L ’« appel pour une insurrection civique et démocratique » a été publié le 20 avril dans Libération puis dans Politis [1]. Que raconte-t-il ?
Pierre Khalfa : Ce texte dit ce dont nous avons besoin : de discussions sur le contenu des programmes pour 2012. Dans la situation que nous vivons aujourd’hui, caractérisée par une montée du Front national sur une base de désespérance sociale, il faut que s’affirme un programme de transformation sociale radical. Ce programme doit être discuté et décidé par le peuple de gauche lors d’une votation citoyenne. Notre dispositif a un trou sur la question du candidat, cette question-là doit être posée dans un second temps sur la base des rapports de forces nouveaux qui se seraient créés pendant le processus.
Martine Billard : On a un premier désaccord sur l’analyse de la situation. Quand je lis ce texte, j’ai l’impression d’une vision catastrophiste qui considère que tout est gelé et que cela le restera jusqu’au moment de la présidentielle et des législatives. Il laisse à penser qu’il n’y a rien de possible. Mais nous ne savons pas quelles seront les forces qui auront des candidats, ni à gauche, ni à droite. Tout est encore possible pour la gauche de gauche.
Pierre Khalfa : Le PS montre une volonté d’accompagnement du capitalisme financier et de sa domination. Son programme laisse à penser qu’il s’apprête à prolonger les politiques d’austérité. Cette absence d’alternative nourrit le Front national. Dans la gauche de gauche, si rien ne se passe autrement que par un simple jeu d’appareils et de discussions entre partis, il est peu probable que l’éclatement soit dépassé. Le Front de gauche ne dispose pas encore d’une dynamique suffisante pour être une alternative au PS. Face à la montée du FN, le risque d’un vote utile en faveur du PS est grand. Cela aurait pour conséquence de laminer toutes les voix critiques envers la social-démocratie et le social-libéralisme. On peut aussi présager une très forte abstention et un second tour Sarkozy - Le Pen. Et c’est sans parler de la catastrophe que représenterait la réélection de Nicolas Sarkozy.
Vous vous retrouvez sur un point : la volonté populaire de virer Sarkozy et les gouvernements UMP lors des élections. Mais comment faire pour déclencher une dynamique à la gauche du PS ?
Pierre Khalfa : Comment éviter les pinces de la tenaille ? En mobilisant l’électorat populaire pour imposer un programme radical de transformation sociale en prenant appui sur des débats. La campagne contre le Traité établissant une constitution pour l’Europe (TCE) a largement montré que quand les gens s’emparent de la politique, ils s’en emparent d’une bonne façon. Ils n’acceptent pas le néolibéralisme, ni les politiques d’austérité et, au contraire, ils recherchent une véritable alternative, comme on a pu le voir pendant le mouvement des retraites.
Martine Billard : Nous avons une divergence d’analyse. Il est encore possible de construire l’outil, le Front de gauche en est le début. On se retrouve sur le fait que le PS ne souhaite pas remettre en cause les politiques d’austérité, ni le traité de Lisbonne. L’électorat populaire ne va plus voter parce qu’il n’a plus confiance. L’enjeu est donc de convaincre cet électorat d’aller voter en lui proposant une offre alternative. Mais, craindre, dès aujourd’hui, un second tour Sarkozy - Le Pen, cela veut dire que cela ne vaut pas la peine de se battre. Rien n’est stabilisé ! On ne sait pas ce qu’il va se passer avec le NPA ou Europe Ecologie - Les Verts. Le champ politique est encore très ouvert. Le trou n’est pas que sur la question du candidat du premier tour : dire que l’on peut établir une dynamique par une votation citoyenne est très optimiste, même si elle amène à voter pour un programme radical, comment celui-ci pourrait être repris par le candidat de la social-démocratie ? Cet appel a un côté utopiste et naïf qui n’arme pas les militants pour se battre par rapport aux enjeux dans lesquels nous nous retrouvons.
Pierre Khalfa : Cet appel a été signé par des gens que l’on ne peut pas accuser de rouler pour le PS, ni d’être très naïfs. Pour ma part, j’ai toujours pensé que la création du Front de gauche était une bonne chose. Si nous étions rationnels, il devrait être possible d’avoir une candidature unifiée de la gauche de la gauche au premier tour des élections. Nous n’en sommes pas là. Notre appel est aussi une proposition pour bouger ça.
Martine Billard : Il faut évidemment des débats publics, il existe un texte « débats et stratégie » du Front de gauche qui appelle à des débats de confrontations politiques. Concernant les signataires de l’appel, il y a déjà une ambiguïté : Stéphane Hessel appelle à soutenir la candidature de Nicolas Hulot. Comme candidat de l’autre gauche, c’est un peu raté. Nicolas Hulot propose même des alliances avec le centre.
Pierre Khalfa : Je pense qu’il faut juger Nicolas Hulot sur sa trajectoire qui est plutôt positive.
Martine Billard : Aujourd’hui, on cherche à se battre pour une dynamique de l’autre gauche pour 2012. La personnification de l’élection présidentielle est très désagréable, les gens finissent par voter pour un personnage et pas pour la force qui le porte. Aujourd’hui, on dit : allons-y ensemble, nos divergences ne nous opposent pas. Alain Krivine pose la question de la participation gouvernementale, aucun membre du Front de gauche ne souhaite participer au gouvernement. Jean-Luc Mélenchon a dit qu’il ne serait pas ministre dans un gouvernement qui ne mettrait pas en cause les politiques d’austérités et le traité de Lisbonne. D’ailleurs, sans ces deux conditions, je ne vois pas comment changer les politiques sociales, économiques et écologiques de ce pays. Battons-nous sur cette perspective, les membres de cet appel ont déjà décidé que ce n’était pas possible.
Pierre Khalfa : Non, ce n’est pas vrai. Je partage l’idée que c’est possible de s’allier à gauche du PS. La démarche que nous proposons peut aussi aider à cela. Cela ne s’oppose pas et même cela devrait pouvoir se compléter. Si on arrive à créer cette dynamique populaire, on aura fait un pas en avant considérable. Essayons au moins de faire ça ensemble et la vie tranchera sur le reste.
Martine Billard : Une dynamique ne se crée pas que sur des débats. Les débats sont là aussi pour créer un mouvement. Et sur ce point l’appel pêche un peu. Je ne trouve pas cela sérieux. Les débats doivent avoir pour objectif de construire une force alternative dans ce pays pour passer en tête de la gauche.
L’appel a été titré « 2012 : des primaires pour toute la gauche » par Libération. Christine Poupin et Myriam Martin, porte-paroles du NPA, trouvent que c’est une fausse bonne idée, Clémentine Autain et Roger Martelli notamment ont publié une tribune dans Le Monde [2] prolongeant cette idée. D’où vient cette confusion ?
Pierre Khalfa : Le titre a été changé par Libé, mais cela ne change rien sur le fond : la question centrale reste les programmes et les contenus. Le texte ne dit nulle part qu’on veut organiser des primaires sur les candidats.
Martine Billard : Sauf que le premier texte paru est celui de Libé. Au-delà de la question du titre, il n’est pas fait mention du Front de gauche, ce qui donne l’impression qu’on est dans un espace politique où il n’existe pas de démarche de rassemblement de l’autre gauche. De plus il faudrait que le programme qui émanera de cette démarche serve au candidat commun. Nous n’y croyons pas.
Pierre Khalfa : Nous ne sommes pas naïfs au point de penser qu’un programme de la gauche en rupture avec le Traité de Lisbonne puisse être porté par le Parti socialiste. Nous pensons que ceux qui seront gênés aux entournures par un tel programme seront ceux qui portent les politiques sociales libérales. Si nous y arrivons, cela donnera de l’air à toutes les forces qui contestent la domination sociale libérale sur la gauche française.



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