Accueil > La Midinale | Entretien par Loïc Le Clerc | 3 avril 2020

Après le confinement, « on peut entrer dans un nouveau type de société »

LA MIDINALE AVEC JEAN-CLAUDE KAUFMANN. Nous ne sommes pas tous égaux dans le confinement. Le logement joue un rôle essentiel. Quelle intimité, quelles nouvelles pratiques ? Quels bienfaits, quels méfaits du confinement sur nos relations familiales, sur les couples ? On en parle avec le sociologue Jean-Claude Kaufmann.

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Jean-Claude Kaufmann est sociologue et directeur de recherche honoraire au CNRS.

 

Regards. D’une manière générale, quel regard portez-vous sur le confinement ?

Jean-Claude Kaufmann. La première chose qui m’a surprise, c’est la relative facilité avec laquelle les gens l’ont accepté – après quelques jours de flottement, ce fameux week-end ensoleillé. Alors que, avant que ça nous arrive dessus, dans la société d’avant, c’est l’affirmation d’un maximum de liberté qui prédominait. On était dans cette société d’expression d’une hyper-démocratie où l’individu élargissait ses espaces d’expression, sur Internet entre autres. Et là, on passe à cette situation de guerre – pour reprendre le terme de notre Président – qui nécessite de se confiner et d’accepter d’obéir aux ordres, de montrer ses laisser-passer à la police, etc. Une crise sanitaire montre à quel point tout le monde est prêt à se mettre au garde-à-vous. C’est une rupture incroyable, impensable il y a quelques mois. On est entré dans un événement qui nous arrache de l’ordinaire et c’est le choc, la sidération, qui fait qu’on suit le mouvement, accroché aux chaînes d’info. On vit comme dans un film, mais un film qui exprime une nouvelle réalité. On est entrain de vivre quelque chose de fort. On ignore seulement si cet événement va se refermer comme une parenthèse et si on va retomber dans la normalité, ou bien si c’est un basculement vers un autre type de société, où beaucoup de choses vont être remises en jeu. Dans les soubassements de la société, il y a beaucoup d’idées qui bougent : les circuit-courts pour l’approvisionnement, la pleine souveraineté sur les médicaments, etc. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui peuvent paraître inquiétantes : on nous montre la Chine en modèle parce qu’elle a mis en place un confinement plus sévère, elle a géolocalisé les personnes, etc. Le régime en place, en France, depuis quelques semaines, a les caractéristiques d’un régime autoritaire. C’est accepté dans le cadre de la parenthèse. Mais est-ce que c’est vraiment une parenthèse ?

 

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Le confinement est un moment de plus grande intimité pour les familles, les couples. Quels bienfaits, quels méfaits ?

Pour parler du confinement en lui-même, j’ai écrit une tribune hier dans Libération pour parler des deux mondes du confinement. Une des raisons qui explique aussi l’acceptation, c’est que pour une partie de la population, le confinement peut apparaître comme une expérience acceptable. Je parle de ceux qui ont un minimum de moyens financiers, une situation résidentielle relativement confortable, et puis, comme disait Bourdieu, un « capital culturel ». Par exemple, pour ce qui est des devoir à la maison, les plus diplômés ont les moyens culturels pour relayer le prof, s’improviser en prof-familial, et vivre ça comme une expérience qui a ses richesses – bien qu’un peu pénible, un peu fatiguant. Sur les réseaux sociaux, on voit aussi l’expression de choses humoristiques, des vidéos pour apprendre à faire son pain soi-même, etc. Toute une série de choses postée sur Internet, qui alimente les médias, et qui va être montré en modèle du bon confinement. Il faut bien sûr des modèles positifs, qui montrent la capacité de résistance et d’invention de la société, mais ça masque l’autre moitié de la population, le monde du confinement extrêmement dramatique, pénible voire explosif. Dans des formes extrêmement diverses : le solitaire, les personnes dépendantes, les pauvres qui vivent dans quelques mètres carrés. Là, ça n’est pas du tout le même confinement. Si en plus manque ce capital culturel, être prof à la maison, c’est inimaginable. Le risque, c’est l’explosivité inter-relationnelle : on n’arrive plus à tenir les enfants, le couple qui avait déjà des petits problèmes… À mesure que le confinement dure, ça peut provoquer énormément de dégâts, des effondrements personnels. Tout ceci va générer de la souffrance, de la colère rentrée, silencieuse, qui s’accumule en attendant de s’exprimer. Et pour ceux-là, voir d’autres personnes vivre un bon confinement, c’est destructeur pour l’estime de soi.

Pensez-vous que le confinement va générer de nouvelles pratiques familiales, en termes de partage des tâches domestiques par exemple ?

Ce qui est très dur, c’est que pour être bien avec les autres – son conjoint, ses enfants – on a besoin de temps à soi. On ne peut pas être tout le temps les uns sur les autres. Quand on a un grand appartement ou une maison, on peut avoir une pièce à soi, changer de pièce, et puis on a les moments de rencontre. C’est bien plus facile à gérer. Plus on est forcé à être ensemble, plus on va avoir tendance à se replier sur soi, voire à la violence. Sur le partage des tâches domestiques, c’est la même chose. Ça peut être l’occasion d’une discussion, comme quand les hommes se mettent à faire la vaisselle lors des vacances au camping. Et ça peut être l’amorce d’un changement plus profond. Mais il est des cas où c’est très difficile. Les chômeurs de longue durée ne participent pas davantage, parce que leur estime de soi est déjà complètement détruite par le fait de ne pas avoir de travail. Ils sont en crise personnelle, donc se raccroche à une identité plus traditionnelle. Il faut comprendre ces mécanisme psychologique où, dans une période de crise, ça n’est pas forcément plus facile, parfois même tout le contraire.

Dans neuf mois, vous pariez sur un pic de naissances ou de divorces ?

À mon avis, on va avoir un petit pic de naissances et un plus gros pic de divorces. Là encore, il y a deux mondes. Le fait d’être ensemble toute la journée, avec beaucoup de temps libre, ça peut inciter à davantage de sexualité – donc de naissances – qui peut être vécue comme un temps de loisir et de créativité, mais, là encore, il va y avoir le contraire. La base du fonctionnement conjugal, aujourd’hui, c’est d’être le soutien de l’autre, de renforcer l’estime de soi – parce qu’on est dans une société qui détruit l’estime de soi. Quand ça se dégrade dans un couple, ça se retourne : pour constituer son estime de soi, il faut enfoncer, attaquer, dénigrer l’autre. Quand il y a un petit peu de souffrance, de non-dit, ça va être exacerbé par le confinement. Ça peut provoquer des situations de crise conjugale. La question des mètres carrés est très importante.

Infirmières, caissières, etc., les femmes sont en premières lignes dans cette « guerre ». Quel effet est-ce que cela peut avoir sur les relations entre femmes et hommes ?

On est dans une situation qui renforce un rôle traditionnel. Je note avant tout les risques de burn-out. Les femmes travaillent, sur fond d’angoisse, mais sont aussi parents-profs. Ce n’est plus la double journée, c’est la triple journée, la surcharge mentale puissance X. Avec, en plus, la notion de peur.

Que dire de la distanciation sociale ? Est-ce que ca peut changer nos rapports demain : on ne se fait plus la bise, plus de serrage de mains, etc. Quel rapport au corps ?

Comme je disais, on ne sait pas jusqu’à quelle profondeur va aller la parenthèse où nous sommes. Après la crise sanitaire va s’enchaîner une crise économique. On se vit comme dans un film, avec l’attente d’un retour à une certaine réalité et peut-être même un certain rattrapage de ce qu’on a raté. C’est le premier scénario. Mais il y a le deuxième : une sortie de crise beaucoup plus longue, plus difficile. Là, beaucoup de codes, de rituels peuvent être changés. On peut apprendre à se dire bonjour en se tapant du pied, du coude, ou que sais-je. Là, beaucoup de choses peuvent être profondément transformées, au point où l’on rentre dans un nouveau type de société.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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