Accueil > La Midinale | Entretien par Pablo Pillaud-Vivien, Pierre Jacquemain | 19 mars 2020

« Nous allons demander au ministre de l’Intérieur de supprimer les mesures qui rendent plus difficile l’accès aux soins des étrangers »

LA MIDINALE AVEC FLORENT GUEGUEN. Le confinement, ça marche quand on a un toit. En pleine crise du Covid-19, les acteurs de la solidarité cherchent encore les voies et moyens pour mettre à l’abri les personnes les plus vulnérables de notre société : celles et ceux qui n’ont pas d’hébergement.

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Florent Gueguen est directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité.

 

Regards. Restez chez vous : c’est le message du président de la République. Encore faut-il avoir un chez soi. Un dispositif a-t-il été prévu pour les sans-abri ?

Florent Gueguen. Il y a vraisemblablement plus de 100.000 personnes qui ne sont pas hébergées, qui vivent à la rue, en campement ou bidonvilles et ces chiffres inquiétants ne cessent d’augmenter. Evidemment, pour ces publics les plus vulnérables, les mesures de confinement et de protection ne s’appliquent pas. La priorité du gouvernement, en lien avec les associations, doit donc être de proposer une solution d’hébergement digne à toute personne sans-abri. Le Ministre du logement a fait des premières annonces de mobilisation de chambres d’hôtels, principalement en Ile-de-France. C’est une avancée mais il faut un plan national d’ensemble qui doit concerner l’ensemble des territoires. Et nous rappelons qu’en période d’épidémie, protéger les sans-abri revient à protéger l’ensemble de la population.

Nous sommes également très inquiets des nombreuses fermetures de lieux de solidarité et des accueils de jour, et de la diminution des maraudes et des distributions alimentaires qui s’accélèrent sur les territoires du fait des salariés qui restent chez eux souvent pour garder leurs enfants et des bénévoles qui se retirent par crainte du virus. Ces lieux rendent des services vitaux aux personnes à la rue : se laver, laver ses affaires, se nourrir, obtenir des informations sur les consignes sanitaires et les lieux qui restent ouvert. L’absence de masques et de matériel de protection a des conséquences dramatiques sur la baisse des effectifs. Doter les centres d’hébergement et les accueils de jour, maraudes, de masques est aujourd’hui notre demande prioritaire formulée à de nombreuses reprises au Ministre et à ses services.

Un nouveau camp de migrant s’est formé dans le nord de Paris. Un confinement pour protéger ces familles sera-t-il possible ? Comment ?

La priorité est d’assurer un accès à l’eau, aux mesures d’hygiène et une aide alimentaire aux personnes qui vivent en campement et bidonville. Mais nous sommes inquiets car des associations essentiellement composées de bénévoles se sont retirées. Là aussi, il manque du matériel de protection pour les personnes concernées et les intervenants sociaux pour assurer la pérennité des interventions. L’Etat recherche des solutions d’hébergement pour les personnes installées à Aubervilliers. C’est indispensable car on ne peut pas confiner des personnes en campement.

Le gouvernement a voté une loi qui fixe un délai de trois mois pour bénéficier de l’AME. Vu la situation sanitaire qui appelle à des prises en charges instantanées parfois, demandez-vous le retrait de cette disposition ?

Nous allons demander au Ministre de l’intérieur la suppression - ou tout au moins la suspension - de ces mesures qui reportent et rendent plus difficile l’accès aux soins des étrangers en France. Ces mesures étaient déjà scandaleuses lorsqu’elles ont été décidées en octobre dernier dans le cadre du débat sur l’immigration mais avec la crise sanitaire ; elles sont devenues dangereuses pour la santé des personnes concernées et au final pour l’ensemble de la population.

À Paris, Anne Hidalgo a proposé de mettre les gymnases à disposition pour accueillir les sans-abri ou les mineurs isolés. Faut-il aller plus loin et réquisitionner les logements vacants pour respecter un confinement à 5 personnes maximum ?

Les associations sont très majoritairement réticentes quant à l’utilisation des gymnases qui ne permettent pas de confiner les personnes et présentent donc un risque de développement de l’épidémie parmi les hébergés. D’autant que les douches collectives sont des lieux de contamination. Le Ministère du logement a annoncé la mobilisation de plusieurs centaines de places en hôtel pour héberger les sans-abri. C’est une avancée positive et une nécessité absolue. Nous avons aussi observé que des hôteliers ferment leurs établissements, y compris lorsqu’il y a des personnes hébergées, en sachant que l’Etat compensera financièrement leur perte d’activité. Ces comportements sont inacceptables et, dans ce cas de figure, le préfet devrait réquisitionner l’établissement pour que personne ne soit remis à la rue. Mais au final, cette crise est un révélateur de toute les insuffisances du dispositif d’hébergement en France. Si nous voulons proposer un hébergement et un confinement à tous-toutes, il faudra créer des dizaines de milliers de places d’hébergement sur l’ensemble du territoire et accélérer les sorties vers le logement.

L’Etat est-il en capacité de fournir aux bénévoles et salariés le matériel de protection nécessaire pour intervenir dans les centres d’hébergements et d’accueil ?

250.000 personnes sont aujourd’hui hébergées en France et aucun centre d’hébergement n’est équipé de masques. Pour l’instant, il n’y a pas d’épidémie massive dans les centres même si quelques établissements sont touchés. Mais si cela arrive – et la situation peut très vite évoluer -, des centres risquent de fermer faute de matériel de protection. Je veux d’ailleurs saluer le courage et le dévouement des milliers de travailleurs sociaux qui acceptent de travailler dans ces conditions, au service des plus démunis. Pour l’instant les centres d’hébergement tiennent le choc, mais pour combien de temps ?

Report de la trêve hivernale, interdiction des licenciements, report de l’application de la réforme sur l’assurance chômage. C’est la machine à précarité qui s’arrête ? Il y a selon vous une prise de conscience politique de ce que la politique menée a conduit à fragiliser les plus démunis mais aussi, les associations, les services publics - comme on le voit avec l’hôpital ?

Ce sont les associations qui ont demandé et obtenu la prolongation de la trêve hivernale tant il était inimaginable que les expulsions reprennent au 31 mars. Pour le reste, s’agit-t-il d’un changement de cap ou d’un simple mouvement conjoncturel ? Nous verrons bien. L’OFCE a clairement démontré que la politique socio-fiscale menée depuis le début du quinquennat a conduit à l’appauvrissement des 10 % les plus pauvres. Ce creusement des inégalités est une menace pour le pays et la cohésion sociale.

Avec la suppression de l’ISF les dons aux associations ont reculé de plus de 50%. Comment se portent les quelque 870 associations qui accompagnent et accueillent chaque jour les plus démunis ?

Les associations de solidarité ont été affaiblies par la suppression en deux ans de près de 200.000 contrats aidés et par des décisions fiscales qui ont découragé les dons. Dans le secteur de l’hébergement, les coupes budgétaires engagées en 2018 contre les Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS) ont également fragilisé les associations même si des mesures correctives ont été apportées en 2019 via la stratégie nationale de lutte contre la pauvreté. Les APL ont aussi été amputées de 3 milliards d’euros. Nous espérons qu’au sortir de cette crise sanitaire majeure, chacun se rendra compte que le pays aura résisté au virus grâce aux soignants, au secteur public hospitalier et au secteur non lucratif qui accueille et accompagne les personnes âgées, les plus fragiles et les plus démunis. L’exécutif devra en tenir compte dans ses arbitrages budgétaires à venir.

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