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Le graal des politiques

Par Rémi Douat| 23 janvier 2012
Marie, 28 ans, cadre à la SNCF. Photo Laurent Hazgui/Fedephoto
 
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Voilà les élections, l’heure de la pêche au peuple. Saint Graal des politiques en mode électoral, cette chose indéfinissable mais qui vote est l’objet de toutes les séductions. Entre prise en compte sincère et populisme.

Tiens ! Revoilà le peuple ! Lui qui « n’existe dans sa réalité physique que lorsqu’il se manifeste par (…) l’émeute, la révolution, le vote, la mobilisation publique », comme l’écrit Laurent Bouvet [1], le voilà aujourd’hui nommé, invoqué et convoqué. Il faut dire que les conditions sont là. La révolution ? Le Printemps arabe a fait vibrer au-delà de la Méditerranée, rappelant que le peuple peut, parfois, changer le cours des choses. La mobilisation publique ? Le mouvement des Indignés, par exemple, agit comme une piqûre de rappel. Tiens, il parle ce peuple, il ne mugit ni ne grogne mais articule intelligiblement son mécontentement de New York à Madrid. Le vote ? La présidentielle arrive. Le peuple, donc, a toutes les raisons d’être de retour, au moins dans la bouche des politiques. Mais quel peuple ? Le peuple social, au sens de peuple-classe ? Démocratique, ces citoyens qui votent ? Un peuple national au sens de l’identité ?

La page d’accueil du site de campagne de François Hollande est éloquente. Le candidat, l’air volontaire, pose au milieu d’ouvriers en bleu de travail. On représente ici le peuple dans sa définition la plus communément admise : les classes populaires, Graal des concurrents à la course présidentielle. Il faut donner des signes, une photo, un mot, une tournure de phrase… Faire revenir les classes perdues pour la gauche, tout faire pour que l’insatisfaction et le sentiment de relégation ne se transforment pas en abstention. Une photo qui sent la nostalgie d’une époque, celle de l’accession au pouvoir de François Mitterrand, où les choses étaient plus simples en terre socialiste. Selon l’expression du PS, c’est le « peuple de gauche » qui prend alors le pouvoir législatif et exécutif du pays. Mitterrand, le 21 mai 1981 l’énonce dans son discours d’investiture : «  La majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale. »

Dire le peuple

Aujourd’hui, malgré la photo de François Hollande au milieu des ouvriers, le mot peuple semble même gêner. Dans son long discours d’entrée en campagne, au lendemain de sa victoire à la primaire, François Hollande prononcera huit fois le mot « peuple ». Mais surtout au pluriel, perdant ainsi le sens de peuple-classe. On peine à nommer les choses. Dans les faits, en épluchant les discours et prises de parole du candidat Hollande, on trouve les mots qui remplacent celui de peuple au sens de l’émancipation par la lutte collective. En tête, des vocables retenus, « le vivre-ensemble  ». On trouve également les verbes « fédérer », « rassembler  ». «  On observe un flottement sémantique au PS, confirme Rémi Lefebvre, politologue, spécialiste du PS. Le discours cherche à contourner ce qui oppose. "Fédérer", "rassembler", "vivre-ensemble" … autant de termes qui évacuent toute conflictualité. C’est le même ressort que la disparition chez les socialistes du terme "classe"  ». Et alors ? Une simple affaire de vocabulaire ? Non, répond Rémi Lefebvre, ne pas poser des mots sur les choses a des implications très concrètes. « C’est difficile de s’identifier à un discours qui évacue toute conflictualité, un discours incapable de renvoyer une représentation précise de la société. Sur les inégalités, par exemple, le PS ne dit pas clairement qui en est victime. Qui domine ? Qui est dominé ? Qui va payer et à partir de quel niveau de revenu ? Aucune réponse claire à ces questions simples », tacle le chercheur. Tout faire pour ne pas diviser. Au risque de tout perdre.

Au pluriel

Résignés aussi, les écologistes d’Europe écologie-les Verts (EELV). « Ils ne peuvent que constater et regretter que les ouvriers ne soient pas tentés par l’écologie, explique Daniel Boy, chercheur au Cevipof [2], spécialiste de l’écologie politique. Mais cela relève du remords de l’intellectuel. Comment le chaudronnier qui bosse dans le nucléaire peut-il se projeter dans l’éolien ? C’est pourtant ce qu’EELV lui demande de faire dans le cadre de la reconversion écologique. Du point de vue de l’ouvrier, ce n’est pas très sérieux. » Le contexte de crise n’aide pas. « Leur marge de manoeuvre est très étroite, complète Daniel Boy. En temps de crise, et alors que les priorités sont l’emploi et la lutte contre la précarité, s’adresser aux classes populaires pour leur parler d’enjeux environnementaux n’est pas chose aisée. » Alors certes, l’objectif premier de EELV, n’était pas de s’adresser au peuple, ainsi qu’en témoigne leur sociologie électorale, essentiellement composée de classes moyennes et supérieures. Les Verts, à l’inverse du PS, ne sont pas nés d’un parti social-démocrate et l’ancrage à gauche repose plus sur le libertarisme que sur les valeurs ouvrières. En clair, la formation écolo « ne développe pas une vision qui permette aux classes populaires de s’y retrouver », estime le chercheur. Dans le texte fondateur d’EELV, long de plusieurs pages, on trouve cinq occurrences du mot « peuple ». Une seule fois au singulier, mais sous la forme d’une formule toute faite, « la croissance verte ne sera pas l’opium du peuple » et cinq fois au pluriel. « L’employer au pluriel est une manière de parler de la nation, tout en n’employant pas un mot qui fait désordre chez les Verts », interprète Daniel Boy. Le peuple comme peuple social  ? Zéro.

Des populismes

Cette gauche qui perd « le sens du peuple » n’est pas seule à alimenter l’amertume. Si les Indignés et le Printemps arabe redéfinissent le peuple au-delà du seul critère socio-économique (lire entretien François Cusset), les événements cultivant la frustration et le sentiment de déni de démocratie, se sont multipliés. On se souvient du « Non » sans bavure lors du référendum sur le traité constitutionnel, en 2005. La suite fut un déni de démocratie historique. Quand la Tunisie a voté, après une longue transition démocratique, Alain Juppé invoquait la « vigilance », les éditoriaux « la prudence », le sous-texte était clair : c’est bien la peine de faire la révolution si c’est pour voter l’islam politique (lire Regards du mois de décembre). En Grèce, lorsque Papandréou annonce qu’il entend consulter le peuple Grec sur les décisions prises lors du sommet européen du 26 octobre, partenaires européens et médias parlent d’une seule voix : demander l’avis au peuple ? Papandréou est un irresponsable. Peu après, la Grèce et l’Italie verront la formation de gouvernements de techniciens, sans légitimité démocratique. « Ces deux pays méconnaissent en l’occurrence le principe fondamental selon lequel toute décision politique doit être prise par un gouvernement issu de la légitimité populaire, décrit Jean-Yves Camus, politologue et spécialiste de l’extrême droite. Dans l’échelle des dangers qui menacent le peuple, l’émergence de ces gouvernements technocratiques est au moins aussi dangereuse que la montée des populismes. » Des populismes protéiformes. Quoi de commun entre le succès d’un populisme à la Geert Wilders, le chef de file de l’extrême droite néerlandaise, qui fut poursuivi pour incitation à la haine raciale et religieuse, et celui, revendiqué de Jean-Luc Mélenchon ? Rien, si ce n’est l’expression d’un symptôme, d’une nécessité absolue pour ce peuple « introuvable » – comme le qualifie Pierre Rosanvallon – d’être entendu et compris. Jean-Luc Mélenchon joue cette carte-là. Si le mot fait l’Arlésienne chez les socialistes et EELV, au Front de gauche « le peuple » est omniprésent. Dans son discours de lancement de campagne, place Stalingrad, à Paris, il prononcera quinze fois le mot « peuple » – et plus d’une dizaine de fois dans les discours suivants. Et c’est aussi le nom de la campagne, « Place au peuple », un leitmotiv qui tend, depuis mi-novembre, à supplanter le fameux « qu’ils s’en aillent tous », que d’aucuns jugeaient justement trop populiste. L’équipe du candidat du Front de gauche doit se débattre avec des comparaisons inadéquates. Il réagissait ainsi le 11 décembre au discours de Marine Le Pen prononcé à Metz. « La candidate du FN pille à grande échelle le vocabulaire et les références du Front de gauche dont elle reprend mot pour mot le slogan " rendre visible les invisibles". Nous comprenons l’intention : disputer le terrain au Front de gauche, seule force politique présente dans les entreprises et les quartiers populaires ! » Laurence Sauvage, responsable des luttes sociales au Front de gauche ne décolère pas : « Marine Le Pen veut saccager les acquis issus du Conseil national de la résistance, les acquis sociaux, l’action syndicale, tout en se disant au service du peuple. Oui, au Front de gauche, le mot peuple est très présent, dans la réflexion comme dans l’action. Nous sommes sur le terrain, dans les entreprises, et nos idées consistent à redonner de la dignité au peuple. Ce n’est certainement pas l’objectif du FN, qui se contente de donner de l’espoir en jouant avec les peurs. »

Il n’empêche. La partition Marine Le Pen fonctionne. « Oui le peuple doit être remis au centre », dit-elle en substance, mais sur ceux qui le disent aussi, elle surenchérit, à grand coup de préférence nationale. Ainsi dans ses discours, le mot « peuple » bat tous les records de présence, jusqu’à 48 fois dans son discours de lancement de campagne. Mais pas n’importe quel peuple, « un peuple français », précise-telle. Et comme à l’accoutumée, vient le cœur du discours, cette immigration responsable de tous les maux. Un canevas bien connu, promu par Le Pen père pendant trente ans. Mais la fille a ajouté un étage à la fusée : « Elle ne joue plus seulement le registre de Jean-Marie Le Pen, dont le propos repose sur le peuple national. La nouveauté, c’est qu’elle s’adresse aussi au peuple social, estime Laurent Bouvet. Et ça fonctionne très bien. De ce fait, elle fera un score plus élevé que son père. »Cette défaite de la gauche ne profite pas seulement à l’extrême droite. Ce que la gauche socialiste a perdu comme capacité à s’adresser au peuple, Nicolas Sarkozy l’a acquise en tant que ministre de l’Intérieur, cultivé comme candidat et récolté à la présidentielle de 2007. Le candidat de l’UMP opère alors une petite révolution, qu’il sous-traite à Henri Guaino, mais intègre bel et bien à son verbe : il faut parler au peuple national mais aussi au peuple social. « Son discours sur le travail et le pouvoir d’achat a resonné comme un discours populaire, poursuit Laurent Bouvet. Travailler plus pour gagner plus était malin et cela a d’ailleurs très bien marché. Les grands discours de 2007 fonctionnent sur ce même ressort. »

Le peuple national

Mais Nicolas Sarkozy peut-il refaire la blague, devenu le président des riches aussitôt passé le perron de l’Élysée  ? « Il ne peut pas jouer encore cette carte-là, tranche Jean-Yves Camus. Les classes populaires ont été déçues, elles n’y reviendront pas si facilement  ». Alors la droite revient sur ses fondamentaux. Certes, le peuple existe, mais il est avant tout national. Il est culturalisé, doté d’une forme d’éternité, un peuple de la race, comme on ne dirait plus aujourd’hui. Claude Guéant donne à entendre dans ce registre d’étranges déclarations. Les étrangers résidant en France doivent respecter, a-t-il déclaré, « ce qui fait l’art de vivre français, comme les civilités, la politesse, la gentillesse ». Ainsi doit être le peuple. Avant d’ajouter : « Si des électeurs du Front national trouvent que je réponds à leurs attentes j’en suis content ». « À droite, il y a une évolution de la notion de peuple, explique Jean-Yves Camus. Et celle-ci se fait sous le coup de la fuite en avant, dans laquelle se place la droite républicaine vis-à-vis de l’extrême droite. C’est dangereux et vain, car la droite ne fera jamais aussi “bien” que le FN, puisque la finalité de l’extrême droite n’est plus républicaine. » Une course poursuite que seule la gauche a le pouvoir de stopper en prenant à bras-le-corps les thématiques laissées en jachère. Pour une sortie de crise démocratique par le haut.

Notes

[1] Laurent Bouvet, politologue et auteur de Le Sens du peuple chez Gallimard.

[2] Centre de recherches politiques de Sciences Po.


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En savoir plus...

  • Peuple, qui es-tu ?

    Le peuple avait disparu du vocable politique. On lui préférait « l’opinion », « les gens », « les électeurs  ». Même à gauche, le « vivre-ensemble » avait remplacé la « lutte des classes », concept disparu dans les limbes depuis la chute du mur de Berlin. Mais de la place Tahrir à Occupy Wall Street, le peuple a repris des couleurs. Et les politiques s’adressent de nouveau à lui. Lui ? Mais de qui parle-t-on ?

  • C’est quoi pour vous le peuple ?

    Marie, 28 ans, cadre à la SNCF :

    « C’est une notion vraiment très large, ça veut presque dire tout le monde. Dans le mot peuple, il y a de la diversité, de la mixité, notamment sociale. Pour moi, ça ne veut pas dire la même chose que « petit peuple ». C’est un ensemble de gens qui vivent ensemble, et dont la seule caractéristique commune est d’être des humains. Et ça ne désigne pas forcément non plus les citoyens, parce que ça réduirait le peuple à un pays. Il faut dire « Peuple de… ». Moi, je fais partie du peuple, puisque je suis une humaine. »

  • Clichés

    Le peuple est au sommet de l’État et cultive la haine de soi

    « Il ne l’aime pas, mais il est peuple » (Michel Maffesoli, professeur à la Sorbonne, « sociologue postmoderniste », à propos de Nicolas Sarkozy dans un entretien accordé à Midi Libre, le 21 avril 2011, répondant à la question  : « Fondamentalement, [Nicolas Sarkozy] aime-t-il le peuple ou n’est-ce qu’une comédie ? »).