Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 6 octobre 2020

Quel impact a eu le Covid-19 sur les malades du cancer ?

Pénuries de médicaments, morts collatérales, manque de volonté politique, deuxième vague… On a causé avec Emmanuel Jammes de la Ligue contre le cancer.

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Emmanuel Jammes est directeur de la mission « Société et politiques de santé » à la Ligue contre le cancer.

 

Regards. Avec la crise du coronavirus, vous avez alerté sur les pénuries de médicaments contre le cancer. Pouvez-vous nous expliquer les causes et les conséquences de ces pénuries et l’impact du Covid-19 sur celles-ci ?

Emmanuel Jammes. Tout d’abord, il faut insister sur le fait que la crise du coronavirus n’a pas créé de pénuries de médicaments mais a accentué la pression sur certains médicaments qui étaient déjà en tension. Ça a été un moment révélateur qui a cristallisé des tensions qui préexistaient. Depuis 2008, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) recense les pénuries et, en 2019, 1499 pénuries ont été enregistrées – il s’agit de signalements des industriels du médicament auprès des autorités sanitaires. C’est un chiffre qui a explosé en une dizaine d’années : en 2008, il y avait 150 ou 200 pénuries. Pour 2020, l’ANSM a déjà prévu une augmentation. Les causes de pénuries sont multiples. Des choix industriels ont été faits pour pouvoir fabriquer à l’étranger les principes actifs, pour des raisons de coûts, mais également pour des raisons de normes environnementales qui sont moins drastiques dans certains pays. Et ça cause des problèmes de sécurité de la chaîne de production, des problèmes d’approvisionnement, de logistique, etc. Plus on multiplie les étapes, plus il peut y avoir des problèmes. Ensuite, il y a des problèmes plus politiques et économiques. C’est d’autant plus vrai concernant les molécules utilisées en cancérologie, qui sont plus anciennes et dont les droits de propriété intellectuelle sont tombés. Ce qui veut dire qu’il peut y avoir des génériques, qu’il y a plus de concurrence, que les prix ont tendance à baisser. C’est moins intéressant pour un industriel de vendre un produit avec un coût peu élevé car il se fait moins de marge. Il préférera vendre plus cher une molécule plus innovante, quand bien même l’utilité de ce médicament est moindre. Ceux-là, ils ne seront jamais en pénurie !

 

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Les problèmes sont donc multiples, mais les conséquences aussi. On a beaucoup parlé des causes des pénuries, on a eu des annonces politiques autour de la réindustrialisation de la France – des projets que les industriels ont déjà dans les cartons depuis longtemps... Mais on parle très peu des conséquences sur les malades et les professionnels de santé. À cause de cette pénurie, des gens souffrent, des malades ont des pertes de chance de rémission. Il est très difficile de chiffrer ces conséquences. On n’a pas d’informations sur l’origine, la durée et l’historique des pénuries, pas plus que nous n’avons de traçage des personnes qui n’ont pas leur médication en temps et en heure. Sans ces informations, impossible de dire à quel moment une pénurie cause des pertes de chance.

Que faudrait-il, concrètement, mettre en place pour pallier à ces pénuries ?

Déjà, il faut mettre en place des études pour mesurer les pertes de chance : quelles conséquences ont les pénuries de tel ou tel médicament sur les malades et au bout de combien de temps ont-elles des conséquences ? Il faut que les pouvoirs publics recensent systématiquement toutes les personnes qui n’ont pas eu accès à un médicament pour connaître l’ampleur du problème. On a besoin également d’un système d’informations pour les personnels de santé – notamment pour la médecine de ville – qui doit permettre de faire la transparence sur l’origine et la durée de ces pénuries. Il faut que le diagnostic soit bien plus clair qu’il ne l’est aujourd’hui. Aujourd’hui, on ne sait presque rien. On fait au doigt mouillé. C’est un problème, même d’un point de vue démocratique. Et puis il faut des sanctions en cas de non-respect des chaînes d’approvisionnement. L’arsenal juridique existe, mais il n’est jamais appliqué. Il faut une régulation de l’État plus importante. C’est dangereux parce qu’on fait comme si les médicaments étaient des produits de consommation comme les autres. Ça n’est pas la même chose de manquer de farine que de manquer du médicament qui peut vous sauver la vie. Pourtant le premier fait plus de battage médiatique que le second ! Quant à la question de la réindustrialisation, il faut faire attention parce que si c’est pour rogner sur les normes environnementales, ça va causer d’autres problèmes.

Est-ce que vous constatez une volonté politique pour que ces pénuries n’aient plus lieu ?

Les politiques ont assez peu de marges de manœuvre, surtout dans un contexte sanitaire et financier très contraint. Le ministère de la Santé est attentif, mais ils ont face à eux des industriels déterminés – et puis c’est Bercy qui a le dernier mot. Il faut bien comprendre que les industriels du médicament sont en position de force, parce que ce sont des acteurs mondialisés face à des États en concurrence. Finalement, la France n’est qu’un tout petit marché. Cette question balaie tout le spectre d’un problème financier, industriel, politique et humain.

Pouvez-vous nous rappeler les chiffres du cancer en France ?

Vous avez 400.000 nouveaux cas de cancer par an, tout type de cancer confondu, et vous avez environ 150.000 morts. À la louche, on peut se dire qu’il y a un peu plus de 1000 nouveaux malades par jour, parmi lesquels 600 vont s’en sortir et 400 vont mourir. Tous les jours, Covid ou pas Covid. C’est la première cause de mortalité en France depuis une vingtaine d’années.

« Il n’y a pas eu de suivi pendant la première vague, ni de relai, ni pour les malades, ni pour les personnes en attente de diagnostic d’un cancer. Avoir du retard au diagnostic, un arrêt du suivi et des soins, ça peut amputer de l’espérance de vie. »

Quel impact a eu la crise du coronavirus sur les malades du cancer ? La crise dans sa totalité : le fait que l’hôpital ait dû se consacrer quasi-exclusivement au Covid, le confinement, la peur d’aller consulter son médecin, etc.

Comme pour les pénuries de médicaments, la crise du Covid a été révélatrice de problèmes préexistants. L’hôpital est à bout de souffle, on l’a bien compris, et quand on est en tension en routine, dès qu’un problème imprévisible arrive, les tensions augmentent et on doit faire des choix sur les priorités de soins. On a constaté un isolement des personnes atteintes d’un cancer, lesquelles n’ont pas pu continuer à avoir leur soin parce que des rendez-vous à l’hôpital ont été ajournés, parce que les cancérologues étaient réquisitionnés pour le Covid ou étaient confinés chez eux. Il y avait également un problème de sécurité : comment faire venir à l’hôpital des personnes atteintes d’un cancer qui sont souvent immunodéprimées ? On a vu aussi que certains soins à domicile ont été entravés, voire interrompus, pendant le confinement : l’aide à la toilette pour des personnes âgées vivant seules, les soins de prise en charge de la douleur ou de la fin de vie, etc. Tout est retombé sur les proches des malades, quand il y en avait, et sur la médecine de ville qui n’est pas préparée à une telle situation. Même les téléconsultations médicales ont été limitées par manque de personnels. Il n’y a donc pas eu de suivi pendant cette période, ni de relai, ni pour les malades, ni pour les personnes en attente de diagnostic d’un cancer ou ayant des signes suspects. Il y a donc eu du retard au diagnostic, ce qui veut dire potentiellement des pertes de chance. Mais tout cela est très difficilement mesurable. Toute la difficulté est de savoir si le retard de prise en charge va jouer sur la santé de la personne. Cela dépend d’énormément de paramètres.

Mais on est d’accord que le fait de dépister un cancer plus tard que prévu ne peut pas avoir d’effets positifs sur la santé du patient...

Ah oui, on est d’accord ! Il y a 20 ans, quand on était atteint d’un cancer, c’était terminé. Aujourd’hui, on peut vivre longtemps avec un cancer, et même en guérir. Avoir un retard au diagnostic, un arrêt du suivi et des soins, ça peut amputer de l’espérance de vie. On pourra le mesurer, mais pas avant plusieurs années. En attendant, ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas parce qu’une pandémie met la focale sur un type particulier de personnes malades que toutes les autres pathologies deviennent secondaires. À la limite, c’est compréhensible une fois, parce qu’il y avait une impréparation et une surprise collective, mais si ça se renouvelle, il faut que le système soit organisé. Ce n’est pas possible d’excuser deux fois. En entreprise, on appelle cela « la faute inexcusable de l’employeur », si celui-ci a connaissance d’un problème et ne fait rien pour y remédier… On va droit dedans.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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  • Quel impact a eu cette épidémie aussi bidon que fabriquée ,
    sur le renforcement de la servilité des parlementaires envers l’Exécutif de l’oligarchie ? ...

    Le 2 octobre, 46 députés sur 577, étaient en séance pour voter le prolongement de 6 mois de la dictature !!! ...

    Encore plus fort qu’en 1940 ! ...

    Quelle sera la durée du prochain prolongement ??? ...

    Bernard Décombe Le 8 octobre à 01:26
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