Accueil | Par Lucas Aloyse Fritz | 26 août 2021

Le mouvement anti-pass est-il une ode à la liberté ?

Tous les samedis depuis quelques semaines, des milliers de personnes manifestent contre le pass sanitaire. De quoi ce mouvement est-il le nom ? La réponse de Lucas Aloyse Fritz, doctorant en sciences de l’information et de la communication et sociologie.

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Tout au long des mobilisations contre le pass sanitaire, nous avons pu constater que la thématique de la liberté, de sa perte et de son gain, a pris une place de plus en plus centrale dans le discours des manifestants.

 

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Que faire du mouvement anti-pass ?

 

Le mouvement anti-pass prétend dépasser la seule situation sanitaire pour s’inscrire dans une mouvance plus large, celle d’un combat mené en faveur de toutes libertés voire de la liberté en général. Pourtant lorsque les manifestants brandissent des pancartes mentionnant « rendez nous la liberté », nous sommes moins frappés par la grandeur du geste que par son ironie. Les anti-pass s’attendraient à ce qu’on les autorise à être libres. Ils s’attendraient à être libres par « autorisation ». Le mouvement anti-pass sanitaire, loin d’être un mouvement en faveur des libertés, serait en réalité un mouvement pro-pass liberté. La mention « rendez nous la liberté » traduirait ainsi l’envie d’être pris en liberté, comme on est pris en otage. Triste ironie. Ou même triple ironie :

L’ironie glaçante d’un manque de solidarité avec celles et ceux qui sont dans une situation manifeste de privation de liberté ; les réfugiés, les sans-papiers, les précaires, les femmes, les trans, les pds, les handicapés. Les anti-pass, qui se disent publiquement « humanistes », et se positionnent contre les « discriminations » (si l’on en croit les propos recueillis par divers articles publiés sur Mediapart [1]), expriment peu leur soutien aux minorités, catégorie de population pourtant la plus durement touchée par la contrainte au pass sanitaire et la plus durement touchée par les contrôles d’identité par ailleurs [2] [3] .

  • L’ironie tordante d’un mouvement organisé sur des plate-formes numériques qui sont connues pour être les moins respectueuses en matière de liberté individuelle, et ce dans un contexte numérique de plus en plus agressif en matière d’extraction et de revente des données personnelles.
  • L’ironie désespérante d’une performance de demande de liberté, une liberté que l’on demande et dont l’obtention repose sur la coopération d’un dirigeant qui précisément la leur refuse.
  • Pourtant ce message d’une demande de liberté exprimée dans l’espace public n’a pas seulement la saveur de l’hypocrisie ou du ridicule. Il a le goût amer d’une forme de vérité. C’est que toute revendication en faveur de la liberté en général porte la marque de cette triple ironie. Et ce que l’on demande, tous et toutes, lors de manifestations, qu’importent nos orientations politiques, a bel et bien trait à la liberté en question. Anti-pass et opposants aux anti-pass sont en réalité les protagonistes d’un même renversement ironique qui a trait à la revendication de liberté. Comme si la seule liberté des anti étaient de la réclamer à leurs opposants et la seule liberté de leurs opposants étaient de la leur refuser : être anti-pass ou pro-autorisation serait l’expression même du rapport ironique que la démocratie entretient avec la liberté. Comme toute ironie se différencie du sérieux à quelques tons près, il faudrait peut-être changer un tout petit quelque chose à ce mouvement pour obtenir le résultat sérieux que ces partisans revendiquent.

Mais de quoi ce mouvement manque-t-il pour être véritablement pris au sérieux ? De quoi, à l’inverse, manque la réflexion sur les anti-pass pour que sa critique devienne elle-même plausible du point de vue politique ? Et si au lieu de démanteler les arguments des anti-pass en leur opposant des arguments qui, sous couvert de rationalité, ne sont que outils de disqualification, nous regardions les lignes de fuite par lesquelles la réflexion autour du pass, et, à travers elle, la réflexion sur la Liberté, peut devenir réellement convaincante ?

Un mouvement pas assez complotiste ?

Au lieu de se moquer du complotisme des anti-pass, peut-être faut-il souligner qu’ils ne sont justement pas assez complotistes. En effet, ils limitent leur théorie du complot à une persécution sur la citoyenneté des bons citoyens, et sur leur bon droit – si leur objectif était réellement la liberté en général, leur réflexion porterait sur le contrôle d’identité en général, ce qui n’est pas le cas. Le fait que la manifestation contre le contrôle des individus ne bourgeonne pas en solidarité avec celles et ceux qui, par leur couleur de peau, l’expression de leur genre ou leur handicap, sont déjà systématiquement contrôlés par les différentes instances de l’État prouve que les anti-pass sont moins pro-liberté que pro-autorisation : ils veulent être aussi peu libres qu’avant, et que les autres soient toujours aussi peu libres qu’avant.

De là ils sont coincés – soit manifester pour la liberté de tous et toutes, s’allier aux minorités et risquer véritablement cette liberté revendiquée en s’opposant frontalement à Emmanuel Macron, soit manifester pour l’absence de pass sanitaire tout en validant l’existence d’autres pass, passeports, cartes vitales, mises sous tutelle, et alors collaborer avec celui qui nous enlève notre liberté.

La frustration des anti-pass vient alors du fait qu’ils s’en veulent à eux-mêmes de voir qu’au bout de leur réflexion sur la privation de liberté se trouve un précédent historique et une actualité : celles des minorités. L’impossibilité de s’allier à ces minorités, à cause de ce paradoxe et de leurs propres conflits internes, les font manifester pour le droit d’être les premiers et les seuls à vouloir la liberté. Ainsi portent-ils cette revendication sur un panneau comme on plante un drapeau sur une nouvelle planète. Cette impossibilité de réécrire complètement l’histoire culmine dans la récupération de faits historiques pour soi, par une identification paradoxale à ceux qu’ils ne veulent pas intégrer. Beaucoup de médias ont exprimé leur horreur face à l’identification paradoxale des anti-pass, tantôt antisémites, tantôt empathiques, mais trop peu ont souligné son caractère pathétique : nous sommes moins face à une convergence des luttes réveillant les fantômes de l’Histoire, qu’à des larmes de crocodiles d’un enfant qui à son parent dit « regarde jusqu’où je suis prêt à aller pour te faire réagir ».

Alors que les bras des non-libres leur sont ouverts, les anti-pass préfèrent larmoyer dans les bras de celui qui les a blessés. Nous invitons alors les anti-pass à devenir des anti-papiers et à questionner avec les sans-papiers, les anarchistes et les collectifs d’extrême gauche la question de la machine administrative citoyenne et sa logique de contrôle, d’interroger la profondeur d’enracinement de ses mécanismes jusque dans l’expérience de ce qu’ils nomment « liberté ».

Un mouvement pas assez anti-étatique ?

En effet, au lieu de réactiver le rêve insipide des démocraties contre les fantasmes de dictature des anti-pass, il faudrait dire que les anti-pass ne sont pas assez désespérés de la démocratie néo-libérale et de l’absence de libertés individuelles. En effet leur revendication de liberté est limitée à un désir de non-liberté : liberté de consommer, d’aller et venir dans les restaurants, de partir en vacances. La colère de la limitation de la liberté est le résultat du déplacement d’une colère plus profonde, dirigée vers ce qu’est devenue la liberté : une liberté de consommation, d’être esclave de l’offre et de la demande, et une liberté de détachement, libre de nier l’altérité et d’être esclave de ses propres pulsions. Liberté de ne rien inventer, liberté de ne rien ressentir. Liberté d’aphasie, liberté d’apathie. Le ressentiment des anti-pass renvoie en négatif à la difficulté d’inventer d’autres modes de vie, d’autres façons de se lier aux autres, de s’associer, de se comprendre et de communiquer.

Paul Valéry, qui détestait la revendication de liberté, disait pourtant que « le contact avec le réel, la liberté vraie sont caractérisés par la possibilité du multiple – par des carrefours » [4]. Or, sous les revendications des anti-pass ou des « pro-libertés », la liberté perd son multiple – elle est devenue liberté d’interdire d’interdire, liberté d’interdire à d’autres le droit d’interdire, liberté de devenir soi-même le tyran que l’on projette chez l’autre. En effet les anti-pass ne proposent aucune solution alternative à la mise en place du pass sanitaire et permettant de garantir une attention partagée. L’obligation vaccinale, préférée par une partie des opposants au pass sanitaire, pose évidemment des problèmes logistiques que les anti-pass sont bien en peine de solutionner. Obliger la population à se vacciner signifie, en effet, autoriser des forces de l’ordre à effectuer un porte à porte pour contrôler le statut vaccinal de chaque individu. Ce qui équivaut à une intrusion dans la vie privée bien plus forte que la présence d’un pass sanitaire. Au-delà de la seule situation pandémique, le mouvement n’est porteur d’aucun rêve, d’aucune possibilité.

Il ne propose aucune définition ni aucune pratique de la liberté. Vivre la possibilité du multiple c’est comprendre qu’on ne peut pas être libres sans que son voisin soit libre aussi. La liberté n’est pas une marchandise. Elle ne se calcule pas comme une marchandise que l’on peut prendre à une personne pour la donner à une autre, voire pour la rendre à la première. La liberté se gagne à plusieurs, elle augmente en partage. Il va certainement falloir plusieurs décennies à certains pour comprendre que la libération des individus-femmes permet aux individus-hommes de sortir de leur rôle masculin pour se consacrer à d’autres tâches que la domination de genre, le contrôle de leur virilité et la pression à la conquête et à la séduction. Ou que la libération des individus sans-papiers de leur rôle de bouc émissaire de l’État permettra aux citoyens de prendre pleinement la mesure des enjeux extra-nationaux autour de l’extraction des ressources, de la destruction des éco-systèmes, et des violences orchestrées à l’autre bout du monde par des petits magnats occidentaux. De la même façon, la liberté dont parlent les anti-pass n’a pas été confisqué par un État paternaliste, elle est sans cesse rejouée au sein des groupes humains.

A moindre échelle, la restriction des libertés individuelles se joue, d’ores et déjà, au sein des groupes humains par la reproduction de certains rôles sociaux délétères pour tous et toutes. La présence spectaculaire d’un pass sanitaire ne doit pas occulter la présence de ces pass informels qui régentent l’espace social : ces autorisations de parler, de donner son opinion, d’être écouté et d’être respecté que nous distribuons les uns aux autres dans notre vie quotidienne, par notre soi-disant autorité naturelle, nos soi-disant droits, notre soi-disant culture.

Contre l’idéologie néo-libérale et capitaliste de la compétition de tous contre tous, nous invitons les anti-pass à comprendre que la libération de la puissance d’agir d’une catégorie d’individus engage la libération de la puissance d’agir d’autres individus – que la maxime des libertés compétitives (« ma liberté s’arrête là où commence celle d’autrui ») est un mensonge devenu prophétique et que le pass sanitaire imposé par l’État est à peine le sommet d’un iceberg de cette volonté de contrôler la vie d’autrui, présent à tous niveaux de la société, et propagée par différents appareils, médiatiques, pédagogiques et politiques.

Sortir du rejet

Aujourd’hui le risque que l’ironie du mouvement anti-pass ou que tout autre mouvement dit « pro-liberté » ne tourne au vinaigre de la tragédie fasciste est bel et bien réel. Il serait bon que les anti-pass cessent, comme nous pouvons parfois le lire, de justifier la présence de groupuscules fascistes au sein du mouvement par la sous-représentation des parties politiques de gauche – et ce sans remarquer que leur conception réactionnaire de la liberté est difficile à conjuguer avec ses valeurs. Vous n’obtiendrez le soutien de l’ensemble des partis de gauche qu’à condition que votre remise en question de la démocratie néo-libérale s’étende un peu plus loin, et que vous reconnaissiez comme amis ces autres groupes humaines avec lesquelles vous vous mélangez avec étonnement et parfois avec un rejet auto-destructeur.

Ce n’est qu’à cette condition que nous pouvons sortir de cette conception ironique d’une liberté individualiste, compétitive et quémandeuse qui finit par se saboter elle-même en n’existant qu’à travers ses efforts de ressentiment et d’interdiction. Si aucun effort n’est entrepris dans le sens d’une conception de la liberté plus mature et solidaire - qu’il s’agisse de celle proposée par les manifestants ou par les scientifiques qui se sont empressés de rejoindre le mouvement – il semble difficilement évitable que les actuels manifestants anti-pass et les futurs manifestants « pro-liberté » ne s’enlisent dans la nostalgie d’une liberté fantasmée et réactive, nostalgie d’une époque où le contrôle de l’État passait inaperçu pour quelques-uns d’entre eux.

 

Lucas Aloyse Fritz

Notes

[1Article de Mathilde Goanec : « Aucun des deux ne se sent appartenir à un camp politique en particulier, malgré une « fibre sociale, humaniste » (…) « J’arrive pas à mettre le curseur entre la réalité, le faisable, et les fantasmes, confie Aline. Sur le vaccin, la puce 5 G et tous ces machins délirants, je n’y crois pas. C’est plutôt l’égalité, les discriminations induites par le passe sanitaire qui me préoccupent. » ou encore, l’article de No Pasaran « Nos principes sont à l’opposé : ils sont la responsabilité et la solidarité »

[2Lorène Lavocat et Émilie Massemin, Les inégalités sociales plombent la vaccination anti-Covid

[4Paul Valéry, Cahiers 1894-1914, tome XIII. Gallimard, 447 p.

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