Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 18 mai 2020

Covid-19 : « Ce sont les petites concentrations de population qui jouent sur la transmission du virus »

Comment se déplace le coronavirus ? Quel rôle joue la concentration de personnes dans sa transmission ? Comment le confinement a changé notre rapport à l’espace ? On a causé avec le géographe Jacques Lévy.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Jacques Lévy est géographe et urbaniste, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et à l’Université de Reims, membre du rhizome de recherche Chôros.

 

Regards. En tant que géographe, quel regard pose-t-on sur la séquence historique que l’on vient de vivre ?

Jacques Lévy. C’était une expérimentation sociale massive, qui touchait beaucoup d’aspects de la vie, notamment l’espace. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il s’agit d’un événement mondial, probablement le plus mondial de tous les événements qu’on ait pu connaître. Pratiquement en même temps, tout le monde a fait la même chose. À ma connaissance, c’est une première dans l’histoire. Mais ce qui est intéressant, c’est que ça n’est pas tant l’épidémie qui a été mondiale – la vitesse de propagation a été importante mais pas significativement plus que d’autres épidémies –, mais la réponse humaine à la spécificité du virus : sa forte contagiosité, sa relativement faible létalité et sa faible morbidité. Le Covid-19 peut faire des dégâts mais en même temps il est invisible pendant toute une partie de son parcours. Par ailleurs, il y a cette forte pression sur les hôpitaux. Ces éléments réunis ont eu pour conséquence que la décision logique était le confinement, ce qu’on n’a pas connu pour les grippes, alors que le Covid-19 ne sera probablement pas une épidémie exceptionnelle en termes de létalité. Tout cela pour dire que ça n’est pas l’aspect biologique qui fait la mondialité, c’est le fait que les sociétés ont réagi de manière spectaculaire et similaire.

 

VOIR AUSSI SUR REGARDS.FR
>>
Frédéric Keck : « Il y a un décalage entre la petitesse du coronavirus et l’ampleur des phénomènes politiques qu’il cause »

 

Au micro de France Culture le 8 mai dernier, vous évoquiez les échelles – « l’échelle du logement, [...] celle des 1 km [...] des 100 km ». En quoi est-ce que cette limitation et cette modulation de l’espace a changé nos vies ?

D’une part, il y a eu une limitation évidente de la maîtrise des échelles. Ce sont surtout les individus qui maîtrisent la totalité des « échelons » – du corps au monde –, ce sont eux les plus grands acteurs spatiaux. Classiquement, on se représente l’individu comme étant lié à une petite échelle, or c’est une erreur, l’individu est mobile, même sans bouger il a accès au monde entier, de différentes manières. Avec le confinement, on a enlevé beaucoup d’échelles à l’individu. On lui a aussi enlevé la co-présence, le fait d’être en présence d’autres corps, et il a dû s’adapter grâce aux télécommunications ce qui a permis de faire fonctionner presque les 2/3 du système productif. Par ailleurs, on a rajouté des échelles politiquement autorisées qui n’étaient pas habituelles, comme, en France, le kilomètre ou maintenant les 100 kilomètres. Ça n’est pas absurde d’avoir décidé cela, mais ça ne correspond à rien de commun. Le « 1 km » ne correspond pas à l’espace local, pas même au quartier ou au voisinage. Il a donc fallu inventer la vie qui va avec. Et comme dans ces territoires, il y avait très peu de choses qui fonctionnaient, les gens ont eu devant eux le spectacle d’un espace habitable qui n’était plus habité, notamment dans les villes où, pour ceux qui ne le savaient pas encore, ils ont découvert ce ne sont pas les bâtiments qui font la ville mais les citadins. Ces boutiques fermées, ces rues désertes, c’était un peu comme la bombe à neutrons : une bombe qui tuent les gens sans détruire les bâtiments. Cette situation était un peu sidérante. Les gens ont constaté par le regard ce qu’ils perdaient par rapport à une vie urbaine à laquelle ils ne faisant pas forcément attention.

Le 23 mars, sur le site AOC, vous écrivez que les grandes villes sont moins touchées par le Covid-19 que « les plus grandes densités de cas se rencontrent plutôt dans des villes petites et moyennes [...] où les interactions supposant une interconnaissance représentent une grande part de l’ensemble des liens ». À l’époque, vous faisiez deux suppositions : ou bien « les citadins bénéficient d’une immunité particulière qui serait liée à leur forte exposition permanente à des agents pathogènes multiples » ou bien sont-ce les « liens forts » entre les habitants des petites et moyennes villes qui ont favorisé les contacts ? Qu’en pensez-vous aujourd’hui ?

La description s’est trouvée confirmée. La donnée de base pour faire des comparaisons, c’est celle du carré de la population, qui détermine la potentialité de liens. Un village de 1000 habitants, c’est un million de liens possibles. Une ville d’un million d’habitants, c’est 1000 milliards de liens possibles. L’ordre de grandeur est donc complètement changé. En bonne logique, on aurait dû avoir ce type de proportionnalité. Or déjà, le virus ne s’est pas propagé partout – presque tous les pays européens sont coupés en deux. Si l’on prend les zones où le virus s’est répandu de façon significative, ça n’est pas forcément dans les plus grandes villes qu’il y a le plus de cas. L’exemple le plus spectaculaire, c’est la Corée du Sud, où le virus est entré par l’aéroport de Séoul. Il y a eu ensuite, dans la ville de Daegu, un gros cluster lié à un rassemblement religieux, puis le virus s’est diffusé dans l’ensemble du pays, mais Séoul est très peu touchée. C’est aussi le cas en Italie avec Milan, peu contaminée, alors que la Lombardie l’a été beaucoup. Il faudrait un travail d’épidémiologie approfondi pour expliquer ce phénomène, mais il y a un certain nombre d’indices qui laissent penser qu’il y a une immunité des citadins – un peu comme les enfants allant à la crèche, plus exposés aux maladies et qui développent par la suite un appareil immunitaire plus puissant. Il n’est pas impossible que dans les zones centrales des aires urbaines, il y ait un type de pratique sociale de « frottement » qui fait que l’exposition à l’altérité est plus forte et que donc le citadin de ces zones est plus exposé à des agents pathogènes. Prenons l’exemple de l’Île-de-France, une zone de forte contamination, mais pas aussi importante que dans le Haut-Rhin. À l’intérieur de l’Île-de-France, on ne constate pas une surinfection ou une surmortalité à Paris – où la densité est beaucoup plus forte que dans la banlieue ou le périurbain francilien. Selon le modèle des contacts potentiels, il devrait y avoir plus de cas à Paris intra-muros. Il faut par ailleurs avoir à l’esprit que près de la moitié des patients dans les hôpitaux parisiens ne sont pas des Parisiens à proprement parler. Une étude de l’Observatoire Régional de Santé Île-de-France recalcule les données en fonction du lieu de résidence et on s’aperçoit qu’il n’y a pas de différences significatives entre la zone centrale et le reste de la région, sauf la Seine-Saint-Denis. Là, on a d’autres logiques, qui ne sont pas du tout liées à la densité, qui ne sont même pas liées au taux d’occupation des logements. Ce qui joue, ce sont les causes liées, en général, aux inégalités sociales. Mais même là, c’est dans la partie périphérique de la Seine-Saint-Denis qu’il y a eu le plus de cas, donc dans des zones plus diffuses.

« En Lombardie, les taux les plus importants de concentration se manifestent dans les petites villes, où l’interconnaissance entre les gens est très forte – et où il n’y a pas de transports en commun –, mais pas à Milan. »

Une étude de l’Insee semble pourtant vous contredire. On y lit que « plus le nombre de personnes est important dans un territoire restreint, plus le risque de contacts est grand [...] C’est dans les communes les plus denses que le surcroît de mortalité est le plus important (+49% contre +26% en France). À l’inverse, dans les territoires les moins denses, les décès en 2020 sont plutôt stables par rapport aux années précédentes. » Qu’en dites-vous ?

À l’échelle de l’ensemble des pays touchés, cela ne se vérifie pas. Il y a eu deux pays où on aurait pu penser que c’était vrai : l’Espagne et les États-Unis, où il y a eu beaucoup de malades à Madrid et à New York. Mais même dans ces cas, on voit que New York est une des seules grandes villes massivement touchées. Quant à Madrid, les études montrent que ce sont certaines zones périphériques de la métropole qui sont les plus touchées. La communauté de Madrid est une région très étendue, avec des parties périurbaines, et c’est là qu’il y a eu le plus de cas par habitant. En Espagne, il y a des endroits bien moins peuplés et bien moins dense que la capitale où il y a eu des taux de contamination encore plus important, dans la région de la Rioja par exemple. Mais, c’est vrai, quand il se trouve qu’un cluster se forme en pleine ville, le fait qu’il y ait beaucoup d’habitants alentour joue un rôle. Il y a une part de hasard – compte tenu de notre connaissance – et il y a la logique propre de ces clusters extrêmement dynamiques. Dans beaucoup de pays, leur point de départ a été un rassemblement religieux, avec les effets mécaniques considérables que l’on connaît. Ça n’est pas exactement le type de relation qu’ont les citadins, qui développent plutôt ce qu’on appelle en sociologie des « liens faibles » entre un grand nombre de personnes. Ce qui apparaît finalement, c’est que ce sont les petites concentrations à fortes interactions internes qui jouent sur la transmission du virus. En Lombardie, les taux les plus importants de concentration se manifestent dans les petites villes, où l’interconnaissance entre les gens est très forte – et où il n’y a pas de transports en commun –, mais pas à Milan.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Concernant la Conspiration mondiale de la ʺpandémie ʺ, la principale différence entre la France et l’Italie, est qu’en Italie il existe des députés ! …

    La Députée italienne Sara CUNIAL,
    dénonce courageusement au Parlement, la mafia médicale, l’État profond, Le groupe Biderberg, Sanofi, Glaxo, le tatouage quantique, la reconnaissance faciale, Gavi, ID2020…
    Et demande au Président italien, la traduction de Bill GATES devant la CPI, pour Crimes contre l’Humanité .

    https://www.youtube.com/watch?v=Mf0iYmVJGTk

    Bernard Décombe Le 19 mai à 01:07
  •  
Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.