Accueil | Par Rokhaya Diallo | 23 août 2021

L’anonymat, un précieux outil démocratique

On a tendance à penser spontanément que l’anonymat serait un élément central dans la diffusion de fake news ou dans les agressions en ligne. En réalité, c’est tout l’inverse. Les personnes qui expriment le plus d’agressivité ne sont pas celles dont l’identité est masquée par un pseudonyme, alors que l’anonymat peut être utile en de nombreuses circonstances.

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Dans le cadre du grand débat national, Emmanuel Macron s’est prononcé en faveur de la « levée progressive de tout anonymat » sur Internet, afin de « restaurer le statut de l’information ». C’est une position qu’il défendait déjà en tant que candidat à la présidence, puisqu’il déclara alors vouloir contraindre les messageries instantanées de type Whatsapp à livrer leurs clés de chiffrement, pour pouvoir dévoiler l’identité de leurs utilisateurs.

 

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Spontanément, de nombreux internautes se sont montrés favorables à cette idée, qui sous-entend que l’anonymat serait la source de la diffusion d’informations volontairement erronées. En réalité, il n’est pas nécessaire d’être anonyme pour propager des informations fausses. De nombreuses personnalités identifiées (dont les comptes sur les réseaux sociaux sont certifiés) colportent régulièrement, à l’image du président américain Donald Trump, des informations mensongères sans que le fait de les connaître puisse mettre fin à leur surenchère.

L’anonymat est aussi accusé d’être l’arme des « trolls » et autres agresseurs qui véhiculent des discours de haine et menacent leurs interlocuteurs sur les réseaux sociaux. Pourtant, la recherche établit le contraire. Selon une étude menée pendant trois ans par des chercheurs de l’université de Zürich en 2016, les personnes qui expriment le plus d’agressivité ne sont pas celles dont l’identité est masquée par un pseudonyme, mais celles dont le nom est bien identifiable.

Pseudonymat n’est pas anonymat

L’actualité récente montre d’ailleurs que l’on peut être parfaitement identifié dans la sphère publique et participer sans aucune gêne à des phénomènes de harcèlement. Ainsi, des hommes membres d’un groupe Facebook nommé la « Ligue du LOL » s’exprimant en leur nom propre, ont terrorisé pendant une décennie plusieurs femmes journalistes et militantes – dont certaines ont plongé dans la dépression – et quelques hommes, sans prendre la peine de tenter de véritablement dissimuler leur identité. La remise en cause de l’anonymat au nom de « l’hygiène démocratique du statut de l’information », laissant entendre qu’il y aurait une antinomie entre anonymat et sécurité, est donc un leurre.

Une grande confusion règne d’ailleurs lorsqu’il s’agit de distinguer anonymat et pseudonymat. Masquer son identité derrière un pseudonyme ne signifie pas que l’on est introuvable. Il y a quelques années, j’ai été la cible sur Twitter d’un appel au viol anonyme, à l’issue duquel j’ai réalisé un documentaire, Les Réseaux de la haine. Avec mon avocat, Me Kevin Grossmann, mon premier réflexe avait été de demander à Twitter l’identité de mon agresseur – ce à quoi l’entreprise s’était refusée. Nous nous sommes ensuite tournés vers le procureur de la République qui a exigé de l’entreprise américaine la livraison de l’identité de l’individu (obtenue facilement), afin que je puisse engager des poursuites. Une perte de temps, pensez-vous ? En aucun cas. Twitter est une entité privée, et elle n’a donc pas vocation à livrer l’identité des individus qui utilisent ses services, car cela constituerait une atteinte à la vie privée. Dans un État de droit, il est nécessaire qu’une entité judiciaire ou de police intervienne pour qu’une telle action soit possible.

Sous protection

On l’oublie trop souvent : l’anonymat peut être utile en de nombreuses circonstances. Dans un pays non démocratique, il est capital de pouvoir s’exprimer en protégeant son identité et en se prémunissant des conséquences éventuelles d’un témoignage à visage découvert. Mais, même dans un pays comme le nôtre, l’anonymat peut revêtir de nombreux intérêts. Il protège les personnes soumises à un devoir de réserve qui veulent témoigner d’une situation méritant l’attention du grand public. Les lanceurs et lanceuses d’alerte peuvent ainsi y recourir pour dénoncer sans risquer de tout perdre.

En février dernier, plusieurs employés français de la société Amazon ont reçu des notifications de licenciement pour avoir affiché leur solidarité avec le mouvement des gilets jaunes. L’un d’eux, après avoir appelé au blocage de l’entrepôt sur Facebook, avait été le destinataire d’une lettre de licenciement qui, s’appuyant sur les termes de son message, dénonçait une faute grave. Ce cas montre bien que des salariés pourraient faire usage du pseudonymat pour exprimer des revendications à travers des modes légitimes, sans craindre des rétorsions de la part de leurs employeurs.

La possibilité de s’exprimer sur Internet en masquant son identité offre aussi le moyen de partager des expériences traumatisantes, sans le faire nécessairement à nom découvert. Elle permet ainsi de se mettre en relation avec d’autres victimes et de constituer un réseau d’entraide. La protection des données personnelles et de la vie privée doit rester la règle, et les pouvoirs publics ne doivent en aucun cas remettre en cause la pérennité d’un outil qui est une des boussoles de la santé démocratique d’un pays.

 

Rokhaya Diallo

Cet article est extrait de notre numéro du printemps 2019. Pour vous le procurer, cliquez ici !

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Vos réactions

  • Pas d’accord du tout. L’anonymat c’est la libération de la parole et de l’écriture non responsables, le contraire de la citoyenneté éclairée. Et n’oublions pas les appels et les courriers de " courageux" anonymes qui ont envoyé des milliers de françaises et de français dans les camps nazis pendant la 2ème guerre mondiale.

    lucien matron Le 28 août à 08:07
  •  
  • J’ai beaucoup de mal avec l’anonymat !
    BEAUCOUP de délation y compris dans notre société actuelle !

    Dropsit Jean Pierre Le 3 septembre à 21:43
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