(c) Alexandra Compain-Tissier
Accueil | Analyse par Pierre Jacquemain | 1er décembre 2020

Taubira 2022 : le spectre d’une candidature sans projet

Christiane Taubira, candidate à la présidence de la République en 2022 ? Plusieurs initiatives, dont une pétition qui a déjà réuni plus de 6000 signataires, laissent planer le doute. La principale intéressée, elle, reste silencieuse sur le sujet.

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Selon les générations, Christiane Taubira n’évoque pas les mêmes souvenirs. Il y a ceux qui se rappellent de ses premiers pas à l’Assemblée nationale en 1993 lorsqu’elle a voté la confiance à l’ancien Premier ministre de l’époque, un certain Edouard Balladur. « Rien dans ce discours [de politique générale, NDLR] ne constituait un élément rédhibitoire à mon vote », s’est-elle justifiée depuis. Un an plus tard, elle faisait campagne aux côtés de Bernard Tapie pour les élections européennes, soutenue par le Parti radical de gauche (PRG).

Il y a ceux qui, à gauche, l’ont détestée en 2002 lorsqu’elle a décidé de se présenter à l’élection présidentielle. Ceux-là même qui l’ont accusée d’avoir fragilisé la gauche avec ses 2,32% au premier tour, empêchant selon eux Lionel Jospin (16,18%) d’accéder au second tour et ayant rendu possible le face à face entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen – oubliant souvent que parmi les autres prétendants au Palais de l’Élysée, il y avait Jean-Pierre Chevènement (5,33%), Noël Mamère (5,25%), Robert Hue (3,91%), Arlette Laguiller (5,72%) ou encore Olivier Besancenot (4,25%).

Enfin, il y a la Christiane Taubira des deux dernières décennies, celle dont la voix et les envolées lyriques résonnent encore avec délectation dans nos oreilles, lorsqu’elle défendait en 2001 la loi historique reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité ou encore en 2012 en faveur du mariage pour tous. Celle-là même qui a démissionné, quelques temps après, du gouvernement de Manuel Valls pour marquer son désaccord politique avec le projet de déchéance de nationalité – même si on oublie que la seule en Conseil des ministres à s’être vivement opposée à cette annonce était George Pau-Langevin, la ministre des Outre-mer.

 

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Christiane Taubira, on l’aime ou on ne l’aime pas pour toutes ces bonnes ou mauvaises raisons. Elle reste malgré tout une icône de la gauche sans en connaître réellement les fondements ou les raisons. Dans le genre, il n’y en a pas deux comme elle : une érudite convaincue, déterminée, cultivée. Dans la classe politique, celui qui s’en rapproche le plus, c’est peut-être Jean-Luc Mélenchon. Sur la forme, les deux tribuns ont autant le goût de la politique que celui de la culture, des arts, de l’histoire et des belles lettres. Deux fortes têtes. Deux caractériels – voire autoritaires – à la relation parfois complexe avec le monde des médias. Entre les deux, la relation est faite de hauts et de bas mais le respect est réciproque. Ils s’affichent avec Anne Hidalgo et Benoît Hamon, en tête du classement des personnalités de gauche les plus appréciées chez les sympathisants de gauche, avec un léger avantage pour l’ex-Garde des Sceaux de François Hollande. Et c’est d’ailleurs sans doute la candidature du leader insoumis – rejointe par près de 200.000 signatures citoyennes – qui a précipité les initiatives en faveur d’une candidature de Christiane Taubira ces derniers jours.

Une pétition, lancée le 15 novembre dernier à l’initiative du producteur Maxime Ruszniewski et l’écrivaine Cloé Korman, a déjà recueilli plus de 6000 signatures, parmi lesquelles Juliette Binoche, Alice Diop, Stéphane Foenkinos ou Eric Reinhardt. Pour le producteur et ancien conseiller de Najat Vallaud Belkacem au ministère des Droits des femmes : « On vient tous d’horizons différents, nous avons des métiers et des origines différents parmi les signataires et on se rejoint tous sur un point : nous avons la volonté de présenter la candidature d’une femme qui incarne la gauche, en 2022. Et selon nous, la seule qui soit en capacité de dépasser les clivages et rassembler, c’est Christiane Taubira ».

Une femme indépendante et sans troupe

En 2016, à la veille de l’élection présidentielle qui élira Emmanuel Macron – son ancien collègue ministre de l’économie –, une pétition similaire avait recueilli près de 100.000 signataires sans que la principale intéressée ne s’en saisissent réellement, au-delà de quelques remerciements formels. Christiane Taubira se fait discrète et ne répond guère aux sollicitations. Elle attend. Elle observe. Ne répond pas. Mais se prépare-t-elle vraiment ?

Selon les pétitionnaires, le fait qu’elle ne s’exprime pas publiquement sur les voix qui en appellent à sa candidature – il y a notamment plusieurs groupes sur les réseaux sociaux – est peut-être le signe qu’elle n’en a pas envie. Qu’elle ne veut pas y aller. « La perspective d’une candidature d’Anne Hidalgo pourrait l’avoir refroidie », pense d’ailleurs l’une d’entre elles. Si pour l’heure, la pétition n’a pas mobilisé le monde politique, la semaine dernière, une voix est pourtant venue ajouter du crédit à une éventuelle candidature de Taubira. Pour Benoît Hamon, ex-candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2017 : « J’espère qu’elle dira oui. Elle est l’une des seules à pouvoir faire l’union à gauche », a-t-il déclaré à Ouest France.

À part cette sortie sans doute contrôlée de Benoît Hamon, on peine à trouver des soutiens de poids dans la classe politique en vue d’une candidature à l’élection présidentielle. Taubira est une femme indépendante. C’est sa force. Elle est aussi une femme sans troupe. C’est sa faiblesse.

Incertitudes sur le projet écologique et économique

Les partisans d’une candidature de Taubira voient pourtant en elle une présidente de la République capable de défendre la « redistribution des richesses, la revalorisation massive des services publics, la lutte contre la précarité et la transition écologique », précise la pétition. Elle peut être « l’inspiratrice de cet élan à travers toute la société », assurent leurs initiateurs. Pour Noël Mamère, concurrent de Christiane Taubira en 2002 dans la course à l’élection présidentielle : « J’ai de l’estime et du respect pour elle mais le rassemblement de la gauche et des écologistes ne peut pas se faire sur la base d’une pétition. La gauche est déboussolée et tente de s’accrocher aux seules branches qui restent accrochées sur l’arbre. Elle en fait partie. Mais la gauche doit avant tout retrouver le chemin des idées. L’écologie est la seule idée neuve de ce siècle. Je ne l’ai pas beaucoup entendue sur ce terrain-là ». Et d’ajouter : « Il n’y a pas de sauveur possible de la gauche et c’est d’abord à la gauche de retrouver son chemin : Christiane Taubira fait partie de ceux et celles qui peuvent y contribuer mais ça ne suffit pas ».

L’écologiste y va aussi de sa petite métaphore : « L’appel à sa candidature me fait penser aux espoirs que l’on porte collectivement sur le vaccin contre le Covid sans réfléchir aux probables autres épidémies à venir et à la nécessité de revoir de fond en comble notre modèle de société ». Et si Christiane Taubira nourrit les espoirs et les ambitions de quelques-uns, le projet politique d’une pareille candidature, compte tenu de son parcours, reste des plus incertain. Parce que pour les détracteurs d’une telle hypothèse, Taubira restera à jamais la ministre de Manuel Valls. Sa crédibilité sur une partie des bancs de la gauche est ainsi à jamais écornée. Et même si elle a quitté le gouvernement en claquant la porte, en désaccord avec le projet de déchéance de nationalité, elle a assumé toute la politique économique – CICE, pacte de compétitivité sans contreparties, etc. – du quinquennat précédent. Et on peut difficilement leur donner tort : si l’on connait ses engagements pour la justice sociale, les droits et les libertés, on ne peut pas en dire autant des enjeux écologiques comme le rappelle Noël Mamère mais aussi des ambitions économiques qu’elle porte ou encore de son rapport à la finance, à la mondialisation, aux dettes, au capitalisme ou à la croissance – a fortiori dans un contexte de crise sociale et économique. Pour une économiste de formation et de profession, force est de constater qu’après bientôt 30 ans de vie politique, le flou persiste.

Et comme le dit son ancienne complice, du mouvement Dès Demain qu’elles ont cofondé ensemble, Martine Aubry : « Quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup ».

 

Pierre Jacquemain

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