Accueil | Tribune par Danielle Simonnet | 6 janvier 2021

TRIBUNE. Quand une oppression en cache une autre

Pas d’impunité pour les harceleurs sexistes sur les réseaux sociaux.

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En mars 2018, dans le cadre de la campagne initiée par l’association Paris Animaux Zoopolis pour l’interdiction de la pêche à Paris, Amandine Sanvisens de PAZ et Danielle Simonnet, conseillère de Paris La France insoumise, avaient réalisé une vidéo relayée sur les réseaux sociaux de l’élue, laquelle avait ensuite défendu un vœu au conseil de Paris (rejeté par ailleurs). Un arrêté préfectoral interdit la consommation et la vente des poissons pêchés dans la capitale pour des raisons sanitaires (la pollution de la Seine). Autoriser malgré tout la pêche revient à considérer les poissons comme des objets de loisir que l’être humain peut faire souffrir et dont il peut occasionner la mort directe ou ultérieure – du fait de leurs blessures – pour son seul plaisir.

Le 8 mars 2018, soit à peine quelques jours après la publication de la vidéo, apparemment fortement relayée par des associations de pêcheurs, Danielle Simonnet a été la cible, sur les réseaux sociaux, de plusieurs centaines de messages provenant d’auteurs très majoritairement masculins, au contenu injurieux, sexiste et violent, allant même pour certains jusqu’à la menace de mort.

 

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Il est inadmissible de subir ces violences sexistes sur les réseaux sociaux. Danielle Simonnet a donc porté plainte et la Ville de Paris lui a immédiatement accordé la protection fonctionnelle. Il est regrettable que ces démarches soient pénibles et coûteuses au point que des citoyennes lambda, ne disposant d’aucun autre recours, y renoncent le plus souvent, et que de tels actes nécessitent ce type de protection. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles exigerait que les femmes soient bien plus accompagnées dans ce type de démarche afin de dissuader les agresseurs qui sévissent en toute impunité sur les réseaux sociaux.

Comment expliquer que pour défendre leur attachement à la pêche de loisir, tant d’individus aient jugé légitime d’attaquer tant la militante associative que l’élue sur leur condition de femmes ? Non seulement de très nombreux opposants ont délibérément sexualisé leurs propos, mais ils ont également exprimé leur domination physique et leur capacité de nuire physiquement à ces deux femmes, allant pour certains jusqu’à les menacer de mort. S’agit-il d’un hasard de calendrier que la date de publication d’un grand nombre de ces messages soit tombée le 8 mars, journée internationale des droits des femmes ? Il semble cohérent que la défense d’un rapport de domination sur les animaux, en l’occurrence celui qui s’instaure sur les poissons dans le cadre de la pêche de loisir, puisse s’accompagner de l’expression d’une domination masculine qui lui est corrélative.

En effet, parmi les injures les plus fréquentes, on retrouve d’abord celles qui relèvent d’une animalisation des femmes, les assimilant à des thons, des morues ou des baleines. Comme le rappelle Myriam Bahaffou, chercheuse en philosophie : « Pour animaliser les femmes, il a d’abord fallu "déshumaniser" les animaux ». Pour ces pêcheurs, les poissons sont « déshumanisés » au sens où leur sensibilité à la douleur et de fait, leur nature d’être sensible, sont niées. Ils se trouvent relégués au statut d’objets évoluant en milieu aquatique, vulnérables et à la disposition des hommes pour leur bon plaisir. Dans d’autres messages, les outils de pêche – hameçons et cannes à pêche – se transforment en instruments de torture et de pénétration sexuelle. Les deux femmes se voient réduites à de simples corps, eux-mêmes assimilés à des objets dominés, violés et torturés. Un grand classique de la domination patriarcale : la femme est considérée comme un objet sexuel dévolu au plaisir de l’homme, plaisir étroitement lié à la violence infligée contre les femmes dans une culture du viol.

Enfin, d’autres messages imaginent les deux femmes jetées à la Seine, noyées par les pêcheurs prédateurs : l’analogie avec les corps des poissons tués et rejetés dans le fleuve est évidente. Déjà en 1990, Carol J. Adams, écrivaine féministe et animaliste dénonçait dans son ouvrage principal, The Sexual Politics of Meat, le lien entre l’oppression faite aux femmes et celles faite aux animaux : « L’unité de cette oppression se confirme quand sentant leur vision du monde menacée, certains individus concluent que les arguments pour le droit des femmes mèneront à d’autres pour le droit des animaux ».

Ces violentes attaques sexistes à l’encontre de femmes engagées dans la défense de la cause animale sont hélas fréquentes. Amandine Sanvisens en fait les frais auprès d’une autre communauté. Pour s’être engagée en faveur des cirques sans animaux, elle a été victime de harcèlement et de menaces de mort. « Le mouvement de libération animale est un mouvement féministe », comme l’affirme l’écrivaine écoféministe pattrice jones. Nous sommes convaincues que la domination patriarcale se nourrit de la culture de la domination sur les animaux. Par conséquent, la lutte pour l’émancipation féministe ne doit pas mépriser la lutte pour le respect de la condition animale et inversement. A travers cette tribune nous souhaitons rappeler qu’aucune violence sexiste même verbale ne doit être tolérée quels que soient les supports employés. Les réseaux sociaux ne doivent pas être le réceptacle de la haine. Rappelons-nous que les rapports de domination s’articulent et se nourrissent les uns les autres pour asseoir leur légitimation. Cassons les liens de l’oppression à la racine. Comme l’exprime si bien Louise Michel, la révolutionnaire de la Commune de Paris : « Plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent ».

 

À ce jour, trois plaintes avec constitution de partie civile ont été déposées à l’encontre de trois auteurs de propos injurieux, violents et misogynes dont Danielle Simonnet a fait l’objet (parmi plusieurs centaines). Ces plaintes ont abouti au renvoi des prévenus devant la 17ème chambre du Tribunal correctionnel de Paris. Deux audiences sont d’ores et déjà programmées les 8 et 15 janvier prochains à 13h30. La troisième procédure aura lieu en mai prochain.

Premières signataires :

Danielle Simonnet, Conseillère de Paris, FI
Amandine Sanvisens, PAZ (Paris Animaux Zoopolis)
Mathilde Panot, députée, vice-présidente du groupe FI à l’Assemblé nationale

Claudine Cordani, écoféministe, autrice et artiste.
Kreezy R, artiste et présidente de l’association ACASA (Action et Charité pour les Animaux et les Sans Abris).
Douchka Markovic, Conseillère de Paris, Parti animaliste
Emilie Marche Conseillère régionales, LFI Auvergne-Rhône-Alpes
Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe Europe Écologie-Les Verts
Sarah Legrain, oratrice nationale de la FI
Josée Pépin, collectif CIVG Tenon
Cathy Thomas, bureau de la REV (Révolution Écologique pour le Vivant)
Typhaine D, artiste féministe et animaliste
Willène Pilate, présidente de la Veggie Pride
Claire Schweitzer, élue municipale et communautaire Angers
Fabienne Roumet, présidente d’ECA, Evolution condition animale
Géraldine Franck, militante égalitariste
Catherine Boutté, conseillère municipale à Villeneuve-d’Ascq.
Pilar Serra, maire adjointe de Romainville, France insoumise et PG
Luce Troadec, conseillère municipale à Valenciennes, FI
Elen Debost, Conseillère départementale de la Sarthe
Stéphanie Michel, conseillère municipale à Fontenay, FI

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