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L’école face au multimédia

Par Emmanuel Raynal| 1er février 1999
 
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Les contestations par écrits : Aliénatrice maternelle, Les contestations par écrits : Inégalités scolaires Le gouvernement entend favoriser l’arrivée des nouvelles technologies de la communication dans le système éducatif. Mais pour l’instant, les bénéfices pédagogiques, bien que réels, restent limités.

Une vraie révolution qui va transformer l’enseignement, jeter aux oubliettes les vieilles méthodes et chambouler tout net les relations entre l’enseignant et l’élève ? Ou une simple évolution, une de plus, que s’apprête à digérer lentement mais sûrement le système éducatif ? L’arrivée à l’école des NTIC, ces fameuses nouvelles technologies de l’information et de la communication, suscite sans doute plus de questions qu’elle n’apporte dans l’immédiat de réponses. Comment les utiliser ? Avec quelle formation ? Pour faire quoi ? Et avec quels objectifs ? S’agit-il simplement de former l’élève à une culture informatique, ou s’assigne-t-on des ambitions pédagogiques encore largement inexplorées ?

C’est pourtant avec un large sourire que Claude Allègre avait annoncé la bonne nouvelle en août dernier, lors de la traditionnelle université d’été de la communication organisée dans la ville d’Hourtin. Cette fois, c’était sûr, l’école de la République n’allait pas rater le train de la modernité : "82 % des lycées français et plus de 60 % des collèges sont aujourd’hui connectés a Internet", s’était à l’époque félicité le ministre de l’Education nationale. En la matière, selon Claude Allègre, la France est même en un an passée du statut peu enviable "de lanterne rouge européenne" à celui nettement plus flatteur de premier élève de la classe. Huit mois plus tôt, en novembre 1997, le gouvernement avait rendu public un plan destiné à rattraper un retard manifeste. Claude Allegre avait sorti de sa manche une série de mesures : recrutement de 1000 jeunes docteurs afin de former les enseignants dans les IUFM ; création d’un guichet permanent au ministère chargé de labelliser les logiciels éducatifs ; accord avec les opérateurs des télécommunications pour des tarifs préférentiels ; création d’un fond d’amorçage en direction des entreprises privées afin de "faire naître une industrie éducative" ; déblocage d’un fond d’aide de 500 millions de francs, sous la forme de prêts à taux zéro, à destination des collectivités territoriales, communes, départements, régions, sur qui l’Etat fait reposer les investissements d’équipement...

Aujourd’hui, l’Education nationale se serait donc engagée avec certain succès sur le chemin de cette "bataille de l’intelligence" que Lionel Jospin entend gagner et dont l’issue dépend pour une bonne part de la maîtrise de l’outil informatique.

Au delà des tendances que révèlent les statistiques

Certes, l’effort du gouvernement est réel. Sa volonté autant. Mais un examen attentif de la situation écarte tout triomphalisme. D’abord parce que seuls pour l’instant 5 % (même si ce pourcentage est en constante augmentation) des écoles élémentaires sont reliées à Internet. Parce qu’ensuite les statistiques , au delà des tendances qu’elles révèlent, n’ont finalement pas grande signification. Qu’un établissement scolaire dispose d’une connexion à Internet ne signifie en rien que ses élèves bénéficient tous ou en majorité d’un accès au réseau des réseaux dans de bonnes conditions. Ni que la présence du matériel garantisse son utilisation. A Paris par exemple, l’opposition municipale révélait dernièrement que plus de la moitié des ordinateurs installés dans les 109 collèges de la capitale étaient incapables de faire fonctionner les logiciels récents...

D’un département, d’une ville, d’un établissement à l’autre, les différences restent flagrantes. Ces écarts, s’ils ne sont pas rapidement comblés, ne risquent-ils pas d’accentuer les inégalités déjà existantes dans d’autres matières ?

Il apparaît enfin que les bénéfices pédagogiques de l’utilisation de ces nouvelles technologies, Internet ou multimédia, ne sont pas automatiques. Pour que l’élève et l’enseignant tirent parti de ces nouveaux outils "il ne suffit pas de prendre un ordinateur et de le mettre dans une classe" souligne Guy Pouzard, inspecteur général de l’Education nationale, auteur d’un rapport sur le multimédia à l’école.

Cette synthèse que l’on nous promet féconde entre la culture de l’écrit et la civilisation de l’image interactive a bien du mal a se réaliser. L’échec retentissant du plan informatique pour tous, en 1984, est là pour le rappeler. L’absence conjuguée de formation des enseignants et de réflexion sur l’utilisation de la machine avait rapidement conduit au fiasco.

Aux Etats-Unis, où une informatisation poussée des écoles ne s’est pas traduite par un relèvement du niveau des élèves, certains spécialistes de l’éducation s’interrogent. Comme Douglas M. Sloan, professeur d’histoire et de pédagogie qui estime "qu’on oublie de poser les vraies questions : à quel moment de l’apprentissage l’ordinateur est-il approprié ? Dans quel contexte est-il un handicap ?"

En France, des enseignants (ceux qui ne sont pas réfractaires à l’informatique...) armés le plus souvent de leur seule bonne volonté, ont joué les explorateurs dans la jungle du multimédia à l’école. Depuis des années, sans bruit et sans grands moyens, ils tâtent du clavier et de l’écran en classe, créent un site web avec leurs élèves. André Farnos est l’un de ceux-là. Pour cet enseignant de l’école élémentaire de Moussan, près de Narbonne, "l’informatique n’est ni un progrès, ni une panacée, ni une dérive. C’est un outil technologique actuel qui ne vaut et ne vaudra que par ce que nous en ferons". Son expérience s’avère néanmoins concluante : "Un des avantages du réseau, explique-t-il, est qu’il permet un échange. On peut donc proposer une interaction au lecteur (résoudre un problème de mathématique par exemple, continuer ou imaginer une variante à une histoire, envoyer un document ou des renseignements, proposer les règles d’un jeu sportif). Le champ d’action de l’expression écrite s’élargit à des domaines disciplinaires habituellement peu exploités (maths, éducation physique, sciences...). J’ai pu constater, avec quelques années de recul, combien certaines notions ou connaissances qui avaient du mal à être assimilées en classe, sont restées gravées dans la mémoire des élèves qui avaient réalisé un travail de communication sur le sujet."

L’expérience des profs explorateurs dans la jungle du multimédia

La publication sur le Web peut aussi relancer le journal de l’école, cher à Freinet. "Si la création d’un site reprend globalement tout ce qui peut être fait avec la publication scolaire traditionnelle, poursuit André Farnos, elle oblige à une sélection plus importante, donc des choix et l’élaboration de critères de réussite : on ne peut en effet publier une vingtaine de pages, ni s’étendre trop sur les malheurs du chat d’Antoine sans lasser l’internaute. Le choix d’un thème va donc nécessiter une analyse approfondie, il va falloir rechercher dans les ressources locales ce qui à la fois peut être original et apporter une connaissance à l’autre dont je ne sais rien des goûts ou des modes de vie." Preuve de la vitalité de ce secteur, l’Association pour le développement dans l’enseignement de la micro-informatique et des réseaux (Ademir) note que les sites éducatifs, gratuits ou commerciaux, se sont multipliés en 1998. Patrick Bloche, député socialiste de Paris, préconise dans une étude commandée par le premier ministre, "la mise en ligne gratuite des contenus nécessaires aux cursus scolaires jusqu’à la terminale".

Une démarche, comme le recours aux logiciels libres, qui peut permettre de limiter les appétits de grands groupes tels que Vivendi ou Microsoft. Car l’éducation est aussi un immense marché, et l’introduction des nouvelles technologies constitue aux yeux de ces géants une occasion rêvée d’y prendre pied. S’ils y parviennent, il est à craindre que la plus-value pédagogique de l’ordinateur à l’école, quelle que soit sa forme et ses limites, soit reléguée au second plan par la perspective d’une plus-value, elle, bien sonnante et trébuchante.


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