Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 28 septembre 2020

ÉDITO. Ne pas se tromper d’ennemi

Vendredi 25 septembre, un jeune homme de rend devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, armé, afin de s’en prendre aux journalistes de la rédaction qui viennent de republier les caricatures de Mahomet et ce alors que le procès des attentats de 2015 se tient au même moment. Bilan : deux blessés, un héros pris pour un complice et de dangereuses récupérations politiques.

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Bien sûr il y a l’acte. Barbare. Celle d’un jeune homme, Ali Hassan, tout juste majeur, qui a voulu « venger le prophète » après la nouvelle publication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo. Deux victimes, deux confrères, gravement atteints – et à qui notre solidarité est pleinement acquise. Et toute une équipe aussi, celle de l’agence de presse Premières lignes, touchée. Une fois de plus l’horreur. L’effroi. En plein cœur de Paris. Un quartier entier condamné à revivre les mêmes scènes. Celles des attentats contre Charlie Hebdo, en 2015. Les hurlements. Les sirènes de police. Celles des pompiers. Un périmètre de sécurité et un confinement imposés. Et cette femme de ménage, dont on ne connaît pas le nom, obligée une nouvelle fois de nettoyer le sang. Glaçant.

 

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Bien sûr la condamnation a été unanime. Parce que la presse a une nouvelle fois été la cible. Et si Hassan – fort mal renseigné – pensait toucher les journalistes de Charlie, il n’en a pas moins visé des hommes et des femmes libres. Une liberté qui dérange. Et qui tue encore. Quelques jours après la diffusion d’un appel, signés par une centaine de médias – dont Regards, même si nous n’avons pas été associés à l’initiative dès l’origine – pour défendre la liberté, il faut redire en chœur combien la liberté de la presse, celle de penser, celle de caricaturer – y compris jusqu’à l’outrance, tant que celle-ci ne tombe ni dans le racisme ni dans la discrimination – ne se discute pas.

Bien sûr il y a eu de nombreuses réactions. L’une d’entre elle mérite notre attention. Manuel Valls. Lui, encore lui. Pourquoi ? « La société s’est relâchée, et l’ennemi terroriste se nourrit de nos faiblesses », affirme-t-il au Parisien. Ah ? Comment ? Pourquoi ? Qui ? Sur quoi se base-t-il ? On s’en fout. Pour Le Parisien, s’il le dit, c’est que ça doit être vrai. Et puis c’est un ancien Premier ministre. Alors s’il le dit, ça doit être vrai. Et puis peu importe les travaux des sociologues, des géographes ou des historiens pour « comprendre » la société, ceux-là ne servent à rien d’autres puisque « expliquer, c’est déjà coupe excuser ». Sans doute eux-aussi sont-ils complices de l’islamisme. Une interview pleine de confusion, l’Islam amalgamé. Et cette affirmation sortie de nulle part – ou inspirée de sondages hasardeux : « Une partie non négligeable de la jeunesse musulmane ne condamne pas les attentats de Charlie ». Non négligeable ? Combien ? Qui ? Où ? On n’en saura pas plus. Quelle indécence.

Après l’attaque, Youssef a tenté d’attraper l’apprenti terroriste en lui courant derrière, dans le métro, avant d’être lui-même interpellé. Son tort ? Avoir un visage suspect. Comprendre racisé.

Bien sûr il y a eu deux suspects interpellés, et le parquet antiterroriste saisi. Où est passé le second suspect ? Parce que plusieurs heures durant, il y avait bien deux suspects. Dont celui qui a passé une dizaine d’heures en garde à vue mais dont plus personne ne parle. Pourtant, ce second suspect se serait bien passé du traitement injuste dont il a fait l’objet. Pas une ligne dans Le Parisien de ce dimanche. Pas une ligne non plus dans le Journal du Dimanche. C’est dans Libé que l’on prend des nouvelles de celui qui a sans doute eu le tort d’avoir un visage suspect. Comprendre racisé. Après l’attaque, Youssef a tenté d’attraper l’apprenti terroriste en lui courant derrière, dans le métro, avant d’être lui-même interpellé. « J’ai cru qu’on allait me traiter comme un héros et on m’a mis derrière les barreaux », a-t-il lancé à son avocate.

Paul Moreira, journaliste et réalisateur de documentaires pour Premières lignes lui a rendu hommage sur Twitter : « Nous savions qu’un ouvrier avait couru pour attraper le terroriste contre Premières Lignes. Nous ne savions pas qu’il était soudain devenu le "deuxième suspect" exposé partout comme "Algérien". Il s’appelle Youssef. Merci pour votre courage, Youssef ». En revanche, pas un mot de notre ancien Premier ministre pour signaler cette injustice et rendre hommage au courage de ce jeune Youssef, tout juste âgé de 33 ans. Faut pas déconner. Il est Algérien… Racisme, discrimination, dites-vous ? Non, surtout pas. Pas la police quand même.

Ah ben tiens, la police, justement. Parce que bien sûr il y avait deux suspects, disais-je. Deux visages suspects. Des visages racisés qui ont fait le tour des réseaux sociaux quelques minutes seulement après leurs interpellations. Des photos qui ont fait le bonheur de l’extrême droite, hyper-active sur Twitter notamment. À peine deux heures après l’attaque à l’arme blanche, de nombreux profils du réseau social Twitter, proches des réseaux d’extrême droite, ont diffusé les photos du suspect menotté et à genoux dans un commissariat. Ils sont bien renseignés ces gens-là. La police serait-elle la source de ces agitateurs de haine ? Le Parquet de Paris a ouvert une enquête. À suivre…

« L’ennemi se nourrit de nos faiblesses », affirme Manuel Valls. Encore faut-il ne pas se tromper d’ennemi. Et ne pas se nourrir du ventre immonde de celui qui est encore bien fécond.

 

Pierre Jacquemain

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  • L’ennemi ce n’est pas le Rassemblement National, qui est un parti légal ayant comme les autres partis le droit de faire de la politique. L’ennemi c’est l’islamisme.

    Glycère BENOIT Le 28 septembre à 09:55
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