C ’est la France qui se lève tôt, la « vraie France, celle qui souffre » comme l’haranguait en 2007 celui qui n’était encore que le candidat Sarkozy. C’est à elle qu’il promettait de « travailler plus pour gagner plus ». Mais quatre années plus tard, cette France-là se réveille avec la gueule de bois.
Il est 13 h 45. Devant l’usine Triskel dans laquelle sont fabriqués andouilles, saucisses et boudins, c’est le chassé-croisé des 2-8. Près de 150 personnes travaillent ici. Thibaud sort de l’enceinte de l’entreprise en vélo après 9 heures de travail. « Ce matin, j’ai commencé à 4 h 30. Cette semaine, c’est 10 heures par jour, la semaine dernière, c’était parfois des journées à 13 heures, et deux mois avant, seulement 5 heures. »
Le jeune homme de 26 ans est en CDI depuis quatre ans, il gagne « le Smic, plus de temps en temps des primes d’intéressement ». Au total : un peu plus de 1 000 euros pour lui, sa compagne qui ne travaille pas et leur fille de 4 ans. « On ne s’en sort pas du tout. On fait attention à tout. Quand on fait les courses, on regarde tout, on compare les prix. »
« Bosser pour rien »
Les heures supplémentaires défiscalisées, l’une des mesures phares du gouvernement pour inciter les entreprises à avoir recours aux heures supp’ et ainsi augmenter le pouvoir d’achat des salariés, ont été mises en oeuvre dès octobre 2007 (loi Tepa) mais Thibaud n’en a pas vu pas grand-chose : « Le problème, c’est qu’on est payé en heures supplémentaires qu’à partir de 42 heures, et les patrons s’arrangent pour qu’on n’en fasse pas trop. On est annualisé, alors entre 35 heures et 42 heures, on rattrape les heures qu’on n’a pas faites les semaines où il y avait moins de travail. Mais quand on a bossé 13 heures dans la journée, et qu’on n’est pas payé en conséquence, oui, on est un peu dégoûté, on a l’impression de bosser pour rien. »
La modulation des 35 heures sur l’année ne date pas du mandat de Nicolas Sarkozy, mais reste que le dispositif sur les heures supplémentaires n’a pas eu l’effet escompté. Les foyers les plus modestes, souvent non imposables, n’ont tout simplement jamais profité de la défiscalisation sur l’impôt sur le revenu. Pour les autres, le gouvernement parle d’un gain de 150 euros mensuels par ménage, l’Insee, lui, ne l’estime qu’à 30 euros. Et la mesure n’a pas fait face à la crise : le nombre d’heures supplémentaires défiscalisées a chuté dès 2009.
Ras-le-bol
Qu’attend Thibaud de la prochaine présidentielle ? Il n’a pas voté Nicolas Sarkozy en 2007, alors « je n’ai pas été déçu, mais j’aimerais qu’on aborde nos problèmes, ceux des pauvres, les candidats ont intérêt à parler d’augmentation des salaires et d’une vraie augmentation du Smic ». Il avoue « ne pas connaître grand-chose à la politique et ne pas toujours voter pour le même parti, mais le but des politiques devrait être d’améliorer la vie des gens, non ? Tout ce que je sais, c’est que les gens en ont ras-le-bol. »
« Qu’est -ce qu’il faut faire ? »
Ce ras-le bol, Cyril Le Bail, secrétaire de l’Union locale de la CGT qui compte 3 000 syndiqués, le perçoit aussi. Pour lui, « le monde du travail est déboussolé ». « Les traitements des fonctionnaires sont bloqués et les négociations annuelles obligatoires des salaires dans les entreprises se limitent à 1 % ou 2 % d’augmentation, c’est même en dessous de l’inflation. Dans le pays de Lorient, de très nombreux salariés sont au salaire minimum dans l’industrie agroalimentaire, la restauration… Les travailleurs ne s’en sortent pas, et ils ont au-dessus d’eux cette chape de plomb du chômage. Le climat a changé, il est morose. Avant, on se disait, il suffit de battre la droite pour que ça aille mieux, maintenant, ce n’est plus vrai. Les gens se demandent : “Qu’est-ce qu’il faut faire ?”. »
Thierry se pose justement la question. A 33 ans, le jeune homme a fait beaucoup d’usine, de CDD, d’intérim depuis qu’il a eu son BTS informatique industriel. Il n’a jamais trouvé dans sa branche et « maintenant je suis décalé, c’est plus difficile de trouver ». Il est au chômage depuis deux mois. Il vit chez ses parents, « plutôt de gauche, je tiens ça de mon père ». Ce qu’il attend de 2012 ? « Qu’on arrête de stigmatiser les gens sans emploi, au RSA, en faisant croire qu’ils sont feignants et en disant qu’il faut les mettre aux travaux d’intérêt général. »
Il espère aussi qu’on parle de « l’emploi, du pouvoir d’achat, et pas de la sécurité ». Car « la sécurité, c’est de toute façon le rôle de l’Etat qui doit protéger ses citoyens. ça me paraît aberrant de baser une campagne sur ce thème comme en 2002 ». Il sait qu’il votera « à gauche, mais pas forcément socialiste ».
Pour d’autres, ce sont les inégalités qui sont difficiles à avaler. Accoudé à la table d’un bistrot « populaire et plutôt de gauche », Gérard, 60 ans, ancien marin-pêcheur, se demande, lui, « pourquoi ceux qui gagnent beaucoup, beaucoup, beaucoup, paient peu d’impôts ». Il a l’impression « d’être une vache à lait ». Il a voté Jean-Marie Le Pen en 2002, François Bayrou en 2007, et est prêt à voter Marine Le Pen en 2012. « C’est un vote contestataire, c’est juste pour montrer à Sarkozy qu’on n’en peut plus. Je ne voterai pas pour elle au deuxième tour, prévient- il. Quand j’ai commencé la pêche dans les années 1970, on avait des boulots durs, mais c’était valorisant et on nourrissait bien sa famille. » Ses attentes ? « Qu’on remette la retraite à 60 ans. »
La tentation frontiste
Comme lui, d’autres avouent leur nouvelle sensibilité aux thèses frontistes. Martine, 48 ans, serveuse à plein temps et au Smic, a été séduite par Nicolas Sarkozy en 2007. Quatre ans après, pour la première fois de sa vie, elle se dit qu’elle va voter FN, Marine Le Pen, à la prochaine présidentielle. Pourquoi ? « Parce qu’elle parle de nous, des ouvriers. Parce qu’il faut qu’on arrête de nous taxer, de presser encore plus ceux qui galèrent déjà… Et qu’on n’oublie pas les retraites non plus. » Pour elle, le plus angoissant, « ce sont ces gens qui ont travaillé toute leur vie et qui sont obligés d’aller aux Restos du coeur. Moi, avec ce que je gagne, je ne peux même pas me constituer un petit budget complémentaire pour ma retraite. »
Des inquiétudes comme celles-ci, Gérard Lebreton, candidat du Front de gauche aux dernières cantonales dans le secteur de Lorient Nord, a eu l’occasion de les percevoir lors de la campagne en frappant aux portes des quartiers populaires. Pour la première fois, dans sa circonscription, une candidate FN est arrivée au second tour. Sans même faire campagne. Dans une ville traditionnellement à gauche, qui à chaque élection présidentielle a placé en tête le candidat socialiste, un tel résultat étonne.
Romain Pasquier, chercheur au CNRS et professeur à Sciences Po Rennes, limite pourtant la portée de ce score : « le FN n’a pas gagné en nombre de voix mais en pourcentage, avec une abstention record », tout en ajoutant « ce n’est pas non plus anodin que cela se passe à Lorient Nord, un territoire fragilisé ». Les Bretons, rétifs au FN, finiraient-ils par laisser s’implanter le parti frontiste ? « Pas forcément, il est vrai qu’un électorat ouvrier peut être séduit par le nouveau discours plus social, plus protecteur du FN, cela peut être un ingrédient qui va l’aider à s’ancrer en Bretagne. Mais la solidarité, les valeurs de démocratie chrétienne comme chrétiens de gauche, en ont toujours fait un terreau plutôt hostile au FN. »
Ne pas attendre 2012
Pour Gérard Lebreton, « le FN, ici, ne fait pas recette sur l’immigration, mais sur des questions de pouvoir d’achat, de précarité. Il parle aux électeurs, en utilisant leur colère, leur mécontentement et en proposant des solutions démagogiques. Pendant la campagne, j’ai eu l’impression que les gens n’avaient plus d’espoir ». Sa solution ? « Déconstruire les arguments du FN, faire de la pédagogie, ne pas attendre 2012 pour retourner dans les quartiers populaires montrer qu’on peut agir sur la vie des gens avec des mesures concrètes : limiter les hauts salaires, bloquer les prix de l’énergie et les aliments de base, augmenter les salaires… »
En face, Nicolas Sarkozy a, de nouveau, revêtu ses habits de candidat. Le 19 avril, dans les Ardennes, là-même où il avait promis d’être le « président du pouvoir d’achat », il a exposé sa nouvelle prime pour les salariés, jusqu’à 1 000 euros. Une prime non obligatoire. Pas sûr que cela soit suffisant pour séduire à nouveau les 26 % d’ouvriers qui avaient voté pour lui en 2007.



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