Accueil | Par Loïc Le Clerc, Sébastien Bergerat | 19 novembre 2020

Combien de soignants sont morts du Covid-19 ?

Positifs au coronavirus, hospitalisés, en réanimation ou décédés : l’État communique assez peu sur les chiffres du Covid concernant les soignants. On est allé fouiller un peu.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Ceci n’est pas un complot. Par les temps qui courent, c’est toujours bien de le préciser. Mais il reste qu’il n’est pas si aisé de trouver des informations sur l’impact qu’a eu le Covid-19 sur la santé des soignants.

Le 8 octobre dernier, Olivier Véran était interrogé à ce sujet par BFMTV. Et le ministre de la Santé expliquait qu’il n’était pas en mesure de donner le moindre chiffre, invoquant « le secret médical, qui s’impose même pour les soignants », et ajoutant : « On n’a pas de décompte précis par profession des gens ». Pourtant, selon Amnesty, « plus de 7000 membres du personnel de santé sont morts dans le monde des suites d’une infection au Covid-19 », dont... 27 en France. Même Santé publique France, qui est un établissement public sous tutelle du ministère de la Santé, avance le chiffre 17 décès parmi les soignants.

 

LIRE AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Mélancolie du désastre annoncé

 

Pourquoi Olivier Véran ne s’aventure-t-il même pas à confirmer les informations de Santé publique France ? « Malheureusement, il n’y a aucun recensement fiable », déplore Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93, délégué national CGT Santé et porte-parole des médecins urgentistes de France. Même son de cloche de la part de Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française pour une médecine libre (UFML) [1], qui constate que « les remontées sont très parcellaires ».

Concernant l’hôpital, il n’y a qu’une seule source : Santé publique France. La dernière actualisation de son « recensement national des cas de COVID-19 chez les professionnels en établissements de santé » date du 10 novembre. Voici donc les derniers chiffres :

« 44.281 professionnels salariés d’un établissement de santé (PES) infectés pour la période du 1er mars au 02 novembre 2020 ; 17 décès liés à l’infection à SARS-CoV-2 depuis le 1er mars 2020, dont 5 médecins, 4 aides-soignants, 2 professionnels de santé classés « autres » et 6 professionnels non soignants ».

Le 4 juin dernier, Santé publique France faisait savoir que, concernant les EHPAD, 16.300 soignants ont été infectés. Aucun décès ne serait à déplorer.

Enfin, peu voire pas de chiffres sur les soignants hospitalisés et/ou étant passés par la case réa. Le 23 avril, l’agence nationale de santé publique annonçait que, à l’hôpital, 88 professionnels de santé ont été admis en réanimation entre le 1er mars et le 20 avril. Nous n’avons pas trouvé de données plus récentes ni plus détaillées.

Et la ville ?

Il n’y a pas que l’hôpital ou les EHPADs qui ont été touchés par le Covid. La médecine de ville – généralistes, infirmières libérales, spécialistes – a pris l’épidémie de plein fouet. Ici, aucune source « officielle », rien dans les rapports de Santé publique France où il n’y en a que pour l’hôpital et le médico-social. Pas étonnant pour Jérôme Marty, car « l’État ignore la médecine de ville depuis le début de la crise – et il recommence pour la deuxième vague. Ce n’est pas tant qu’ils veulent cacher des chiffres, c’est surtout qu’ils se foutent de nous. Comme si on n’existait pas. »

Seule la CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France) a publié des informations concernant les médecins libéraux. Contactée par Regards, elle « a déploré, au 19 novembre 2020, 58 décès de médecins directement liés à ce virus ».

Nous voici donc avec 75 soignants morts du Covid-19 en France.

« Comparé à d’autres pays, on a un nombre assez limité de soignants morts du Covid, abonde Christophe Prudhomme. Pareil pour les contaminations. Elles sont importantes, mais moindre que ce que l’on pouvait craindre. On a la chance d’avoir affaire à un virus assez peu agressif. »

« Concernant les soignants contaminés, on arrivait à un total autour de 60.000 avec les chiffres de Santé publique France, développe Jérôme Marty. Quand on rajoute, avec une pondération, les gens de la ville, on estime à 80.000 le nombre de soignants contaminés. »

 

Jérôme Marty nous explique le pourquoi de ces données : « Lors de la première vague, on a conseillé aux gens de sauter la médecine de ville et d’aller directement à l’hôpital. Donc on a envoyé des patients très peu symptomatiques, mais contaminants, dans des hôpitaux qui n’avaient pas les moyens ni les protections pour les accueillir. On a plombé les soignants de l’hôpital qui, eux mêmes, ont transmis la maladie et fait des hôpitaux les principaux clusters. Et puis, en ville, il y a quand même eu une part non négligeable de patients avec très peu de symptômes qui sont allés voir leur généraliste. Ces derniers non plus n’avaient pas les moyens de protection nécessaires. Le résultat est très visible : c’est principalement dans la région Est et à Paris que des généralistes sont morts du Covid. Pour la deuxième vague, le Covid est sur tout le territoire et pourtant il y a beaucoup moins de soignants contaminés. Ça prouve bien que lorsqu’on se protège avec le bon matériel, qu’on connaît mieux le virus, on peut mieux y faire face. »

Surmortalité

Au-delà des soignants, c’est bien la surmortalité liée au Covid qui inquiète Christophe Prudhomme : « Cette crise sanitaire se juxtapose à une crise du système hospitalier, lequel n’est pas en capacité de soigner tout le monde. Cela va entraîner une surmortalité dans la population générale qui, si l’on continue comme ça, risque d’être pire que la mortalité liée au Covid. On a déjà chiffré la surmortalité de la première vague entre 2 et 5% – liée aux retards de diagnostic, de prise en charge, de traitement. Quand on sait qu’on a un peu plus de 600.000 décès après un cancer chaque année en France, ça n’est pas rien 2% de plus ! »

Pour le médecin urgentiste, cette surmortalité est évitable, car elle est liée à « un système de santé à l’agonie et une stratégie de gestion de la crise catastrophique ». Concernant le système de santé, il semble improbable qu’Emmanuel Macron change de logiciel. Il a déjà martelé que les problèmes de l’hôpital n’étaient pas dus aux manques de moyens et de personnels mais à une mauvaise organisation… Quant à la gestion de crise, Christophe Prudhomme n’en démord pas : « La question n’est pas de remettre en cause le confinement – notre arme atomique, avec les dégâts collatéraux qu’elle implique – mais de constater qu’on a très mal utilisé les autres armes en notre possession, notamment les tests ou les masques – le problème, ça n’est pas d’être tous masqués dans la rue, c’est d’être tous masqués chez soi ! »

Au micro de BFM, Olivier Véran, incapable donc de parler des soignants décédés, annonce tout de même qu’il donnera « quand [il] l’aura » le chiffre du nombre de soignants qui souffrent de séquelles et d’une invalidité partielle liée au coronavirus. Un chiffre qu’il estime à « quelques milliers ». Mais pour Jérôme Marty, « le pire dans cette histoire, c’est que, le Covid étant reconnu comme maladie professionnelle, tous les soignants qui l’ont attrapé ont fait une déclaration. Donc les chiffres, ils les ont, de façon extrêmement précise, tant pour la ville que pour l’hôpital. »

Le 29 avril, Olivier Véran annonçait que nous allions connaître le nombre de décès à domicile du Covid-19 « au mois de juin ». Fin août, l’Inserm avançait le chiffre de 1800 morts. Un chiffre provisoire, mais essentiel à des fins de transparence, une qualité politique si rare en cette période.

 

Loïc Le Clerc
Infographie : Sébastien Bergerat

Notes

[1Jérôme Marty est l’auteur du Scandale des soignants contaminés, aux éditions Flammarion.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.