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Accueil | Par Laura Raim | 6 août 2018

Réfugiés, migrants : derrière les mots, des politiques de tri

Quels que soient les termes employés pour désigner les candidats à l’asile, la sémantique est toujours restée sous l’influence de la politique pour définir les conditions de leur accueil et, surtout, de leur sélection.

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Article extrait du dernier trimestriel de printemps de Regards.

« Nous accueillons tous ceux qui fuient les guerres et persécutions, mais nous distinguons les réfugiés de ceux dont la migration obéit à d’autres ressorts, notamment économiques », se justifiait l’année dernière dans la presse le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb. C’est donc cette distinction qui explique que le gouvernement crée des places dans les centres d’hébergement "pour les réfugiés", mais envoie les forces de l‘ordre lacérer les tentes et les duvets des migrants près de la porte de la Chapelle à Paris.

Une hiérarchie d’autant plus discutable qu’elle est arbitraire. « Pourquoi risquer de mourir de faim serait-il moins grave que risquer de mourir en prison ? », lance Karen Akoka, sociologue à l’université de Paris-Ouest Nanterre, qui a étudié la manière dont la figure du réfugié s’est construite, transformée et rigidifiée au gré des priorités politiques. « Quand la révolution bolchevique inquiète la France dans les années 1920, “réfugié” est synonyme de “Russe”. Un Italien ou un Espagnol échappant au fascisme n’a en revanche aucune chance d’être reconnu comme réfugié. À la fin de la seconde guerre mondiale, les résidents allemands expulsés des pays d’Europe de l’Est sont exclus du statut. Avec les débuts de la guerre froide, ce n’est plus la figure du fasciste ou de l’Allemand nazi qui pose problème, mais celui du communiste. »

L’agenda politique de la guerre froide

À la Convention de Genève de 1951, la définition de réfugié fait l’objet d’âpres négociations. Les états socialistes mettent l’accent sur les droits collectifs et les violences socio-économiques, mais ce sont les puissances occidentales qui finiront par imposer leur conception libérale du réfugié "légitime". Résultat, le terme s’applique à toute personne « craignant d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques », et ne prend pas en compte les inégalités économiques.

Mais, en pratique, les conditions d’attribution par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), créé en 1952, évolueront encore en fonction de l’agenda politique. Ainsi, durant une première époque qui va jusqu’aux années 1970, l’objectif premier de la France sera de discréditer les régimes communistes, surtout ceux qui ont eu le mauvais goût de gagner les récentes guerres d’indépendance. Par conséquent, il suffit d’être russe, hongrois, tchécoslovaque – et un peu plus tard de venir d’Asie du Sud-Est, du Cambodge, du Laos ou du Vietnam – pour décrocher le statut de réfugié. Nul besoin de montrer qu’on a été individuellement persécuté ni de nier la dimension économique de l’exil, d’autant que le besoin en main-d’œuvre est fort. 90 % des demandes sont ainsi accordées par l’Ofpra, dont la mission principale est l’aide à l’intégration.

« À la fin des années 1980, tandis que le bloc soviétique s’effondre et que la crise économique s’installe, le "problème” n’est plus le communisme ni les besoins de main-d’œuvre, mais le chômage et l’immigration », poursuit Karen Akoka. Au moment où les demandes augmentent, le terme de "réfugié" est remplacé par celui de "demandeur d’asile", de moins en moins sûr de recevoir une réponse favorable. Le nombre de rejets dépasse celui des accords en 1985. Car « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », se résigne Michel Rocard.

Un accueil de plus en plus conditionné

Dès lors, la mission de l’Ofpra n’est plus d’intégrer les nouveaux venus mais de détecter le "faux demandeur d’asile", alors que les critères deviennent de plus en plus difficiles à remplir. « Par exemple, les Kurdes de Turquie, autrefois reconnus comme réfugiés sur la seule base de leur appartenance ethnique, doivent désormais montrer non seulement qu’ils sont individuellement persécutés, mais qu’ils n’ont pas pris part à la lutte armée du PKK », souligne la chercheuse. Depuis le début des années 1990, le taux de reconnaissance du statut stagne à 15 %.

Si le communisme n’est plus la menace à contrer, les critères idéologiques d’attribution n’ont pas disparu. C’est ce que suggère l’ouverture du statut aux victimes de l’excision ou du mariage forcé, des violences associées dans les esprits à l’islam radical, cible numéro un de la guerre contre le terrorisme.

Reste que même ces nouveaux "réfugiés légitimes" sont accueillis bien moins chaleureusement que ne l’étaient les anticommunistes. « Loin d’être acheminés jusqu’en Europe comme l’étaient les “Ex-Indochinois”, les Syriens doivent franchir de nombreux obstacles », fait remarquer Karen Akoka. Pour la chercheuse, l’accord de 2016 permettant de renvoyer en Turquie tous les migrants, y compris Syriens, arrivés en Grèce après le 20 mars 2016, représente la plus inquiétante rupture historique. « Il ne s’agit plus de différencier entre bons réfugiés et mauvais migrants, mais de renvoyer les candidats à l’asile en amont de ce tri. Il ne suffit plus ni d’atteindre l’Europe pour avoir le droit d’y demander l’asile, ni d’y être considéré comme un réfugié pour avoir le droit d’y rester. »

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