Regards.fr : Vous êtes président de la Fondation du football et avez présidé la commission d’enquête interne à la Fédération française de football suite aux révélations de Mediapart sur les quotas de « binationaux »… Comment sortez-vous de cette expérience ?
Patrick Braouezec : Si je n’avais que la lecture de ce qui a été révélé par Mediapart, je serais complètement assommé. Les propos qui ont été tenus sont graves et montrent qu’il y a dans le football des dérives flagrantes, les mêmes que l’on peut retrouver dans le reste de la société. C’est un football d’élite qui montre ses limites. Les dirigeants – aussi compétents et honnêtes soient-ils – ne reflètent pas la diversité de la société. Ils sont tous blancs et sexagénaires… C’est trop homogène. Je parle de diversité sociale et d’origine, mais pas seulement. Il faut aussi se donner les moyens d’intégrer davantage de femmes et de jeunes. Mais il ne faut pas négliger non plus le rôle majeur que tiennent au quotidien les éducateurs, bénévoles ou entraîneurs pour les quelques 1,5 million de jeunes qui pratiquent le football et pour qui cela représente véritablement un deuxième lieu éducatif, un lieu où ils apprennent le respect des autres et d’eux-mêmes.
Regards.fr : Cela fait tout juste un an que vous avez quitté le PCF. Quel bilan en faites-vous ?
Patrick Braouezec : C’est vrai que ce départ n’était pas un acte anodin. J’y ai passé trente-sept ans de ma vie, avec beaucoup de joies et de satisfactions, mais aussi de regrets et d’échecs. Un an après, je peux dire que je n’ai aucune amertume ni esprit de revanche. Mais j’en ai tiré des conclusions. Je ne crois plus en cette forme d’organisation. Le parti politique fonctionne verticalement or il faut justement inventer des fonctionnements plus transversaux et participatifs. Ce n’est pas simple. D’autres s’y sont essayés et se sont cassé les dents, comme Attac. Aujourd’hui, avec les Communistes unitaires et la Fase (Fédération pour une alternative sociale et écologique, ndlr), les deux espaces que j’ai rejoint après mon départ du PCF, on tente de construire différemment. On ne veut pas d’un pouvoir central qui impose sa ligne de conduite à des militants dit de base.
Regards.fr : Quel bilan politique tirez-vous de l’expérience des Communistes unitaires et de la Fase ?
Patrick Braouezec : Pour le résultat politique, on est sans doute pas beaucoup plus nombreux que lorsque nous sommes partis du PCF. Pour autant, on a pu voir des choses positives se réaliser. Je pense notamment aux régionales où de nouvelles dynamiques se sont créés, y compris avec les organisations classiques comme le NPA ou le PCF. Lors des cantonales, Pascal Beaudet, à Aubervilliers (93), a porté une dynamique collective et il a battu la candidate sortante socialiste. Notre but n’est pas de tourner le dos aux organisations existantes mais de montrer que le rassemblement ne peut pas se faire autour d’elles mais avec elles. La diversité est source de conflit, on a eu l’occasion de s’en rendre compte, mais aussi d’enrichissements et de dynamiques nouvelles. Même si ça bouscule les pratiques et les certitudes des partis, il faut accepter la remise en question.
Regards.fr : Mais n’est-ce pas ce que font le PCF et le Parti de gauche en entrant ensemble dans la dynamique du Front de gauche ?
Patrick Braouezec : Ils ont fait une avancée. Mais il s’agit encore d’un cartel d’organisations. Le PCF rejetait il y a encore peu de temps la participation de forces politiques moins structurées, moins organisées, sauf à ce que ces structures se rallient purement et simplement. S’agit-il, pour des structures comme la Fase ou les Communistes unitaires, de se rallier au Front de gauche ou d’avoir accès à un front de gauche élargi, qui évolue avec la diversité qu’il accueille en son sein ? Cela soulève des questions aussi centrales que la distribution des responsabilités et du pouvoir, de l’appropriation par le plus grand nombre d’une campagne ou encore de la transversalité. En d’autres termes, on veut être traité à égalité, comme des partenaires et non comme une force d’appoint.
Regards.fr : Vous allez faire quoi pour l’élection présidentielle ?
Patrick Braouezec : Difficile à dire aujourd’hui. La candidature de Jean-Luc Mélenchon est peut-être porteuse mais il ne faut pas qu’elle confisque le débat et la diversité. Ça ne dépend pas seulement de lui, mais aussi des forces politiques qui l’entourent. Je suis justement parti du PCF, parce que j’ai considéré qu’il étaient incapables de comprendre cette nécessité. Ils ne l’ont pas compris en 2007, alors même que l’expérience de la mobilisation contre le référendum de 2005 donnait une possibilité d’occuper une place centrale dans la dynamique collective, tout en interrogeant et travaillant les questions du partage des rôles et du pouvoir. Peut-être ont-ils évolué depuis et sauront-ils le faire avec Jean- Luc Mélenchon ? Mais s’il ne s’agit que de deux organisations qui font leur cuisine ensemble, ça ne m’intéresse pas.
Regards.fr : Au-delà de la nécessité de dynamique collective que vous appelez de vos voeux, qu’est-ce qui manque à Mélenchon pour être le candidat idéal ?
Patrick Braouezec : Il doit être plus contemporain, travailler son rapport à la modernité. Il a parfois des réactions et des propositions très datées. Jean-Luc Mélenchon a raison de travailler les questions économiques et sociales, des enjeux primordiaux comme logement ou le travail, mais il a un effort particulier à faire vis-à-vis de la jeunesse, notamment celle des quartiers populaires. Ceux qui sont dans les mouvements, les associations ou tout simplement investis dans le quartier font de la politique autrement. Il faut aller au-devant d’eux, faire des signes forts pour montrer que ces jeunes comptent, et pas seulement se payer de bonne parole. Il faut qu’ils y croient et qu’ils aient de bonne raisons d’y croire, car pourquoi croiraient-ils en la gauche de gauche a priori ? Cela peut passer par le droit de vote des étrangers par exemple, un geste fort, ou encore par des actions dans les établissements scolaires de ces quartiers populaires, une priorité. Voilà aussi pourquoi une campagne électorale à plusieurs voix est nécessaire. Moi, je suis plus pertinent pour parler des quartiers que de la ruralité. Cette diversité a du sens, ce n’est pas un affichage. Et puis cela fera du bien à la gauche de divorcer d’avec le fantasme de l’homme providentiel qui rencontre un peuple. Le centre, c’est le projet, pas l’homme.
Regards.fr : Vous semblez donner aux quartiers populaires une place centrale dans les échéances électorales à venir…
Patrick Braouezec : Je suis convaincu que c’est dans ces milieux populaires que l’élection se jouera. C’est eux qui vont faire la différence, pas seulement dans les quartiers urbains mais aussi en zone rurale, où il existe de véritables zones d’exclusion. Il faut montrer qu’il n’y a pas d’opposition entre un jeune sans emploi d’un village de 300 habitants et un jeune dans la même situation d’une grande cité populaire. Ils ont un ennemi commun, une société libérale qui les laisse sur le bord du chemin. Si on les néglige, ça va être une catastrophe pour tout le monde. C’est loin de n’être qu’un enjeu électoral, c’est aussi le devenir de notre société qui est en jeu. Nous devons travailler notre capacité à les associer à un projet de société. Cela pose évidemment la question de la politique par le plus grand nombre mais cela nous donne aussi des devoirs : contribuer à ce que la politique ne soit pas incarnée par un personnel politique formaté et stéréotypé. Travailler dans ce sens-là pourrait provoquer de bonnes surprises pour les prochaines échéances électorales.
Regards.fr : Vous êtes attaché au débat sur le Grand Paris. En quoi l’enjeu est-il central ?
Patrick Braouezec : Il est central car justement assez proche de ce que je viens d’évoquer sur la nécessité de prendre en compte les quartiers populaires. Quand on a commencé à parler du Grand Paris, on a vu tout de suite vu deux hypothèses se dessiner. La première consistait à adjoindre à Paris les trois départements limitrophes, pour en faire une communauté urbaine de 6 millions d’habitants. L’autre option consistait à agrandir la métropole de manière radio-concentrique en englobant les 29 communes de la première ceinture. Contre ces deux scénarios-là, la communauté d’agglomération que je préside (Plaine Commune, qui regroupe huit villes de Seine-Saint-Denis, ndlr), rejointe par d’autres, a émis l’idée qu’il fallait une vision polycentrique de la métropole parisienne. On ne peut pas continuer à reproduire un centre et une périphérie, un dedans et un dehors. Ce qui est posé, c’est la place du citoyen. Au-delà du droit à la ville, il faut décréter le droit à la centralité. Quelle que soit sa situation, un citoyen a le droit d’être dans un endroit qui compte, à la manière de ce que nous avons vécu avec Saint-Denis et le Stade de France. Autre enjeu : que faire de cette métropole ? Une place financière, comme le disait Nicolas Sarkozy, ou une ville plus égalitaire, dans laquelle on repense le partage de l’espace public et la mise en commun. Ce qui n’exclut pas qu’une telle ville soit économiquement attractive.
Regards.fr : Enfin terminons cette rencontre par un conseil de lecture. Qu’avez-vous lu récemment, qu’est-ce que vous nous recommandez ?
Patrick Braouezec : Alors il faut que je choisisse parmi pas mal de bouquins ! Je lis entre trois et quatre livres par semaine, c’est une vraie passion. Signalons Fractures françaises, du géographe Christophe Guilluy (éd. Bourin), un livre important pour réfléchir sur les écarts entre territoires et nous renseigner sur la situation réelle de notre pays. Je recommande toujours l’auteur suédois Henning Mankell et, j’aime beaucoup les polars, le dernier Michael Connelly, je ne l’ai pas encore lu et je m’en réjouis d’avance. Plus grave, le très touchant Dans la mer il y a des crocodiles, de Fabio Geda (éd. Liana Levi), qui raconte le périple jusqu’en Italie d’un jeune Afghan, ou encore Lawrence Block, qui nous propose une vision dérangeante et stimulante de la société américaine post-11-Septembre. Enfin, citons Houellebecq, même si La carte et le territoire est moins intéressant que les précédents ou encore le dernier Laurent Gaudé, Mille orphelins (Actes Sud). Et j’ajoute, puisqu’ils me reviennent, L’enfant allemand, de Camilla Lackberg (Actes Sud), Chaos calme de Sandro Veroseni (Grasset) et deux auteurs à découvrir pour ceux qui ne les connaissent pas : Jonathan Coe et Ian McEwan.



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