Accueil | Éditorial par Loïc Le Clerc | 8 juin 2020

ÉDITO. Violences policières : ceci n’est pas une pipe

Le racisme dans les rangs de la police, les violences policières comme méthode de maintien de l’ordre, tel un tir réglementaire de LBD, ça crève les yeux. Visiblement, ça n’aveugle pas que les victimes.

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Figurez-vous un corps humain. Celui-ci est atteint d’un cancer. Grave, mais pas incurable. Le temps passant, sans traitement adéquat, la tumeur grossit. Le cancer est invasif, ne cesse de progresser, avec le risque d’envahir les autres organes, créant ainsi des métastases. Ce corps humain, c’est la police française. Ce cancer, c’est le racisme. Ces métastases, ce sont les violences policières.

 

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Imaginez maintenant un médecin se présentant devant ce patient cancéreux. Ce dernier explique son mal-être, mais le docteur rétorque : « Tout va bien monsieur, pas besoin de faire d’examens, vous n’avez rien ».

Que dire de ce médecin ?

Lorsque Christian Jacob, président de Les Républicains, lance : « Des violences policières en France, cela n’existe pas, c’est un mensonge », que dire ? A-t-on jamais entendu pareille sottise ? Un déni si grand se soigne-t-il ? Car pour soigner, encore faut-il avoir le bon diagnostic….

On n’est pas raciste, mais...

Alors que la semaine dernière, deux journées de manifestation ont marqué l’histoire de l’antiracisme français – le 2 juin à l’appel d’Assa Traoré et le 6 juin à l’appel de nombreux collectifs, les deux événements rassemblant plus de 20.000 personnes –, l’Intérieur, la préfecture de Paris et ses divers bras armés syndicalistes s’en sont donnés à cœur joie dans le commentaire, la palme revenant à Synergie Officiers qui fait un lien entre la manifestation du 6 juin et la mort d’un dirigeant d’Al-Qaïda, tout en mêlant Charlie Hebdo à leur élucubration. Une position totalement assumée par leur leader.

Face à ces accusations de racisme, le syndicat UNITÉ SGP POLICE a tenu à réagir via Twitter, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ont tiré dans le mile : « Avant hier soir un équipage de la CRS 45 a sauvé de la noyade un homme recherché d’origine maghrébine qui avait sauté dans le Rhône pour échapper au contrôle. Les CRS ont tout fait pour le sauver. Et ils ont ramené l’individu. LA POLICE EST RACISTE ? Non, elle est républicaine !! »

Ça se passe totalement de commentaire. Une pensée pour Samir qui, se jetant dans la Seine à l’Île-Saint-Denis, a lui aussi été rattrapé par les forces de l’ordre, avant d’être insulté – le « bicot », c’est lui – et frappé dans le fourgon, provoquant l’hilarité générale. Pardon, on n’avait dit pas de commentaire… C’est pas ce même syndicat qui trouvait que « bamboula », c’était « à peu près convenable » comme qualificatif ?

« BAMBOULA C’EST RACISTE ? Non, c’est républicain !! »... Passons.

Et rendons à UNITÉ SGP POLICE ce qui lui appartient : un exemple de police républicaine. Le problème, quand on raisonne par l’exemple, c’est que la quantité prône vite sur la qualité. Parce que si vous cherchez des contre-exemples, soit des moments où la police serait soudainement a-républicaine, vous allez en trouver pléthore. Rien que ces derniers jours.

Il y a les « Oh c’est un petit Rom. C’est des sous-merdes, des sous-êtres humains [...] Bougnoule, bicot, youpin, negro... C’est normal, c’est dans le vocabulaire. Et si on n’accepte pas, on n’a pas d’humour. » Mais aussi les « Bougnoules [...] nègres [...] fils de pute de juifs [...] De toute façon la guerre raciale elle est inévitable. » Et que dire de cette enquête de Streetpress où dans un groupe Facebook privé qui compte plus de 8.000 membres, des policiers et quelques gendarmes postent de nombreux montages, messages et commentaires racistes et sexistes. Parfois, les propos flirtent avec le suprémacisme blanc et l’appel à la guerre civile. On a connu des policiers mis à l’index pour des signaux de radicalisation bien plus faibles que ça – on a connu des enquêtes internes implacables quand il s’agit de retrouver quel flic parle aux journalistes.

La vérité est ailleurs

Tout ceci n’existe pas. Pis encore, pour le secrétaire général du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale, tout ceci est un « complot médiatique et politique ».

Et l’État face à tout cela ? Emmanuel Macron « ne souhaite pas réagir publiquement à ces événements », fait savoir l’Élysée. Ok. Voilà qui tranche avec bien des dirigeants dans le monde qui ont su saisir ce moment inédit – à commencer par Justin Trudeau qui a posé le genou à terre pour rendre hommage à George Floyd. Interrogée sur les propos racistes, sexistes, antisémites et suprémacistes de policiers de Rouen, la Garde des Sceaux Nicole Belloubet rétorque : « Si les faits sont avérés ». Du courage en politique… Le matin de la manifestation pour Adama Traoré, le préfet de Paris Didier Lallement diffusait une note à tous les fonctionnaires, indiquant que « la police de l’agglomération parisienne n’est ni violente, ni raciste [...] Si certains d’entre nous faillissent dans l’exigence d’impartialité et d’excellence qui est la nôtre, ils seront sanctionnés comme ils l’ont été à ce jour. »

« À ce jour », on compte sur les doigts d’une main les policiers sanctionnés par la justice lors de ces dernières décennies.

Étonnamment, c’est Christophe Castaner qui se fait le plus sévère sur cette question : « Le racisme n’a pas sa place dans la police républicaine », affirmait-il le 27 avril, Début juin, le ministre de l’Intérieur a haussé le ton concernant le racisme et les violences : « Il faut que chaque faute fasse l’objet d’une enquête ». À noter que lorsque ces propos ne sortent pas de sa bouche mais de celle d’un policier ou d’une chanteuse, pour ce même Castaner, c’est intolérable – sachant que lui même arguait en 2019 : « Il faut arrêter de parler de violences policières, je ne connais pas de policier qui attaque des manifestants. [...] je n’ai jamais vu un policier ou un gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste. » Docteur Christophe et Mister Castaner...

Réaction de Stanislas Gaudon, secrétaire national d’Alliance, aux dires de son ministre : « C’est une menace en bonne et due forme. C’est un peu l’État qui lâche sa police. » La gangrène est virulente. En 2020, c’est un syndicat d’extrême droite qui veille à la bonne application des lois de la République. Au XXIème siècle, la majorité des policiers, des gendarmes (et même des militaires) votent pour le candidat d’extrême droite à chaque élection. Tel une milice prête à répondre aux ordres, à lâcher les chiens. Comme le dit si justement Christiane Taubira dans le JDD : « Chaque dérapage individuel tache l’institution entière ».

Que les choses soient claires : non, tous les policiers ne sont pas racistes. Tous les organes du malade ne sont pas cancéreux. Le problème avec le cancer, c’est que si on ne le traite pas rapidement, c’est lui qui gagne et c’est le patient tout entier qui meurt. Et il semble peu déontologique pour un médecin de laisser mourir son patient d’un cancer sans l’avoir prévenu qu’il était malade et, de fait, sans avoir rien fait pour le soigner, à défaut de le sauver. Je dis ça, je dis rien. De toute façon, ça n’existe pas les cancers.

 

Loïc Le Clerc

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