Accueil | Entretien par Pablo Vivien-Pillaud, Pierre Jacquemain | 31 décembre 2020

« Nous devons être les alchimistes qui parviendront à transformer la colère en espoir »

En 2008, François Ruffin publiait La Guerre des classes. Aujourd’hui, il livre Leur folie, nos vies, et cette guerre n’a pas cessé. Il s’entretient avec nous de la crise, de « la conscience et la confiance de classe », de « la force des mots » que la gauche doit retrouver.

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Regards. Tout au long du confinement, vous avez échangé avec des intellectuels, des hommes ou des femmes politiques, mais aussi avec les « premiers de corvée » : femmes de ménage de l’Assemblée, aides-soignantes, caissières, ouvriers de Dunlop ou de Cariolis. Le Covid-19 a-t-il fait ressurgir une guerre des classes ?

François Ruffin. La guerre des classes n’a jamais cessé. Warren Buffet, à l’époque où il était la première fortune mondiale, disait : « La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter ». Ces gens-là mènent batailles sur batailles, et ils les gagnent. C’est bien une guerre des classes. La question est : quand est-ce que notre camp – celui des salariés, des ouvriers, des classes populaires – va reprendre conscience et confiance en lui-même pour se dire qu’il peut gagner quelque chose ? On voit bien que, de notre côté, c’est comme si nous avions des châteaux de sable. En face, ce sont des forteresses : le Medef, les médias…

Eux, ils mènent une guerre de classe en toute conscience ?

Oui, il n’y a aucun doute là-dessus. J’ai étudié leur langage et, quand ils écrasent la Commune dans le sang, ils disent qu’ils le font au nom de la concorde sociale. En permanence, leur guerre des classes va être habillée : une fois pour la compétitivité, une autre pour la grandeur du pays, etc. Quand on a la force des choses – et ils l’ont –, on n’a pas besoin de la force des mots. Nous, nous avons besoin de la force des mots pour rassembler notre camp, qui se sent aujourd’hui complètement émietté et sans force. Comment va-t-on trouver le chemin qui redonne un peu de confiance en soi et de conscience de soi ? C’est toute la question.

Vous avez déjà parlé par le passé de l’alliance des classes populaires et des éduqués. Votre représentation des premières est sans doute très marquée par votre département de la Somme : quelle est-elle ?

Le problème est que les classes populaires ne se reconnaissent pas. Si on additionne les ouvriers et les employés dans le pays, on arrive à 50% des Français. Deux divorces expliquent la faiblesse actuelle de la gauche : le divorce entre les classes intermédiaires et les classes populaires ; le divorce entre les vainqueurs et les vaincus de la mondialisation, qui a rendu le taux de chômage endémique, renforcé la menace du chômage ou multiplié les recours à la sous-traitance et les délocalisations. Toutes ces menaces hantent les classes populaires. De leur côté, les classes éduquées s’en sont mieux sorties. Elles n’ont pas nécessairement adhéré à la mondialisation, mais elles ont adopté une forme de passivité face à elle. Une première question se pose donc aujourd’hui : le déclassement ne menace-t-il pas aussi la classe intermédiaire et les éduqués, ce qui laisserait la possibilité d’une jonction avec les classes populaires ? L’autre question est : que fait-on pour réparer les cassures internes aux classes populaires entre les enfants d’immigrés des cités d’un côté, et les Blancs des campagnes de l’autre ? Entre ceux qui manifestent aujourd’hui contre les violences policières et ceux qui étaient sur les ronds-points des Gilets jaunes ? Si ces coupures persistent, nous sommes cuits.

« Il y a toujours eu une mythologie de la classe ouvrière et je ne pense pas être habité par elle. Je suis habité par un désir de communion populaire. »

N’y a-t-il pas un biais dans votre grille d’analyse quand vous vous représentez le monde populaire comme le monde ouvrier du passé, alors que le monde populaire n’est précisément plus le monde ouvrier, aujourd’hui ?

Je ne le crois pas. Il n’y a qu’à considérer le type de professions que je mets en avant : les auxiliaires de vie sociale, les assistantes maternelles, les accompagnatrices d’enfants en situation de handicap, les animatrices périscolaires, les femmes de ménage… Fakir est né il y a vingt ans parce que je sentais – et c’était évident, il n’était même pas besoin de le sentir – l’abandon des ouvriers par la gauche. D’ailleurs, Lionel Jospin s’interdisait de prononcer le mot « ouvrier »… Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’on défend cette classe-là que l’on considère qu’elle représente la totalité des classes populaires. Il ne faut pas laisser tomber les classes populaires et pourtant – ce n’est pas un sentiment, mais une réalité –, on les a laissées tomber sur le plan politique. La classe ouvrière n’est plus ce qu’elle n’a jamais été : il y a toujours eu une mythologie de la classe ouvrière et je ne pense pas être habité par elle. Je suis habité par un désir de communion populaire. Je veux m’ancrer en bas et retrouver des attaches. Par mon travail de journaliste, j’ai vu ce qu’était une TPE et la solidarité qui pouvait exister entre le petit patron et l’ouvrier. La diversité du réel est telle qu’à un moment, pour agir sur lui, il faut le rassembler en catégories.

Pendant le confinement, une partie de la population a basculé dans la misère et la pauvreté. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de déclassement – ce que Castel appelait la « déstabilisation des stables » dans Les Métamorphoses de la question sociale – d’un pan entier de la société ?

Je suis stupéfait par les queues qui se forment, dans ma circonscription, quand il y a des distributions de repas. Or jamais la France n’a été aussi riche. La France est un pays riche ! Nous devons construire des mécanismes politiques et collectifs qui feront que chacun pourra échapper à la misère. Je suis pour que, malgré tout ce qui va frapper l’industrie aéronautique ou automobile, il n’y ait aucun licenciement. C’est essentiel, sinon la transition écologique va être vécue comme une menace supplémentaire pour les classes populaires. S’il y a une baisse de la production – et il faut peut-être la souhaiter –, elle doit passer par un accompagnement massif de l’État, sans chômage et sans perte de salaire.

Vous n’avez pas encore utilisé le terme de peuple : vous ne pensez plus que le clivage peuple/élite est pertinent, notamment à l’aune de vos revendications pour les classes populaires ?

La gauche, au cours de son histoire, a été forte lorsqu’elle a réussi à réunir les classes populaires et les classes intermédiaires. La Révolution française, ce sont les avocats à l’Assemblée nationale, le peuple des campagnes qui fait la Grande Peur, et le peuple des villes qui prend la Bastille. Toute notre histoire est faite de ces moments où nous arrivons à fonctionner sur nos deux jambes. Le peuple qu’il faut réussir à créer, c’est celui-ci. Je crois en la nécessité d’une conflictualité avec nos élites dirigeantes, contre lesquelles on doit aussi se construire. J’explique cela dans mon bouquin : la façon dont nos élites ont construit leur rationalité économique de façon étriquée, par les délocalisations notamment, a fait surgir un démos, c’est-à-dire un peuple qui a toujours dit non. Si vous demandez le sentiment des gens sur la moindre délocalisation, c’est toujours non. Cela s’est d’ailleurs traduit, le 29 mai 2005, par le marqueur des 55% de vote "non" au référendum sur le traité établissant une constitution européenne. Ce jour-là, les gens ont dit ce qu’ils pensaient. Et aujourd’hui, on ne peut pas y revenir parce que l’on monterait vraisemblablement à 60% voire 65%. Il y a donc une déchirure entre des élites dirigeantes qui continuent de nous entraîner dans la même direction – concurrence, croissance, mondialisation – et une aspiration à autre chose, aspiration qui peut être confuse et qui n’est pas simple à définir, mais qui existe dans notre peuple.

Votre collègue Caroline Fiat nous disait que l’enjeu n’était pas tant le clivage peuple/élite qu’une absolue nécessité de repolitiser le peuple, c’est-à-dire de le ramener à votre programme, celui de l’Avenir en commun. C’est aussi votre conviction ?

On politise le peuple en l’inscrivant dans une conflictualité claire. Mais il faut aussi lui proposer un débouché positif. Aujourd’hui, ils ne vont pas céder les manettes spontanément. Quand les lobbyistes de l’industrie pharmaceutique nous expliquent que les délocalisations à l’autre bout de la planète avaient pour but de contourner les lois environnementales et de payer des salaires plus bas, il est certain qu’ils ne vont pas, d’eux-mêmes, rapatrier la production de médicaments pour nous faire plaisir. Et il en ira ainsi pour tout : ils ne vont pas non plus décider de diminuer la croissance et de ne plus produire que l’économie des besoins plutôt que celle des désirs définis par les industriels et les publicitaires. Non, ça ne se fera pas tout seul. Il y aura des conflits parce que sans conflits, il n’y aura pas de batailles. Ce sera une lutte, contre les médias, contre les industriels.

La haine n’est plus un moteur politique pertinent, selon vous ?

Je n’ai jamais été dans la haine. Vous faites référence à ma lettre à un président haï avant même son élection… Mais elle disait seulement que j’étais allé dans mon coin et que j’y avais senti cette haine. Le ressentiment n’a pas disparu du pays. En le déniant, on n’a fait que l’exacerber. Mais on ne peut pas faire du ressentiment un moteur politique. De la colère et de l’espoir, oui. « Si l’exaspération pousse souvent aux émeutes, c’est toujours l’espoir, l’espoir de vaincre, qui fait les révolutions », disait Kropotkine. Nous devons être les alchimistes qui parviendront à transformer la colère en espoir. Et c’est loin d’être évident.

Propos recueillis par Pierre Jacquemain et Pablo Pillaud-Vivien

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