement profondément politique au sens où tout à chacun se sent en légitimité et en capacité de parler de choses qui sont politiques ou le deviennent. Ce périmètre du politique s’élargit à partir de 68. L’événement est innervé par un esprit critique ; il englobe des questions qui jusqu’alors pouvaient relever de l’intime : la sexualité, le rapport au corps, la place des femmes. On ne peut pas dissocier l’immense dimension sociale et politique de l’événement et les aspects culturels qui le traversent. C’est pourquoi les contresens qui identifient 68 comme l’avènement de l’individualisme ou du néolibéralisme sont pour moi de véritables aberrations.

Regards. Pourquoi le gouvernement a-t-il tant tergiversé sur la question de la commémoration des événements ?

Patrice Maniglier. La bonne question serait plutôt inverse : comment se fait-il que tous les pouvoirs qui se sont succédé en France – à part sous Mitterrand pour qui il y avait peut-être un sens à se revendiquer de 68, et Sarkozy qui est une sorte de parenthèse – aient eu la velléité de commémorer 68 ? Un mouvement d’illégalisme de masse, avec des occupations, des séquestrations de patrons, une violence policière et anti-policière, des stratégies émeutières : c’est tout ce que le pouvoir actuel ne peut absolument pas supporter. Une des fonctions de la commémoration est de ré-ancrer le présent dans le passé. L’énigme de 68 est que les pouvoirs peuvent s’en revendiquer. Or pour résumer 68, il y a plusieurs options. Celle qui consiste à dire qu’il ne s’est rien passé, que ce fut un carnaval. Celle qui affirme que c’est une révolution ratée. Enfin, celle qui reconnaît une forme de crise contestataire ne correspondant pas aux modèles que nous avions – ceux de la Révolution française ou de la révolution russe –, mais qui admet sa dimension révolutionnaire.

Regards. Quel est le sens des événements selon cette dernière interprétation ?

Patrice Maniglier. Mai 68 apparaît comme une révolution symbolique. Le rôle d’un événement comme celui-ci n’est pas forcément de prendre le pouvoir. C’est de donner le sentiment que les possibles sont plus larges que ce qu’on croyait. C’est ce que j’appelle la dimension symbolique : l’imaginaire, le sens que les gens donnent à leur action, à leur vie quotidienne est remis en cause. En interrompant le cours régulier des choses, l’événement fait sentir que certaines des choses apparemment évidentes, inévitables, ne le sont pas. Ensuite, la question est de tenir dans la durée. Il y a donc une sorte de double temps de l’événement. Et c’est là où la question institutionnelle est importante, pour faire durer ces initiatives d’ouverture. C’est là qu’il y a eu un échec. C’est Mitterrand, l’échec, pas Mai 68 ! L’échec est au niveau des organisations capables, à différents niveaux – pas seulement gouvernemental d’ailleurs – de faire durer cette ouverture des possibles.

Ludivine Bantigny. Je n’aime pas l’idée de commémorer et surtout pas si c’est Emmanuel Macron qui commémore. Ce serait une gigantesque contradiction : quel pouvoir célébrerait une contestation du pouvoir par la grève et les occupations ? Et l’on voit très bien ce qu’il pourrait lisser et même récupérer de 68. Le système actuel est un grand avaleur, un grand récupérateur. Mais cette fois, personne n’est dupe. Et c’est la raison pour laquelle il y a eu tant de levées de boucliers, sur sa droite comme sur sa gauche. Il lui était impossible de commémorer 68. Et c’est tant mieux.

Regards. Dans Politis, Geoffroy de Lagasnerie affirme que « Fétichiser Mai 68, c’est aussi risquer de fétichiser des modes d’action : la grève, le rassemblement, la manifestation ». Il ajoute que « Mai 68 a instauré une imagerie qui nous empêche de faire exister un présent puissant »

Ludivine Bantigny. Je ne suis pas d’accord sur ce point avec Geoffroy de Lagasnerie. Il me semble qu’il a tort de considérer qu’il faut remiser au magasin des accessoires des formes qui sont au plan historique et politique extrêmement intenses : grèves reconductibles, occupations, manifestations. 68 n’est pas un fétiche ni un modèle, ce qui n’empêche pas d’y revenir, parce qu’il y avait là une intensité des projets, des luttes et des possibles. C’est ce que Marx avait dit de la Commune et que l’on peut dire aussi de 68 : la Commune a existé et c’est déjà sa première vertu. En 68 c’est pareil : on a pris conscience qu’on pouvait parler, occuper, subvertir, critiquer, et aussi poser la question d’un autre futur, d’une société différente, hors du capitalisme, hors du marché et de la concurrence. Mais encore poser la question du pouvoir, ce qui a été le cas en 68.

Regards. Se pose-t-on encore ces questions, aujourd’hui ?

Ludivine Bantigny. Dans les organisations du mouvement ouvrier et révolutionnaire – de cette gauche qui veut vraiment changer la vie comme le disait Rimbaud –, il n’y a plus ni stratégie, ni programme. La question stratégique qui s’est posée à la charnière de mai et de juin 68 était : qu’est-ce qu’on fait de tous ces comités d’actions ? Est-ce qu’il ne faut pas essayer de les coordonner pour poser la question d’un double pouvoir ? Et là, il y a eu des discussions très serrées. On retrouve là les tendances qui s’opposent historiquement sur d’autres questions stratégiques. Avec, d’un côté, les libertaires qui – avec Daniel Cohn-Bendit ou Jean-Pierre Duteuil et d’autres – refusent toute centralisation et mettent en avant l’indépendance et la spontanéité des comités d’actions. Et, d’un autre côté, ceux qui voient dans la séquence un moment de basculement et veulent saisir ce moment décisif pour regrouper les forces, sous la forme d’un comité central de grève. Toutes ces questions-là sont à revivifier aujourd’hui. Il ne s’agit pas de figer ou d’embaumer 68, mais de contribuer à en parler avec d’autres événements insurrectionnels ou révolutionnaires : à cet égard, il n’y a pas de raison de faire table rase du passé.

Patrice Maniglier. Je ne vois pas en quoi l’imaginaire ou même l’attachement à Mai 68 expliquerait les défaites qui sont les nôtres. Elles s’expliquent mieux par la désignation des vrais ennemis, qui sont organisés, au niveau économique, politique, policier. Si on devait nommer les raisons pour lesquelles il est difficile aujourd’hui de se battre, c’est principalement la délocalisation de l’activité industrielle qui met les gens en concurrence. C’est d’ailleurs peut-être un effet de 68. Sans tomber dans le complotisme, il faut reconnaître que juste après 68, dès les années 70, se met en place le paradigme néolibéral dont je pense qu’un des objectifs est politique : il faut désarmer les classes ouvrières par le biais de la mondialisation. Celle-ci a une fonction politique qui est de mettre en concurrence les travailleurs du monde entier et de briser des solidarités basées sur l’identité ouvrière. Et la résurgence du nationalisme, partout, est une conséquence inévitable de ces politiques. L’un des enjeux pour nous est donc de reconstruire un nouvel internationalisme, de trouver la voie de nouvelles solidarités. Pour cela, nous avons sans doute besoin de nouvelles formes de mobilisation.

Ludivine Bantigny. Geoffroy de Lagasnerie a le sens du contre-pied : évidemment, il fait réfléchir. On s’est d’ailleurs posé la question, avec lui, sur les formes à inventer lors des occupations des places publiques pendant Nuit debout…

Patrice Maniglier. Justement ! On ne parle pas de la même occupation. Occuper l’espace public et occuper son lieu de travail, c’est très différent. C’est d’ailleurs un symptôme : précisément, le lieu de travail n’est plus un espace politique. C’est-à-dire qu’il n’est plus le lieu à partir duquel on va pratiquer la société future, la fameuse utopie concrète. En 68, il y a vraiment cette idée autogestionnaire. On voit bien qu’aujourd’hui, c’est différent. La nature de l’appareil de production n’est plus du tout contrôlable au niveau des unités de production. Il faut peut-être plutôt réfléchir au niveau de la consommation.

Regards. Diriez-vous que l’on vit en ce moment une période prérévolutionnaire qui pourrait, par certains aspects, ressembler aux prémices de 68 ?

Ludivine Bantigny. L’histoire ne se répète pas, mais je ne trouve pas aberrante l’éventualité que quelque chose d’assez ressemblant surgisse. On est dans une phase encore plus aiguisée de saturation et de profonde indignation face aux inégalités et à l’indignité généralisée. Il y a des luttes, des résistances, des grèves. Mais elles sont dispersées, comme c’était le cas en 1967. On peut se sentir "à la veille de". 1967 était une année de pic de grèves.

Patrice Maniglier. Aujourd’hui, quand on observe les études ou les sondages d’opinion, la seule chose que les gens détestent de 68, c’est des slogans comme CRS = SS et toutes les formes de contestation du pouvoir policier. Or je pense qu’on ne peut pas créer une culture de résistance, de contestation ou d’élaboration d’un avenir différent sans admettre de mettre en cause le pouvoir policier. Mai 68, c’est d’abord la solidarité contre la répression policière. Il y a, aujourd’hui même en France, des gens qui sont jugés parce qu’ils défendent des stratégies insurrectionnelles. Ces stratégies ont une force de mobilisation et de solidarité immédiates. C’est ce que j’appelle la solidarité dans la blessure. Elles font aussi écho à la répression que subissent les classes populaires racisées. Elles concernent également les droits formels, les libertés élémentaires. Quelque chose comme Mai 68 ne se reproduira pas si ne se diffuse pas, de nouveau, une culture de méfiance à l’égard du pouvoir policier.

Regards. Finalement quelle est la juste lecture à avoir de 68 pour transmettre les événements aux jeunes générations ?

Patrice Maniglier. Je pense qu’il faut retenir de 68, non pas ce qui a constitué le présent tel qu’on le connaît, mais une sorte d’échappée du possible dont la réactivation passe par des voies souterraines, comme c’est souvent le cas dans l’histoire. J’ai l’impression qu’il y a un peu quatre phases dans la réception de 68. La phase des années 70, où on prend conscience que ce n’était pas un début, que c’est fini. La phase réactionnaire des années 90, où l’on explique que c’est une libéralisation des mœurs. La phase un peu altermondialiste des années 90, où on rappelle aussi que c’est avant tout un grand mouvement ouvrier. Aujourd’hui, on est dans une quatrième phase qui consisterait à dire que 68, c’est l’alliance de ces différentes choses. Ce qu’on doit retenir de Mai 68, c’est de ne jamais diviser les revendications d’égalité au regard du travail et la transformation des mœurs et de la vie.

Regards. Qu’apprend-on aux enfants de ce qui s’est passé en 68 ?

Ludivine Bantigny. On apprend à oser, à ne pas se résigner, à créer et à s’emparer du politique : on a la légitimité à agir autrement que ce à quoi nous assigne la pensée dominante. 68 peut conduire à ne pas être uniquement sur la défensive. Le capitalisme est historiquement déterminé. Il fera son temps. Et il faut pouvoir se mettre à l’ouvrage pour imaginer des alternatives.

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  • Admirable débat. Bravo à Regards !

    Dominique FILIPPI Le 13 mai à 09:06
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