Accueil | Par Loïc Le Clerc | 6 mai 2021

Napoléon n’était pas raciste, la preuve : il a rétabli l’esclavage !

Sous couvert de complexifier le personnage, historiens, spécialistes ou simples commentateurs vont jusqu’à nier la gravité du rétablissement de l’esclavage par Napoléon. Florilège.

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Faut-il commémorer ou non le bicentenaire de la mort de Napoléon ? Des mois que la France s’écharpe sur cette question. Finalement, elle a bien eu lieu cette commémoration. Mercredi 5 mai. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que certains s’en sont donné à cœur joie !

 

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Le rétablissement de l’esclavage par Napoléon a été le sujet des plus belles roue-libres. Un exercice délicat, s’il en est… Ou quand la défense de l’Empereur, quoi qu’il en coûte, fait passer de brillants historiens et autres spécialistes pour de piètres relativistes, aux frontières de la cancel culture.

Petit florilège des déclarations les plus hardcores.

  • Arthur Chevallier, commissaire de l’exposition « Napoléon », sur France Inter, le 4 mai : « Le rétablissement de l’esclavage est une faute morale, bien sûr. Crime, double crime, triple crime… On peut multiplier les adjectifs. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus et ça ne viendrait à l’idée d’aucun historien sérieux de nier sa responsabilité dans ce fait. [...] En plus de ça, il était plutôt au courant qu’il commettait une forme de transgression morale parce qu’il y avait beaucoup d’écrits à l’époque, de l’abbé Grégoire, de Robespierre, qui étaient contre l’esclavage. Une fois qu’on a dit ça, l’Occident n’a pas inventé l’esclavage. Il y avait des esclaves à Athènes qui n’étaient pas noirs. Il est évident que, sous le Ier Empire, tous les esclaves étaient noirs puisqu’ils habitaient dans les colonies. Mais ils n’étaient pas esclaves parce qu’ils étaient noirs, pour la bonne et simple raison qu’en France métropolitaine, les noirs étaient libres. On ne peut parler d’État raciste. Ce n’est pas un état qui est lié à la couleur de peau. »
  • Jean Tulard, historien, sur BFMTV/RMC le 5 mai : « Pourquoi rétablit-il l’esclavage ? Pour une raison pragmatique économique. [...] Il faut ressusciter l’économie coloniale, nous avons besoin de sucre, de café. Personne ne conteste à l’époque. Seul l’Abbé Grégoire fait la moue. [...] Il y a eu des choses abominables, notamment le traitement de Toussaint Louverture quand il a été capturé et enfermé au fort de Joux, c’est véritablement indigne. Je comprends qu’il y ait parfois des Martiniquais, des habitants de Saint… des Haïtiens qui s’indignent. Bon, Napoléon n’était pas raciste. C’est le grand lecteur de Rousseau. »
  • Éric Zemmour, sur CNews le 5 mai : « Toussaint Louverture, il n’a pas rétabli l’esclavage, mais il a imposé le travail obligatoire. C’est-à-dire que les noirs n’étaient plus esclaves mais ne pouvaient pas quitter la propriété sur laquelle ils travaillaient. Moi, je ne vois pas trop la différence. La bêtise aujourd’hui, c’est de prêter à Napoléon un projet racial. C’est grotesque. Il est dans la géostratégie. Il veut garder ces îles dans le cadre d’une politique mondiale de rivalité avec l’Angleterre. Son problème, c’est pas qu’il y ait l’esclavage, c’est qu’il n’a pas de marine pour défendre ces territoires-là. Le reste, c’est anecdotique. »
  • Nicolas Dupont-Aignan, sur BFMTV le 4 mai : « Tout le monde parle de l’abolition de l’esclavage et il a eu sans doute bien tort. » (oups, lapsus !)
  • François Asselineau, le 5 mai sur Twitter : « Les partisans français de la "cancel culture", dominés idéologiquement par les États-Unis, s’acharnent à dénoncer Napoléon. Mais ils ne disent jamais un mot contre Washington. Pourtant, Napoléon, lui, n’a jamais possédé le moindre esclave et a plutôt eu le souci de libérer les peuples. »
  • Thierry Lentz, historien, auteur de Pour Napoléon, et Philippe Courroye, avocat général près la cour d’appel de Paris, sur Paris Première, le 28 avril : « On ne va pas effacer ce personnage pour cette erreur majeure, qui est déjà une tache sur sa postérité. » ; « Napoléon n’est pas un raciste. Ce n’est pas quelqu’un animé par une idéologie raciste, raciale. L’esclavage va être maintenu dans les colonies anglaises qui sont restituées à la France et rétablies ensuite ponctuellement pour des raisons d’ordre public, économique, et même de diplomatie. Mais il n’y a aucun présupposé racialiste derrière tout ça. »
  • Pierre-Jean Chalençon, sur RMC le 5 mai : « Napoléon, c’est 98,8% de choses extraordinaires et, comme tout homme, parce que c’est un homme, il a fait des bêtises. Et là, il a fait une bêtise. »

Gabriel Attal, en mars dernier, évoquait des « choix qui apparaissent aujourd’hui contestables ». À noter que dans son discours pour commémorer ce bicentenaire, Emmanuel Macron parle du rétablissement de l’esclavage comme d’une « faute », une « trahison de l’esprit des Lumières »...

 

Loïc Le Clerc

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  • Nul besoin de complexifier le général Bonaparte. Il était suffisamment complexe tel quel pour qu’il soit inutile d’en rajouter. C’est aux historiens de se pencher sur lui, sur sa personnalité, sur sa carrière et sur les régimes qu’il servit puis dirigea lui-même, comme Premier consul puis comme empereur sous le nom de Napoléon 1er.

    Sur les travaux des historiens il est superflu de mettre une couche de militance, laquelle obéit aux enjeux politiques du présent et aux goûts du jour. Cela ne fait que parasiter le discours historique, comme on le voit dans les commentaires que ce bicentenaire a inspirés. Avec même des erreurs factuelles qui ne font que souligner la légèreté de ces propos.

    Par exemple ce n’est pas Napoléon qui rétablit l’esclavage aux Antilles, c’est Bonaparte. Il le fit en tant que Premier consul et la France était alors une république, la première, qui dura jusqu’au 18 mai 1804. A l’imitation d’une partie de l’opinion prompte à confondre régime et forme de l’Etat, on pourrait dire que la République a rétablit l’esclavage en 1802 après l’avoir aboli en 1794. Mais ce serait médiocre, ce serait politicien. On remarquera au passage que Napoléon, pendant les Cent-jours, abolit la traite négrière.

    Le biais classique de l’histoire est d’ignorer toute contextualisation. Rendre pire ce biais est la contextualisation dans l’actualité, autrement dit la manipulation. Parce que la société française est devenue multiraciale, et que les esclaves des Antilles étaient noirs et leurs maîtres blancs, on juge Napoléon Bonaparte selon les ressentis du présent et les rapports de force qu’ils suscitent en termes d’influence partisane. Voilà donc l’occasion de rallumer les polémiques construites sur une base raciale, de victimiser les uns et de diaboliser les autres. On entre là dans un fonds de commerce où il est à l’honneur des historiens de ne pas mettre les pieds.

    Glycère BENOIT Le 6 mai à 18:00
       
    • "on pourrait dire que la République a rétablit l’esclavage en 1802 après l’avoir aboli en 1794" la République n’était alors plus qu’une fiction soumise au pouvoir personnel de Napoléon Bonaparte.
      Les esclaves des Antilles étaient noirs mais tous leurs maîtres n’étaient pas blancs.
      Napoléon Bonaparte ne s’est pas contenté de rétablir l’esclavage, il a également rétabli la traite, interdit la présence des Noirs sur le territoire métropolitain (la France était déjà multiraciale) et les mariages mixtes.
      Quant à son abolition de la traite durant les Cent jours, il convient également de la replacer dans son contexte : il s’agissait de donner des gages à l’Angleterre et la France s’était déjà engagée à y mettre fin lors du Congrès de Vienne.
      Il n’y a nulle diabolisation à l’œuvre lorsqu’on fait le constat que Napoléon adhérait aux thèses racistes, quand certains de ses contemporains les combattaient. Ce n’est pas un fond de commerce que d’analyser l’histoire sans mettre un chef d’état sur un piédestal. Ce n’est pas non plus le diaboliser que de constater qu’il a mis fin à la République, fait perdre de nombreux territoires à la France, fait exécuter des prisonniers et qu’il a une image nettement plus négative à l’étranger.

      Hakim Le 6 mai à 18:39
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  • @Hakim. Certes. Vos propos sont de l’ordre du bon sens, le général Bonaparte n’avait en rien l’âme d’un démocrate, même selon les critères de l’époque. Il est néanmoins un fils de la Révolution.

    Les républiques ne deviennent pas des fictions dès l’instant que le régime qu’elles encadrent cesse d’être démocratique ou s’interdit de le devenir par les principes qui le fondent. Elles ne sont pas spécialement vertueuses par rapport aux royaumes qui eux seraient a priori vicieux.

    Le Consulat fut le régime de la République française, ce qui ne la fit devenir ni une fiction ni un empire. L’empire vint après, sans surprise certes mais après. Le Consulat est né d’un coup d’Etat, celui du 18 Brumaire an VIII. La république d’avant, celle de la Convention, naquit dans une violence encore plus grande, et continua même de l’exercer en terrorisant le peuple. Il y avait là aussi un contexte, me direz-vous et vous aurez raison. En politique, il y a toujours un contexte. En 1802, quand Bonaparte rétablit l’esclavage il y en avait un aussi, comme pendant les Cent-Jours. Le rappeler n’est pas ériger un piédestal pour poser sa statue dessus ou fusiller l’homme devant.

    Glycère BENOIT Le 6 mai à 23:03
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