Accueil | Éditorial par Pierre Jacquemain | 14 décembre 2020

ÉDITO. Violences sexuelles : un combat loin d’être gagné

La vague #MeToo continue son chemin. Après le monde du cinéma, celui du sport, c’est au tour du milieu universitaire. Et la politique ? Et la gauche ? Le combat politique, culturel, judiciaire, sera encore long.

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La semaine dernière a été terrible. Pour les femmes victimes d’agressions sexuelles, en particulier. Dans les rues désertes, dans l’espace public – pensé par et pour les hommes –, les femmes ont constaté l’augmentation du harcèlement et des agressions sexuelles. Dans les foyers, au domicile conjugal, les violences ont progressé. Selon le ministère de l’Intérieur, les violences sexuelles et sexistes ont enregistré une hausse de 15% depuis le 30 octobre. Reste que le problème n’a rien de contextuel.

Bien sû, #MeToo est passé par là. De nombreuses affaires ont ainsi pu être révélées, notamment dans le cinéma. Dans le monde du sport aussi, avec les révélations dans les milieux du patinage, du judo ou de l’équitation. Le monde universitaire n’est pas épargné. Des étudiantes se sont confiées cette semaine au journal Le Monde. La journaliste Sylvia Zappi a ainsi révélé une affaire de harcèlement et d’agression sexuelle d’un enseignant sur une dizaine d’étudiantes. « Une figure de la gauche intellectuelle mise en cause à l’Université de Paris », a titré lemonde.fr.

 

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À gauche, on se dit horrifié. On se félicite que le mouvement #MeToo ait réveillé la classe politique. Mais en dehors de l’affaire Baupin – rendue possible par quelques militantes écologistes – ou plus récemment avec l’affaire Aidenbaum (ex-maire du 3ème arrondissement de Paris), peu de faits déclarés ou supposés ont émergé dans le domaine public. La gauche serait-elle épargnée ? L’ensemble du champ politique serait-il clean ? En politique, comme souvent dans l’entreprise, on préfère s’épargner des frais de justice et les éclaboussures médiatiques, en privilégiant les règlements internes.

Plusieurs partis de gauche et syndicats ont mis en place des commissions de règlements des conflits au sein de leurs instances. Force est de constater que ça n’a pas été couronné de succès et pose, par conséquent, la question de leur légitimité. Parce que la question des violences, des agressions ou du harcèlement sexuels, ne se règle pas entre soi. Parce qu’il y a un problème, structurel, culturel qui ne peut pas se régler au sein des partis politiques, des syndicats ou des associations. C’est bien devant les tribunaux que ça doit – ou plutôt que ça devrait – se régler.

Hélas, lorsque les affaires se sont portées en justice, elles se sont souvent soldées par des non-lieux. Des prescriptions. Voire des condamnations insignifiantes. Et il y a ceux qui se cachent derrière leur immunité parlementaire comme le député Benoit Simian (LREM), accusé de violences et d’harcèlement. La lutte contre les violences faites aux femmes devait être la grande cause nationale du quinquennat, avait assuré le président de la République. Pourtant, le bureau de l’Assemblée nationale vient de rejeter cette semaine la demande du parquet de Bordeaux de lever l’immunité parlementaire du député de la majorité.

À la rescousse de DSK

Une autre affaire refait surface dans l’actualité. Celle d’une personnalité politique connue pour l’assurance de son irrésistibilité. Dominique Strauss-Kahn a annoncé cette semaine la sortie en 2021 d’un documentaire pour donner « sa version des faits » dans l’affaire dite du Sofitel. Au même moment, Netflix diffusait sa série-documentaire, « Chambre 2806 : l’affaire DSK », réalisée par Jalil Lespert. On y retrouve les témoignages de la femme de chambre du Sofitel, Nafissatou Diallo, des proches de DSK au FMI mais aussi au Parti socialiste.

En tête des films les plus regardés sur la plateforme américaine, on y revoit avec stupéfaction la réaction des socialistes à l’annonce de l’arrestation du patron du FMI – à l’époque champion des sondages pour succéder à Nicolas Sarkozy. Une réaction unanime que n’a pas manqué de relever la journaliste Raphaëlle Bacqué, présente dans le documentaire : « Ils disaient tous : ça ne lui ressemble pas ». Pas un mot, jamais, pour la supposée victime Nafissatou Diallo. Les apparatchiks du Parti socialiste ne se remettent visiblement pas de leur idole perdue.

Même interrogés après #MeToo, les socialistes persistent et signent. Cela fait froid dans le dos. Jack Lang ose : « L’amour n’est pas un complot du diable. L’amour appartient aux êtres humains. Il est peut-être plus spécialement porté vers les choses de l’amour. Et alors ? Et alors ? Un président de la République doit être un homme sans sensualité ? » De l’accusation de viol, Jack Lang retient un trop plein « de sensualité ». D’une série documentaire, nous voilà passé au film d’horreur. Et Jack Lang n’est pas le seul à venir à la rescousse de DSK.

DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

Elisabeth Guigou qui vient d’être nommée – sans rire ! –, à la tête d’une commission sur les violences sexuelles commises contre les enfants déclare : « Que nous ayons l’idée que Dominique était un séducteur… mais il y a une très grande différence entre être charmeur, être séducteur et puis la contrainte, le viol. D’ailleurs pourquoi aurait-il besoin de le faire ? C’est un homme charmant, brillant, intelligent, il peut être drôle par moment. Pourquoi ? » DSK avait tout : l’argent et le pouvoir. Voilà qui suffit à le déclarer innocent. Comme si les violences sexuelles étaient le crime des hommes sans argent, sans pouvoir. Le crime des pauvres.

C’est quand le film-documentaire évoque l’affaire du Carlton à Lille (où DSK fréquentait des prostituées) que l’ancienne ministre du Travail, par ailleurs ex-Garde des Sceaux, s’indigne : « On découvre une vie personnelle… ce n’est pas possible de se comporter comme ça. Pour toutes les femmes, pfff… c’est un comportement condamnable ». L’histoire ne dit pas si Elisabeth Guigou condamne DSK sur le plan moral, à savoir celui de ses pratiques sexuelles, ou si elle le condamne pour les agressions sexuelles dont il est accusé. Rien n’est moins sûr et c’est sans doute le plus déroutant.

Enfin, c’est au tour de l’avocat Richard Malka, d’assumer et de défendre Dominique Strauss-Kahn : « Elles [les prostituées, ndlr] disent qu’il y a des comportements brutaux mais c’est relatif. Surtout, c’est un jeu. C’est consenti. Et c’est ça la sexualité. » Se rend-il compte que s’il est un jeu, il est celui des hommes puissants, de pouvoir et d’argent ? Celui de ces hommes qui croient pouvoir disposer du corps des femmes ? Un combat politique, culturel, judiciaire loin d’être gagné…

 

Pierre Jacquemain

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