Accueil | Tribune par Sergio Coronado | 25 septembre 2021

TRIBUNE. La primaire écologiste et les risques de la politique

Alors que débute le second tour de la primaire écologiste, qui voit s’affronter Yannick Jadot et Sandrine Rousseau, le militant écologiste et ancien député EELV des Français de l’étranger Sergio Coronado livre son analyse du premier tour et ses attentes en perspective de la présidentielle.

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122.670 inscrit·e·s à la primaire écologiste. C’est un succès indéniable, au regard de la participation aux précédentes primaires écologistes. Les récents succès des écolos aux municipales et l’importance prise par la crise climatique dans le débat pouvaient laisser espérer un nombre plus important d’inscriptions. Il n’en reste pas moins que dans le paysage actuel cette mobilisation confirme la dynamique de l’écologie politique.

 

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L’effet Sandrine Rousseau

 

Cette primaire est une première, car elle réunit presque la totalité des organisations de l’écologie politique institutionnelle, bénéficiant ainsi d’un espace médiatique nouveau, d’une crédibilité accrue. Cet exercice politique particulier est une séquence resserrée, où les réseaux sociaux et les médias donnent le tempo, davantage même que dans une campagne traditionnelle. Une temporalité où prime la capacité à construire un récit qui suscite l’attention du corps électoral, à dessiner une orientation, à troubler le jeu d’une compétition dont sondages et presse avaient déjà prédit le résultat, et sacré le champion. Une temporalité si particulière qu’elle s’arrache au temps long, à l’histoire politique même récente. Dans l’arène de la primaire, peu importe d’où vous venez ou ce que vous avez voté, ce qui compte c’est le cap que vous proposez. L’exercice de la primaire redonne toujours droit de cité à la politique, comme un exercice de stratégie et de tactique. La primaire écologiste n’a pas dérogé à la règle.

Il ne fait aucun doute que si le corps électoral avait été réduit à celui des adhérents des organisations du pôle écologiste, Yannick Jadot et Eric Piolle eussent été les finalistes de cette compétition. Le corps électoral de cette primaire, qui est un petit échantillon de l’électorat vert, permit que l’écho lointain du champ social se fasse entendre, ressuscitant même les imaginaires écologistes traditionnels.

Quelques enseignements de ce premier tour

Deux hommes. Deux parcours pour le moins exemplaires, avec des lettres de noblesse sur le champ électoral, les européennes pour l’un, les municipales pour l’autre. Le premier, favori des médias mainstream et cajolé par les instituts de sondages, le second soutenu par un très large spectre de l’écologie en responsabilités, toutes générations confondues. Une contre-performance, une déception.

Le favori fut encombré par son statut, en difficulté même pour assumer son « réalisme », celui des petits pas plutôt que des grands discours. Cette écologie dite gouvernementale, parfois si plastique. Le maire de Grenoble, figure incontournable de l’écologisme municipal, ne parvint pas à incarner cette écologie sociale, pilier de son arc humaniste.

Deux femmes. Une ancienne ministre, longtemps socialiste, devenue écologiste. Une ancienne cadre d’EELV, élue régionale dans le passé. Ces deux candidates ont investi la primaire comme un exercice politique. L’une en remettant au goût du jour les thèmes de la décroissance et de l’anti-présidentialisme, laissant de côté une écologie intégrale, inspirée de la pensée ultra-conservatrice. Delphine Batho assuma crânement sa ligne, au nom d’une éthique de la vérité, face aux cris d’orfraie : une ancienne ministre plus connue pour ses positions sécuritaires et laïcistes qui s’égare en reprenant à son compte des mots d’ordre si traditionnellement écologistes...

Sandrine Rousseau s’est positionnée à l’intersection des luttes féministes, antiracistes et « minoritaires », et voudrait que sa candidature soit une caisse de résonance des mouvements sociaux qui redéfinissent ces deniers années les enjeux politiques. Refusant les injonctions à la modération et au réalisme, qui finissent par transformer la politique en platitude, ces deux femmes ont fait entrer le débat dans la primaire. Il faut s’en féliciter. La politique ne peut être ni la récitation des mesures programmatiques, ni la gestion parcimonieuse d’un capital symbolique.

Yannick Jadot et Sandrine Rousseau sont donc les finalistes d’une primaire soumise à la tension d’aspirations contraires et légitimes, dans un contexte d’effondrement du vivant, d’aggravation de la crise climatique, de pandémie aux conséquences sociales brutales. La quête de respectabilité dans les institutions est toujours un levier puissant dans un mouvement qui voudrait gouverner, sans qu’il ait jamais tiré les leçons des faiblesses de ses participations gouvernementales. Cette quête s’accommode mal de la rupture qu’exige la situation, et que porte l’écologie politique, lorsqu’elle tente d’articuler les urgences sociales et environnementales, au nom de la justice. Cette tension est ancienne. Réussir la synthèse de ces forces contraires est un défi, surtout lorsque les quatre candidat·e·s finissent dans un mouchoir de poche.

Rousseau, la trouble-fête

Depuis dimanche dernier, c’est un basculement général des cadres et des élu·e·s en faveur de la candidature de Yannick Jadot. Parfois avec les arguments mêmes qu’ils avaient tant contestés lors de la campagne de premier tour. Parfois aussi avec le lexique d’une condescendance misogyne. Il y aurait des fragilités (sic) dans cette candidature Rousseau que n’aurait pas le favori, alors qu’à peine deux points les séparent. On oublie que dans les deux cas le socle est faible, que la campagne est toujours une épreuve, que la seule candidature écologiste à avoir franchi le seuil des 5% avait commencé de manière paradoxale comme un chemin de croix.

Les difficultés seront de toute façon immenses. Autant pour celui qui devait écraser la primaire que pour celle qui bouscule les appareils et les pronostics. Ce résultat probable s’est transformé soudain un scénario inattendu. Mais faire du favori d’hier le candidat de l’appareil aujourd’hui comporte des risques. Je vois s’exprimer la crainte chez nombre de responsables écologistes à l’évocation d’une victoire possible de Sandrine Rousseau. On assiste à un revival de la peur des sorcières. Il y aurait danger. Ce sentiment s’enracine dans un postulat connu : l’écologie politique aurait atteint son âge de maturité, et c’est autour d’une candidature consensuelle capable d’incarner l’écologie de gouvernement qu’il faudrait se réunir. Ce serait, et c’est un avenant récent à ce postulat, la garantie d’être au second tour de l’élection présidentielle et d’une victoire. Rien ne garantit un tel scénario. Rien n’est en effet écrit d’avance. Une campagne présidentielle est un champ d’incertitudes. D’ailleurs aucune des deux candidatures ne règle la situation que nous vivons. Une multiplication des candidatures rendant difficile une présence au second tour pour notre camp. On peut certes souhaiter le basculement massif de l’électorat en faveur de la candidature écologiste sans qu’il n’arrive jamais.

La candidature de Sandrine Rousseau ouvre des possibles. D’une dynamique en phase avec celles et ceux qui dans la société sont en mouvement et représentent les forces de changement. Elle semble casser les codes d’une élection normée, que les écologistes contestent, et à laquelle on se soumet sans cesse. Elle comporte des risques. Il est difficile de faire campagne sans son parti, ses responsables, dans une relation sans confiance. Ces obstacles se dépassent. Tout le monde y a intérêt. La candidate en premier lieu. Transformer une dynamique de primaire en dynamique de campagne n’a rien d’une évidence.

Sandrine Rousseau façonne un espace politique loin du déjà-vu, à l’articulation des luttes sociales et environnementales, au parfum populaire et écoféministe. Tout choix est une prise de risque. Au second tour de la primaire, je vote pour que les temps changent.

 

Sergio Coronado, militant écologiste et ancien député EELV des Français de l’étranger

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