Regards.fr : À chaque élection, les journalistes et responsables politiques commentent les sondages. Mais que recouvre l’expression « opinion publique » ?
Alain Garrigou : Au XVIIIe siècle, l’opinion publique était le principe par lequel les Lumières se sont opposées à l’autorité monarchique et cléricale, dans les livres mais aussi dans les conversations de salon. Elle était censée en appeler à la raison contre les dogmes. Cela explique que la démocratie ait été fondée sur l’opinion publique à travers des luttes politiques qui ont duré tout au long du XIXe siècle et qui durent toujours. Au début, elle était socialement l’opinion « du public », et donc d’un public éclairé. Avec la démocratisation – le suffrage universel masculin étant adopté en 1 848 en France –, c’est devenu l’opinion du peuple exprimée essentiellement par les élections puis, au xxe siècle, par les sondages. L’ennui, c’est que cette opinion publique en est venue à désigner l’inverse de ce qu’elle indiquait à l’origine. Non point une opinion fondée en raison, au moins minimalement informée, mais sur des préjugés, comme l’analyse Jurgen Habermas. Insistons bien : l’opinion publique des Lumières existait contre les préjugés. C’est sa marchandisation, telle qu’elle s’est progressivement dessinée à travers les sondages, qui amène aujourd’hui à la considérer comme un ensemble flou et souverain. Le régime d’opinion est à certains égards l’envers de la démocratie.
Jean-Daniel Lévy : À partir de l’article célèbre du sociologue Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », il y a eu en effet une remise en cause de ce concept. Deux éléments sont importants à poser : est-ce qu’il y a une opinion publique qui traverse l’ensemble d’une population de référence ? Est-ce que les sondages arrivent à bien mesurer les représentations des Français ? Sur la première question, je serais tenté de dire, cela dépend des sujets. Indéniablement, certains intéressent la population, et celle-ci, dans son ensemble, arrivera à se forger un avis et sera capable d’émettre une opinion. Mais il y a parfois des sujets qui passionnent seulement une partie des observateurs et pour lesquels les Français ne vont avoir que peu ou pas d’avis. Oui, il y a des Français qui expriment une opinion. Oui, il y a des majorités qui arrivent à se dégager sur des sujets structurants. La question serait donc la suivante : peut-on aujourd’hui facilement mesurer l’opinion publique ?
Regards.fr : Justement, les sondages sont-ils représentatifs ?
Jean-Daniel Lévy : Pour moi, il n’y a pas de débat de fond sur la manière dont nous travaillons afin de disposer d’échantillons représentatifs de la population française. À partir des données statistiques disponibles en France, on peut facilement disposer d’une image fidèle de la population globale. Je ne vois donc pas de difficultés particulières sur la question de la représentativité de la population, que cela soit la localisation géographique, la composition du foyer… Indiscutablement, la population qu’on interroge peut être considérée comme représentative. Nous utilisons des instruments statistiques, notamment la théorie de la probabilité, avec éventuellement un correctif. À travers nos échantillons, nous cherchons à constituer une France en petit. En proportion, autant d’hommes et de femmes que dans la population française, autant de jeunes que de personnes âgées… Quand on interroge par téléphone ou par Internet, on ne sait pas chez qui « on tombe ». En revanche, nous avons la possibilité de connaître très vite les caractéristiques de la personne. Et d’ailleurs, les individus nous répondent assez librement. Bien sûr, on peut se demander si par Internet nous touchons effectivement l’ensemble de la population. Mais nos échantillons restent représentatifs, malgré les contraintes de chaque protocole d’enquête. Le principe de base, c’est d’avoir la partie pour le tout.
Alain Garrigou : Les sondages sont une invention basée sur la représentativité. On ne devrait pas parler de sondage s’il n’y a pas représentativité. D’ailleurs, dans le texte de réforme des sondages voté l’an dernier, les sénateurs ont proposé de réserver cette appellation aux enquêtes portant sur des échantillons représentatifs. Avec des sanctions sévères à la clé pour les contrevenants. Or non seulement il y a des problèmes sur la représentativité de certains d’entre eux, mais il semble bien que le laxisme l’emporte de plus en plus. Les sondages en ligne sont d’ailleurs éminemment contestables sur ce plan. Et puis, rémunérer l’opinion, ce n’est plus « donner son opinion ».
Regards.fr : Les sondages se valent-ils tous ?
Jean-Daniel Lévy : Il existe aujourd’hui de nombreuses confusions entre les différents types de sondages : intentions de vote, popularité, projections à l’égard de l’avenir… Il y a donc parfois une lecture un peu trop rapide qui peut amener les uns ou les autres à tirer des enseignements et des comparaisons à partir de formulations différentes des questions. Aussi étrange que cela puisse paraître, les Français répondent vraiment aux questions qu’on pose.
Alain Garrigou : Non, les sondages ne se valent pas tous. Il ne faut jamais oublier que les enquêtes statistiques existaient bien avant eux. Ces derniers sont apparus dans les années 1930, utilisant une méthode qui avait déjà fait ses preuves. Mais appliquer systématiquement la représentativité à partir d’un échantillon réduit de population, censé avoir la même structure que la population totale, représente beaucoup d’argent. Si l’on veut être rigoureux, il faut payer parfois très cher. Aujourd’hui, les dérives sont donc fréquentes. Et puis, il y a d’autres difficultés sur l’art de poser des questions. Il y a souvent des biais : quand la réponse est dans la question. Plus encore, quand les méthodes d’enquête éliminent, de fait, les « sans opinion ». On ne les indique même plus… Il existe aussi des biais dans les analyses. Généralement, elles ne sont pas très profondes. Surtout, tout n’est pas affaire d’opinion. Si on veut savoir ce que pensent les Français des infractions au code de la route, la meilleure méthode n’est peut-être pas de le leur demander…
Regards.fr : Les difficultés d’appréhension des sondages ne viennent-elles pas de l’utilisation qu’en font les journalistes et responsables politiques ?
Jean-Daniel Lévy : C’est un constat à la fois vrai et facile. Aujourd’hui, il existe très peu de formations qui enseignent aux journalistes la lecture des enquêtes d’opinion, alors même que les journaux en achètent. Nous nous retrouvons dans la situation paradoxale où il existe peu de journalistes aguerris pour interpréter les sondages. Or il est parfois bon d’avoir un regard critique à l’égard de cette production. En même temps, dire que les sondeurs seraient exempts de tous reproches serait également facile, car ils peuvent produire des notes pour accompagner ces sondages comme nous le faisons à Harris Interactive.
Alain Garrigou : Il y a au départ une différence fondamentale entre les sondages confidentiels et ceux qui sont publiés. Les sondages confidentiels concernent les sondeurs et leurs clients. D’une certaine manière, cela ne nous regarde pas, sauf s’ils sont payés par les contribuables. Ainsi, les sondages achetés par les pouvoirs publics ne sont pas communiqués aux citoyens qui les ont pourtant financés. Cela les rapproche des informations militaires. C’est largement injustifé et presque toujours illégitime. Par contre, le public qui lit et écoute la presse n’est pas un client. Et il lui faut savoir comprendre les sondages. Ce n’est pas spontané. Et c’est doublement important du point de vue citoyen et intellectuel tant la vie contemporaine est sous l’emprise de ces enquêtes d’opinion.
Regards.fr : Les instituts de sondages sont-ils conscients des effets induits par de tels outils dans la vie politique ? Ont-ils fait évoluer leurs pratiques ?
Jean-Daniel Lévy : J’attends qu’on me prouve que les instituts de sondages influent nettement sur le comportement électoral des Français. Si quelqu’un peut le faire, nous aurons franchi un grand pas ! À ce moment-là, on sortirait des considérations non scientifiques émises par les critiques. Deux exemples. Lors des primaires écologistes, le choix des militants a-t-il été guidé par les sondages ? Non. Alors que certains commentateurs expliquaient que Nicolas Hulot était le meilleur, il n’a finalement pas été élu. Deuxième exemple, les primaires socialistes. Les résultats des études que nous avions menées étaient extrêmement proches des résultats du vote. Il y avait donc une cohérence entre ces enquêtes et le vote. Certains disent que les sondages ont influencé les électeurs, mais dans ce cas-là, pourquoi les sondages ne correspondaient pas exactement aux résultats précis du vote ? S’il existe une cohérence entre les sondages et le comportement des électeurs au niveau des dynamiques visualisées, ce n’est pas le fait d’un comportement mécanique, presque magique, des Français.
Alain Garrigou : Les entreprises de sondages ont toujours nié que leurs sondages aient des effets politiques. Il s’agissait de se protéger contre l’accusation de biaiser – de polluer, disaient certains –, le jeu démocratique. En privé, ils disaient tout autre chose. Aujourd’hui, ils ont bien été obligés d’admettre que, par exemple, les sondages participaient à la sélection des candidats aux élections. Et bien d’autres choses sans doute plus importantes. L’histoire n’est pas à refaire mais les sondages expliquent largement le 21 avril 2002. Bien entendu, les conseillers en communication essaient de jouer sur les capacités performatives de ces enquêtes. C’est-à-dire faire advenir les choses en les disant. Par exemple, faire monter la côte de Nicolas Sarkozy en disant à longueur de colonnes que « l’écart se resserre » que le président non encore candidat « grignote », qu’il « monte », etc. Quant à pouvoir changer quoi que ce soit, je crains qu’il ne faille pas être optimiste tant les sondages sont d’abord une affaire économique. Business avant tout… Pourtant, la Tunisie a interdit tout sondage électoral dans les dernières semaines avant la consultation électorale d’octobre 2011. Une précaution louable tant on craignait qu’ils produisent des troubles comme en Côte d’Ivoire. Ce cas n’a guère été évoqué en France. Dans notre pays sans doute, la situation n’est pas aussi risquée, mais il serait tout de même bon d’avoir des préoccupations éthiques. En le disant je souris intérieurement. Voila pourquoi je pense qu’il faut absolument une loi sur les sondages – dont les sondeurs ne veulent pas, à l’instar de l’Elysée qui a posé trois fois son veto au Parlement.



Version imprimable
envoyer par mail