Sur ses 2,5 hectares de terres cultivées en bio, il produit « 250 variétés de légumes ». Il a aussi 1,7 hectares d’oliviers et 0,8 de fruitiers. Il travaille « 12 à 18 heures par jour, 340 jours par an » et préside Univers paysan, une association de vente en circuit court, qu’il a cofondé en février 2010, rassemblant 35 producteurs locaux. Il dit : « J’ai la chance d’être mon propre chef d’entreprise et de vivre de ma passion. » Bref, Julien Romilly, 32 ans, maraîcher depuis deux ans à Niozelles dans le canton de Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence (04), est un homme actif et heureux. Enfin presque. « À ce jour, je touche 576 € net par mois. Mais j’ai encore des charges d’investissement et, en plus, cette année, j’ai pris la grêle. Quand ce sera passé, j’aimerais toucher entre 1000 et 1500 € net de salaire mensuel. » En attendant de pouvoir « vivre dignement » de son travail, il voudrait voir « la France », renouer avec « la qualité des matières premières » issues de sa terre.
Intégriste-bio ? Écolo-militant ? Paysan-Vichy-la terre- ne-ment-pas ? Taupe active des Verts ? Rien de tout cela. Julien Romilly est un jeune agriculteur convaincu que son secteur d’activité pourrait être « générateur d’emplois » dans la société française. Une vision ambitieuse qui, selon lui, manque à tous les responsables politiques français actuels. En 2012, il votera blanc.
Venu du centre de la France, il s’est posé dans la région de sa compagne. Ils font partie des quelques 15000 habitants du canton de Forcalquier. À une heure et quart de Marseille, c’est une Provence plus rauque que folklorique. Un peu cabossée, avec du chêne, des cailloux et les loups de la vallée de l’Ubaye aussi proches que les bourgeois du Luberon. La montagne de Lure en voisine imposante, les gorges du Verdon à portée de main.
Besoin des élus
Bon élève, le canton de Forcalquier ne contredit pas, ou à la marge, les enseignements que l’on peut tirer du recensement agricole 2010 « Agreste », dont les premiers chiffres sont disponibles depuis fin septembre [1] : La France, premier producteur agricole de l’Union européenne, compte aujourd’hui un peu plus de 500 000 exploitations, soit 26 % de moins qu’en 2000, année du recensement précédent. Alors qu’une exploitation sur quatre a disparu en 10 ans, la surface agricole utilisée (SAU) du pays n’a chuté que de 3 % dans la même période (de 13% dans le canton). Du coup, c’est la SAU moyenne par exploitation qui a augmenté de 31% au niveau national où elle est aujourd’hui de 55 hectares (59 hectares à Forcalquier, soit une augmentation de 45 %). Des exploitation moins nombreuses mais plus importantes. Quant à l’ensemble des « personnes [qui] participent régulièrement au travail des exploitations agricoles », elles sont aujourd’hui un peu plus d’un million, saisonniers compris.
Ces chiffres, qui disent à la fois l’effacement d’une profession et sa recomposition, Frédéric Esmiol les connaît bien. Président élu CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs, syndicat proche de la FNSEA) de la chambre d’agriculture du département, il est aussi à la tête d’une petite coopérative de collecte des céréales. Installé depuis 1987 à Mane, un village à trois kilomètres de Forcalquier, il y exploite 120 hectares de terre avec son frère. 45 ans, physique de rugbyman, dynamique, Frédéric Esmiol, en bon président de chambre d’agriculture (élu en novembre 2008 pour un mandat de 6 ans), a beaucoup à dire sur la Politique agricole commune (PAC) européenne qui sera renégociée en 2014. Enjeu principal : le montant du nouveau Droit de paiement unique (DPU) versé par Bruxelles aux agriculteurs. Au nom de la prise en compte de « spécificités mediterranéennes » peu généreuses - une montagne sèche et aride est présente sur une bonne partie du département -, il espère que ce DPU sera « solidifié ». « On a besoin des élus pour nous défendre sur ces dossiers ». Proche de l’UMP – dans son dos trône une photo où il figure aux côtés de Nicolas Sarkozy –, Frédéric Esmiol revendique des « relations correctes » avec les trois élus du département : le député et président du conseil général Jean-Louis Bianco (PS), le sénateur Claude Domeizel (PS) et le député-maire de Sisteron, Daniel Spagnou (UMP). « À l’échelle locale, il n’ont pas de divergences fondamentales, juge-t-il. On peut compter sur eux, mais ils ne sont que deux députés et un sénateur. Par contre, au niveau national, s’inquiète-t-il, les approches économiques de l’agriculture divergent selon les partis. La gauche a une orientation très bio. Que feront-ils quand ils négocieront avec les Verts ? » Son malaise n’est pas feint. Quand Nicolas Sarkozy est venu à propos du loup, dont la présence hante les éleveurs du nord du département, « il a dit qu’il fallait maintenir la biodiversité en France… J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, les politiques veulent à la fois apporter des réponses aux attentes des agriculteurs et donner des gages au discours écolo. Il faudrait une position plus tranchée. »
Des attentes divergentes
Montée des préoccupations environnementales et hausse de la demande de produits naturels « bio », ces tendances sont bien à l’oeuvre dans la société française. Mais travaillent-elles les politiques au point qu’ils prendraient le risque de froisser les « agromanagers » du terroir ?
Dans leur ferme à une dizaine de kilomètres de Forcalquier, Patrice et Elisabeth Meynet ne se font guère d’illusions. Ils se définissent eux-mêmes comme des « néoruraux », ces « venus d’ailleurs » installés dans les campagnes pour y pratiquer une agriculture à taille humaine. Catégorie marginale au sein du monde agricole, mais bien représentée dans la région où la communauté de Longo maï est implantée dans le village de Limans.
Patrice et Elisabeth ont acheté en 1987 une ferme pour y élever des chèvres. Avec un projet simple : « Vivre », résume Patrice. Entre 20 et 25 000 tomes produites chaque année et écoulées en vente directe à 2 € l’unité. « Pendant 20 ans, on a tiré deux SMIC de nos fromages », assure-t-il. Ici on prône la décroissance, on est « écolo par politique, pas pour la santé, on s’en fout de ça… » et, du haut des 12 hectares escarpés du domaine et de la douzaine d’autres en location, on jure que « trois petites fermes valent mieux qu’une grande ». On s’intéresse à la Palestine, on lit des bouquins, on ne regarde pas la télé et… on a bien conscience d’être minoritaire dans le monde agricole. Pour autant, « on voit de plus en plus de gens qui étaient des chantres de l’agriculture productiviste il y a vingt ans et qui tiennent aujourd’hui des discours radicalement opposés… », s’étonne Elisabeth, sourire ironique en coin. Ça, c’était pour les politiques, plutôt considérés comme des « opportunistes » dans la maison. Quant aux agriculteurs, « s’ils se sentent mal aimés, c’est parce qu’ils entretiennent un rapport très clientéliste aux élus », déplore Elisabeth. Les Meynet jugent les politiques français pas à la hauteur sur les enjeux agricoles. Un constat partagé avec Frédéric Esmiol mais qui procède d’attentes très différentes : quand le président de la chambre espère plus de soutien pour négocier des aides européennes à la hausse, les Meynet aspirent à une politique qui plafonnerait les productions, défendrait les circuits courts de distribution et s’inscrirait dans un projet global intégrant le respect des agricultures du Sud de la planète. Ils sont en train de passer la main à une jeune femme de 25 ans, selon une tradition bien établie à la Confédération paysanne dont ils sont militants.
Gros méchant producteur FNSEA contre gentil petit bio estampillé Conf’, l’opposition est connue, en partie réelle, et donc attrayante. Pourtant, il faut « sortir de cette vision manichéenne du monde agricole », estime François Purseigle, chercheur associé au Cevipof et maître de conférences à l’École nationale supérieure agronomique-INP Toulouse [2]. « Plusieurs formes d’organisation sociale du travail coexistent dans les mondes agricoles : une forme familiale qui a pris le train de la modernisation et est aujourd’hui déstabilisée ; une forme financiarisée qui relève de logiques spéculatives ; et à côté de ça des gens qui se trouvent dans des situations de rélégation totale… »
Nouvelles approches politiques
Au plan politique, le chercheur démonte une autre idée généralement bien ancrée à gauche : « Nicolas Sarkozy a compris l’éclatement des mondes agricoles. Lorsqu’il se rend sur le terrain, il s’adresse à des branches, des filières, éventuellement connectées à des bassins d’emploi. Il est sorti de la relation construite après-guerre entre les politiques et le monde agricole qui reposait sur le mythe de l’unité paysanne. On avait gommé les différences parce que cela était plus facile. Sauf que l’agriculture est devenue un métier comme un autre, dans lequel on peut entrer tardivement et dont on peut sortir précocément. Les politiques ont du mal à comprendre ça. Lui semble l’avoir fait. »
Le maire PS de Forcalquier, Christophe Castaner, 45 ans, élu en 2001, réélu en 2008, vice-président du conseil régional PACA, fait lui aussi le pari d’un autre type de relation. « Je ne suis pas forcément utile aux paysans mais eux me sont utiles, lance-t-il. Sur ces questions d’agriculture et de consommation responsable, j’apporte mon soutien aux producteurs qui en sont acteurs. Je veux utiliser cette approche pour marquer le territoire, lui faire une carte de visite. » Une vision utilitariste assumée. « Je n’ai pas d’adjoint aux questions agricoles et cela ne m’a pas été reproché. En milieu rural, le poids du monde agricole s’est dilué. Et les approches divergent : les consulaires (chambres d’agriculture, ndlr) sont dans un système construit dans le rapport à la chose publique ; les nouveaux alternatifs, eux, ont une autonomie économique que n’ont pas les conventionnels et leur rapport au politique n’est pas le même. La nouvelle génération veut le droit d’exploiter, pas celui d’être financé… » Le maire de Forcalquier a soutenu la création d’Univers paysan de Julien Romilly. Ce dernier donne raison à son approche pragmatique. « Que le maire nous aide parce qu’il souhaite faire de cette plateforme un marqueur “responsable” de sa ville ne me gêne pas. C’est gagnant-gagnant. »
Pauline Ladet, la jeune femme associée aux Meynet et qui s’apprête à reprendre leur ferme pour la faire vivre dans le même esprit, est ingénieure agronome. Adhérente elle aussi à la Confédération paysanne, elle défend un choix et un projet de vie : « Arriver à vivre de cette ferme, pouvoir manger, gagner sa vie et pourquoi pas aller vers du collectif en groupant des ateliers avec d’autres exploitants… » Déçue par le manque de vision globale des politiques en matière d’agriculture, elle ne sait pas pour qui voter en 2012. « Le vote du monde agricole est relativement homogène à droite mais il ne lui est pas acquis… », avertit François Purseigle. En attendant mai 2012, le souci de Pauline, en ce mois d’octobre, c’est de ne pas se laisser piquer les 12 hectares dont elle a besoin pour ses chèvres par un entrepreneur du coin qui envisagerait d’y faire une piste d’ULM.
« La vraie question aujourd’hui, c’est la maîtrise du foncier, assure Christophe Castaner. Il faudrait arriver à démanteler la propriété privée. » François Purseigle, lui, cite des exemples de pépinières d’entreprises. Et note : « Paradoxalement, il y a aujourd’hui un désir d’agriculture dans la société française. L’agriculture, c’est aussi des trajectoires de vie. Et ces jeunes montrent qu’il y a moyen de concilier projet de vie et projet professionnel. Aujourd’hui, l’un des enjeux est de considérer qu’ils participent du développement du territoire. » Avant d’ajouter qu’au-delà de l’accompagnement de ces paysans « alternatifs », les politiques doivent aujourd’hui « mieux identifier les soutiens dont ont besoin tous les agriculteurs sur leurs territoires. Sinon, on court à l’échec ».



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