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Majeurs, à la vote !

Reportage, par Mathieu Dejean| 27 octobre 2011
Photo Laurent Hazgui / Fedephoto
 
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En 2012, une nouvelle génération de votants aura l’occasion de s’exprimer pour la première fois dans l’isoloir. Jeunes actifs, souvent précaires, ils vivent sous la menace des licenciements. Étudiants, leur diplôme ne leur garantit pas de travail. Ils ont souvent déjà donné de la voix dans la rue. Mais donneront-ils leur voix à un candidat lors de l’élection présidentielle ? À Grenoble, la jeunesse tourne autour de l’urne.

Grenoble. Nous sommes dans la cuvette de l’Isère, entourée de montagnes dont les pics et les dépressions rappellent l’intermittence de la participation des jeunes aux élections. La fougue de la jeunesse va-t-elle la conduire à fuguer des bureaux de vote en 2012 ? La question taraude. « Les primo votants entrent dans une conjoncture marquée par une très forte défiance, par l’affaissement des allégeances partisanes, et du devoir civique que représentait le vote, explique Anne Muxel, directrice de recherche au CNRS, spécialiste des rapports entre les jeunes et la politique. En 2007, les jeunes ont voté dans les mêmes proportions que l’ensemble de l’électorat. La question pour 2012 est de savoir si l’on va retrouver cette configuration, ou retomber dans l’apathie civique de 2002, où le taux d’abstention était encore plus marqué chez les jeunes [34 % des 18-24 ans s’étaient abstenus le 21 avril 2002, contre 28,4 % de l’ensemble des électeurs, selon le Cevipof].  » Arrêt sur image, à sept mois de la présidentielle.

Le savoir-vivre, pour les jeunes générations, ne consiste pas simplement à emprunter les sentiers qui conduisent aux urnes lorsqu’on les y invite. L’exaspération de la jeunesse espagnole a trouvé un exutoire dans l’indignation et des formes de participations horizontales. En cas d’offre politique peu convaincante, le désir de changement n’est pas neutralisé, il change de voie. Un tram’ nous transporte d’un bout à l’autre de Grenoble, à la rencontre d’une jeunesse pas si transportée à l’idée de voter. La trame : quel son de cloche la nouvelle cohorte de votants fera-t-elle entendre en 2012 ?

À l’est, un campus à l’américaine fréquenté par 55 000 étudiants. Au sud, le quartier populaire de La Villeneuve, où le chômage des jeunes atteint 40 %. « La jeunesse n’est qu’un mot », a écrit Pierre Bourdieu. Elle offre ici des profils contrastés, à l’image de la société. Bercés au rythme de la crise, les primo votants ont cependant en commun d’entrer en politique dans un contexte social et économique particulièrement tendu. Cela va-t-il avoir des effets politiques sur le vote ?

«  Il n’y a pas d’équivalent à la crise économique de 2008 qui permette évaluer ses conséquences sur le vote, à part la crise de 1929, sur laquelle nous ne disposons que de très peu d’enquêtes, prévient Vincent Tournier, maître de conférence à l’IEP de Grenoble, spécialiste de la socialisation politique des jeunes. Quoi qu’il en soit, ce contexte rebat les cartes et ouvre le jeu politique. L’idée la plus répandue est que la crise va donner envie d’aller voter, et entraîner une radicalisation aux extrêmes. Mais l’effet inverse est possible : un tel coup de massue peut engendrer une démobilisation. Les jeunes sont spécifiquement inquiets. Même si l’effet de la crise sur eux est indirect et différé, ils le perçoivent parce que leur famille le subit.  »

Jeunesse désabusée

Qu’en pensent les premiers concernés ? Sur le campus, bordé par la présence monumentale des massifs de la Chartreuse, de Belledonne et du Vercors, les étudiants se veulent réalistes. Les monts et merveilles promis par les candidats les laissent de glace. Autour d’un verre, à l’Ève (l’Espace Vie Étudiante), les envies de refaire le monde semblent contrariées pour Roman et Faouzi.

Ils iront voter, « c’est de famille », explique Roman, 19 ans, étudiant, « de gauche », en histoire. « C’est le moment où on a un pouvoir de décision, où on peut représenter quelque chose au niveau national », précise Faouzi, 20 ans, récemment naturalisé français. Il comprend cependant ceux qui sont « déçus, écoeurés ». « C’est vrai qu’aux élections on ne choisit pas le meilleur candidat, mais le moins mauvais, déclare- t-il. Le problème, c’est que les politiques essayent de ramasser un maximum de voix, et non d’atteindre des objectifs. Qu’ils se montrent plus responsables et je serai prêt à faire des sacrifices. » Une disposition à nuancer : fils d’ouvrier, il bosse à l’usine en intérim, pour aider sa mère qui ne travaille pas, tout en poursuivant ses études de chimie. Les sacrifices, il connaît. La politique pourrait-elle lui offrir des perspectives plus enthousiasmantes ? « Les jeunes des écoles publiques sont moins bien lotis que ceux du privé. Les fils de cadre ont très tôt des références sociales. C’est bien pour eux, mais ce sont toujours les mêmes. On ferait mieux de faire peser les restrictions budgétaires sur le militaire plutôt que sur l’éducation, pour réduire ces inégalités. »

S’il a « envie de faire des études », il sait aussi que les diplômes ne préservent pas du chômage. Un sentiment que partage Roman : « La différence du taux de chômage entre les villes et les cités est dingue. Ils ne sont pourtant pas moins volontaires que les autres, mais on leur offre moins de chances.  » Que faire ? «  Il y a deux moyens de peser, estime Faouzi. La politique, ce qui peut amener le plus de résultats. Et brûler des voitures, un acte qui donne des arguments à ceux qui nous disent que l’on ne vaut rien.  » Un acte dont, par ailleurs, les conséquences sont bien connues à Grenoble. Le 30 juillet 2010, elles ont pris la forme d’un discours sécuritaire, et le nom d’un préfet – Le Douaron –, après les affrontements qu’a connus le quartier La Villeneuve. Étape dans cet écoquartier de la banlieue sud de Grenoble. 40 % des jeunes y sont au chômage (contre 25 % au niveau national), 22 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté (contre 13 % au niveau national), et 70 % d’entre eux se sont abstenus aux cantonales de 2011, où le PS a gagné au second tour… contre le FN. Les chiffres parlent davantage que les jeunes qui tiennent les murs.

Chaïma, 21ans, en recherche d’emploi dans l’animation, ira voter, même si elle reconnaît ne pas avoir «  les noms en tête ». Mais «  pas pour Sarko, ça, c’est sûr ! ». Et d’ajouter : « Il y a un manque de travail, de logements, de ressources, et ils nous enlèvent des assistantes sociales. J’ai eu un job pour jeune, mais sur une petite période et il n’a pas été pérennisé. Si ça continue, on va finir à la rue, tout sera concentré au centre-ville, on sera entassés comme dans un ghetto. À La Villeneuve, au début, on échangeait. Maintenant c’est chacun pour soi.  »

La tentation frontiste est là

Elle décrit l’isolement social et économique du quartier et de ses habitants, conséquence directe de la gentrification du centre-ville. Cette jeunesse-là est dans une bulle. Va-t-elle éclater,  ? Hélène Vincent, adjointe (PS) à la mairie de Grenoble en charge de la jeunesse dans le secteur de la Villeneuve, analyse la situation : « La priorité c’est l’emploi. Quelle que soit la situation du jeune, il est touché par le manque de débouchés, l’élitisme, le poids des réseaux. Les sans-qualifications ont l’impression de ne pas avoir d’avenir en dehors du quartier. Avant, il y avait des emplois-jeunes… Dans ce contexte social difficile, ils ne se mettent pas dans une dynamique de vote. »

Comment alors créer cette mobilisation ? « Les contextes sociaux et internationaux peuvent être un modèle. Le fait que les jeunes aient été moteurs de ces mouvements en Tunisie n’échappe pas aux jeunes en France. C’est une force positive. En même temps ce n’est pas une campagne présidentielle qui va incarner le changement radical. »

Pourtant, «  les jeunes sont porteurs d’une éthique qui appelle des changements radicaux, rappelle Vincent Tournier. De ce point de vue, Hollande risque de perdre des voix chez les jeunes. » Qui pour incarner cette radicalité ? « La gauche communiste est désertée. Besancenot attirait davantage, par sa jeunesse et son intégrité. Il était à l’image de la jeunesse française : il a fait des études (il est titulaire d’une licence d’histoire), et, n’ayant pas trouvé de métier correspondant, il est devenu postier. Les jeunes connaissent cette situation de frustration. Il incarnait une dimension contestataire. Les autres partis de l’extrême gauche sont paralysés par une logique d’appareil très rigide. » Jeunesse et militantisme à l’ancienne ne font pas recette.

Pour restaurer la confiance des jeunes envers la politique, il y a du pain sur la planche. D’autant que la tentation frontiste existe là aussi. Benjamin, 25 ans, au RSA depuis deux ans, est bleu, blanc, rouge de colère : « Je suis déçu de mon pouvoir d’achat, des taxes qui pèsent sur moi, et du système scolaire. En 2007, j’ai voté Royal. J’assume ce que je dis, je vais me radicaliser : en 2012, soit je ne vote pas, soit je vote FN. J’en ai marre de la gauche et de la droite, tout ça c’est dans le même panier, ils ont des affinités de longue date, ont fréquenté les mêmes bancs d’école. L’extrême, c’est fini. Si je vote FN, ce n’est pas pour le racisme, c’est pour que les choses bougent. »

À quelques arrêts de tram’ de là, au local de la Jeunesse communiste de Saint-Martin d’Hères – ceinture rouge grenobloise –, forcément ce genre de propos jette un froid : « le discours du FN apparaît de plus en plus social, et de moins en moins raciste. Le FN bouche le trou que les communistes ont laissé vacant. Les militants FN se pointent à l’entrée des entreprises, et on ne les fout pas à la porte ! », constate Stéphane, 22 ans.

Ce local est une oasis dans un désert : la présence des jeunes dans les partis politiques s’évalue autour de 1 %. Ici, on a la tête dure comme la noix de Grenoble. L’élection présidentielle  ? C’est peanuts ! « S’intéresser à la politique est plus important que les présidentielles. On n’est pas obligés d’attendre cette échéance pour faire passer nos idées », avance Anne-Sophie, 23 ans. « Quelle que soit l’issue du vote, estime Stéphane. Nous, on va encourager les jeunes à descendre dans la rue. Il n’y a pas de vote anti-crise. » Inéluctabilité de la lutte pour militants radicaux, velléités de vote pour jeunes circonspects. Rien ne dit qu’ils entreront dans la danse électorale. Mais le bal est ouvert. Certains leur font déjà des appels du pied : « Dans cette campagne, la jeunesse sera ma grande cause  », a déclaré le 15 septembre, François Hollande sur France 2. Rétifs, désinvoltes, les jeunes grenoblois, lorsque le grand soir tombe, sont plutôt du genre à répondre « à la vote ! », avant de trinquer… à la santé de la démocratie.


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