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Peuple en berne, politique en panne

Analyse, par Roger Martelli| 27 janvier 2012
Mehdi, ingénieur commercial, 24 ans. Photo Laurent Hazgui/Fedephoto
 
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Curieux, cette subite passion pour le peuple… Il est aux abonnés absents, il ne s’intéresse pas à la politique, il ne va pas du bon côté. Le problème est qu’il ne suffit pas de dire aux catégories populaires qu’on les aime pour qu’elles se sentent mobilisées.

Le peuple, dedans, dehors

Certains découvrent la lune. Le peuple absent de la politique organisée ? C’est une constante de l’histoire politique. Au fond, la démocratie moderne naît pour une part de sa mise à l’écart, légale ou symbolique. Depuis 1789, le peuple est souverain « en droit » ; en pratique, sa souveraineté est dès le départ subordonnée à la capacité de discernement et à l’esprit de responsabilité ; donc à l’instruction et à la propriété. La barrière du montant de l’impôt (le « cens », disait-on au début du xixe siècle) a été levée en 1848, puis celle du sexe en 1944, mais restent ces barrières symboliques qu’un politologue avisé (Daniel Gaxie) désigna naguère comme un « cens caché ».

L’histoire politique française est ainsi, dès l’origine, celle d’une contradiction entre la marginalité populaire entretenue par la « représentation » – et aujourd’hui par la « gouvernance » (le pouvoir des compétents) – et sa participation massive dans une société politique qui n’est jamais parvenue à effacer son origine plébéienne-démocratique- révolutionnaire. La contradiction débouche sur une oscillation. Il est des moments où les catégories populaires s’impliquent civiquement (même si c’est en proportion moindre) et d’autres où elles se désengagent. Tendanciellement, les années 1930-1970 ont été une période de forte implication citoyenne. Pourquoi ? Parce que la politique avait du sens pour des millions de gens. On se mobilisait civiquement, parce que l’on croyait qu’il le fallait, soit pour changer la société, soit pour éviter sa révolution.

Le peuple n’existe pas  : il se construit

Les catégories populaires ne se sentent concernées par la politique que si celle-ci a du sens et que l’on peut peser sur elle. Or les « plébéiens » ne se sentent individuellement habilités à le faire que s’ils forment un peuple politique rassemblé, et pas seulement un agrégat de catégories socialement subalternes et dispersées. Les périodes de politisation populaire forte et de participation civique intense ont correspondu en général à des périodes d’unification. Tenu en lisière de la cité par son incompétence supposée ou sa sauvagerie latente (« classes laborieuses, classes dangereuses  »), le peuple s’est imposé comme acteur en même temps qu’il se rassemblait en « mouvement », pour obtenir sa reconnaissance légale (statuts et protection) et sa dignité symbolique.

On dira qu’il est plus facile de rassembler un peuple lorsqu’il existe un noyau d’agrégation visible (le monde ouvrier) et une activité concentrée dominante (l’industrie). Mais il ne manque pas, dans le monde contemporain, d’éléments objectivement unifiants, soit négativement (les facteurs d’exploitation et de domination des classes subalternes), soit positivement (les demandes de partage, de mise en commun, de ressources et d’institutions adaptées à la vie moderne).

Peuple politique

Ni les adversaires que l’on dénonce ni les besoins que l’on exprime n’ont encore la force d’agrégation qu’eurent autrefois les projets de la « Sociale », soit à l’échelle nationale (le projet républicain), soit à l’échelle mondiale (le projet internationaliste). Il ne sert à rien de pleurer sur le pauvre peuple absent vers lequel il faudrait « se tourner  ». La seule question qui vaille la peine est : comment la politique contribue-t-elle à permettre aux différentes composantes du peuple aujourd’hui dispersé (dans ses statuts, ses activités, ses origines), de se constituer en communauté de projet partagé ? Comment ? Surtout pas en acceptant les logiques économico-sociales dominantes.

Mais la politique contribue à l’élaboration de communautés de destin si ses formes organisées le lui permettent. Pour s’unifier et faire valoir ses droits, le peuple dispose de ses institutions  : des associations puis des syndicats, des sociétés puis des partis. C’est par le système partisan couplé à la vivacité du mouvement ouvrier, que la démocratie « bourgeoise  » échappa un temps à l’hégémonie écrasante des notables.

Or toute forme qui se reproduit à l’identique tend à se répéter et à s’étouffer. La politique a peu de chance de redevenir populaire si elle ne s’interroge pas : sur son espace de déploiement (ce n’est plus « avant tout » la nation), sur son champ d’action (l’économique, le social, le politique se recomposent sans se dissoudre) et sur ses structures (la « forme parti » est en question).

La démocratie est à relancer, donc à refonder. Or de ce travail, le peuple restera aux portes de la vie politique. Et la société tout entière sera en panne.


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En savoir plus...

  • Peuple, qui es-tu ?

    Le peuple avait disparu du vocable politique. On lui préférait « l’opinion », « les gens », « les électeurs  ». Même à gauche, le « vivre-ensemble » avait remplacé la « lutte des classes », concept disparu dans les limbes depuis la chute du mur de Berlin. Mais de la place Tahrir à Occupy Wall Street, le peuple a repris des couleurs. Et les politiques s’adressent de nouveau à lui. Lui ? Mais de qui parle-t-on ?

  • C’est quoi pour vous le peuple ?

    Mehdi, ingénieur commercial, 24 ans :

    « C’est un mot vulgarisé, ça désigne une personne lambda dans la société, avec un salaire de 2 000 euros. C’est la France d’en bas, la masse. Parce que maintenant, les classes moyennes sont en bas. Pour moi, le peuple ce sont des gens avec des salaires qui ne suffisent pas à avoir accès à un bon logement, et à la culture… comme 99 % des personnes à Paris. Même si on a fait des études, qu’on a un boulot à La Défense et un bon niveau de vie, on en fait quand même partie. »

  • Clichés

    Le peuple a un gros cul, est méchant, sent mauvais et, par conséquent, est invivable (et en plus, il picole)

    « Par les attaches et les extrémités, par l’attitude alourdie des membres, il était peuple » (Zola, Fortune Rougon, 1871).

    « Elle insistait sur la déchéance physique du vieux (...) avec une crudité de termes, comme font les gens du peuple, pour qui la délicatesse des sentiments est un luxe inutile » (Moselly, Terres lorraines, 1907).

    « Le peuple, non pas populus mais plebs, ce magma grouillant d’existences obscures et désagréablement suantes… » (Hervé Bazin, Vipère au poing, 1948).

    « J’aime le peuple, je déteste ses oppresseurs, mais ce serait pour moi un supplice de tous les instants que de vivre avec le peuple » (Stendhal, Vie de Henri Brulard, 1836).

    « Déjà on était à table quand parut Choulette (...) il ne vivait plus qu’avec des gens du menu peuple, buvait toute la journée du vin de Chianti avec des filles et des artisans » (Anatole France, Le Lys rouge, 1894).