Accueil > économie | Analyse par Benoît Borrits | 7 novembre 2012

Austérité, l’avis des économistes

Ce mois-ci, regards.fr a lancé sur le web un grand débat
autour des déficits publics et des politiques d’austérité.
Plusieurs économistes y ont participé. Nous vous proposons
une synthèse de leurs analyses.

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Au moment où l’Assemblée
nationale votait le pacte
budgétaire européen, le
fameux TSCG (lire encadré
ci-contre) regards.fr a
rencontré des économistes, des syndicalistes
et des représentants associatifs
pour leur poser deux questions simples :
faut-il supprimer les déficits publics ?
Peut-on réduire ces déficits sans politique
d’austérité ?

Sur l’origine de l’endettement, tous les
économistes rencontrés pointent l’évolution
de la fiscalité de ces dernières
années. « Un élément essentiel est que
les politiques fiscales menées depuis
plus de vingt ans ont largement contribué
à réduire les recettes publiques
et à favoriser les ménages aisés, les
grandes entreprises, les bénéficiaires
de hauts revenus etc.… »
, explique
Annick Coupé, porte-parole de l’union
syndicale Solidaires. Même son de
cloche chez Pierre Khalfa, coprésident
de la fondation Copernic, pour qui « la croissance de la dette publique n’est
pas due à une augmentation inconsidérée
des dépenses publiques, celles-ci
ayant même eu tendance, avant la crise,
à baisser »
. Une analyse également partagée,
contre toute attente, par Gilles Carrez,
l’ancien rapporteur UMP du budget à
l’Assemblée nationale, qui estimait que si
la fiscalité était restée ce qu’elle était en
2000, la France aurait connu un excédent
budgétaire en 2006, 2007 et 2008. Une
fiscalité dévoyée dénoncée par le Collectif
pour un Audit Citoyen de la dette
(CAC) qui, depuis plus d’un an, pose la
question de la légitimité de la dette et de
la pertinence de la payer en totalité ou en
partie. « Ce collectif réclame un vrai débat
citoyen, un audit de la dette de l’État
comme des collectivités territoriales ou
des hôpitaux, des conditions dans lesquelles
elle a été contractée, à qui son
remboursement a profité… »
, précise
Annick Coupé.

Des déficits souhaitables

Pour Jean-Marie Harribey, membre du
Conseil scientifique d’Attac et coprésident
des économistes atterrés un autre
facteur est aussi responsable de ce niveau
d’endettement : « Dans la mesure
où les traités européens font interdiction
à la Banque centrale européenne
(BCE) de prêter aux États, les déficits
se traduisent par un accroissement très
important de la dette publique auprès
des créanciers privés. »
Propos confirmé
par Pierre Khalfa : « Nous avons abouti
à une situation hallucinante qui voit les
banques se refinancer à un taux dérisoire
auprès de la Banque centrale européenne
(BCE) et prêter aux États à des
taux nettement supérieurs. »
Autant de
constats qui amènent ces économistes
critiques à être favorables au financement
des déficits par la banque centrale.
Sur les solutions adoptées par les différents
pays de l’Union européenne, tous
les économistes interrogés s’accordent
à indiquer que le remède sera pire que
le mal. « La suppression des déficits
publics au lendemain d’une crise financière
est une aberration. C’est le b.a.ba
de la macroéconomie »
, indique Cédric
Durand, membre des économistes atterrés.
S’appuyant sur une étude de Patrick
Artus (économiste chez Natixis), l’économiste
Bernard Marx complète : « S’agissant
du cas français et du projet de loi
de finances pour 2013, l’effet récessif du
budget entraînerait une croissance négative
de 0,4 % (au lieu de +0,8 % prévu
par le gouvernement) et un déficit public
de 3,4 % (au lieu des 3 % prévus) Sauf
nouveau tour de vis entraînant une nouvelle
contraction et ainsi de suite. »

Si la critique des déficits actuels est forte,
les économistes interrogés estiment certains
déficits inéluctables et même souhaitables.
Comparant le déficit d’un État
à celui d’une entreprise ou d’un particulier,
Jean-Marie Harribey se veut rassurant
 : « Si un individu à un horizon de vie
borné, ce n’est pas le cas de l’État qui
peut renouveler indéfiniment ses engagements
et ses charges. De plus, le premier
ne décide pas ce qu’il gagne, tandis que l’État fixe ses rentrées fiscales. »

D’une façon plus générale, celui-ci estime
que « toute dynamique économique
(qu’elle soit soutenable écologiquement
ou non) exige donc un crédit net »
pour
en conclure « que préfère-t-on ? Qu’il soit
destiné à la spéculation et maîtrisé par la
finance, ou qu’il soit destiné à préparer
l’avenir et donc maîtrisé par la collectivité
 ? ».

S’appuyant sur une décomposition du
budget entre État, collectivités territoriales
et sécurité sociale, Bernard Marx
tempère en ce qui concerne cette dernière
 : « L’équilibre du budget des administrations
de sécurité sociale est un
principe beaucoup plus justifié que pour
l’État. Il s’agit de dépenses de transferts.
Un déficit devrait rester transitoire. La
situation française de déficit quasi permanent
n’est pas satisfaisante. »
Il est
vrai que le dogme de non-augmentation
des cotisations patronales depuis plus de
vingt ans explique grandement cette situation
qu’il juge « exceptionnelle en Europe
 »
. En ce qui concerne les budgets
des États et collectivités territoriales, ils
« ne peuvent être en situation de déficit
que pour leurs investissements »
. Comment
alors mettre en relation un investissement
donné qui est censé s’amortir
dans le temps avec le mode de financement
privilégié des États, l’obligation remboursable
à échéance ? Question à laquelle il conviendra de répondre si on
veut désormais se tenir à cette philosophie
des déficits. Néanmoins, Pierre
Khalfa se veut rassurant sur notre niveau
de déficit en notant que « selon les
comptes de patrimoines de l’Insee, l’actif
de l’État était en 2010 de 2500 milliards
d’euros, soit 131 % du PIB, alors que la
dette publique était de 82,5 % du PIB »
.
De son côté, Bernard Marx pointe une
inefficacité des déficits publics actuels :
« En France, le déficit public permanent
depuis 1974 se double d’un affaiblissement
des capacités de croissance, de
la formation d’un déficit extérieur, d’une
désindustrialisation accélérée, de la stagnation
de la productivité globale. »

Le soutien de la BCE

Justement, au-delà de la justification des
déficits, n’y aurait-il pas un intérêt à pratiquer
des déficits ? Dans une approche
typiquement keynésienne, Bernard Marx
rappelle que « lorsque la demande globale
ralentit ou se contracte du fait d’un
ralentissement ou d’une chute de la
consommation privée ou de l’investissement,
il est souhaitable que l’État soutienne
l’activité et cherche à relancer la
croissance en dépensant plus qu’il ne
prélève »
. Relancer la croissance ? Sur
ce sujet le débat est posé à gauche au
nom de la préservation des équilibres
écologiques et de la primauté de la valeur
d’usage sur la valeur marchande. Il n’y a
d’ailleurs pas qu’à gauche que ce débat
sur la croissance est posé puisqu’elle
ne cesse de ralentir depuis les années
1960, à tel point que Martin Wolf, économiste
en chef du Financial Times, est
revenu dans son éditorial du 3 octobre
2012 sur l’état stationnaire de l’économie.
Est-ce l’austérité qui explique la
faible croissance ou la faible croissance
qui justifie le contrôle des déficits ? C’est
ainsi que Cédric Durand voit dans les politiques
d’austérité actuelles « l’idée qu’il
n’y a plus de fort potentiel de croissance
dans la dynamique interne du système.
Relancer l’accumulation du capital – et
générer les profits auxquels se sont habitués
les acteurs financiers – ne peut se
faire que par la captation prédatrice et
non l’augmentation du revenu global ».

Face à cette politique d’austérité
sciemment voulue par les dirigeants
de l’Europe, Pierre Khalfa estime qu’il
est possible « de réduire la dette et les
déficits publics sans conduire une politique
d’austérité, et ce à deux conditions
 : d’une part, il faut une réforme
fiscale d’ampleur, socialement juste, qui
redonne des marges de manoeuvre à
l’action publique ; d’autre part, il faut une
nouvelle politique monétaire afin que la
BCE, sous contrôle démocratique européen,
puisse financer les déficits publics
à très faible taux ».
S’inscrivant dans le
cadre de l’austérité imposée par les dirigeants,
Cédric Durand en arrive à une
conclusion plus radicale : « En premier
lieu, questionner la légitimité de la dette
publique et l’annuler partiellement de
manière à neutraliser le chantage des
marchés financiers. Ceci doit s’accompagner
d’une socialisation du système bancaire et du rétablissement du contrôle
des capitaux. En second lieu, utiliser la
politique monétaire et orienter l’épargne
disponible pour financer un vaste plan
d’investissement dont l’objectif n’est pas
de relancer l’activité mais de la réorienter…
En troisième lieu, générer du bien
vivre hors de la logique déshumanisante
de la marchandise. »

Si tout le monde s’accorde sur le financement
des États par la BCE, quel sera le
niveau d’inflation toléré ? D’où la nécessité
d’une réforme fiscale d’ampleur. Si
on doit annuler une partie de la dette, une
socialisation du secteur bancaire sera
sans doute inéluctable, ce qui favorisera
la réorientation des investissements. Mais
alors comment traitera-t-on les régimes
de retraites par répartition si répandus
en Europe du nord ? Comment mettre
en place le policy-mix (fiscalité, création
monétaire, déficit, démocratie participative…)
qui permettra de diminuer la place
de l’économie marchande ? Voilà les arbitrages
que la gauche radicale devra réaliser
pour offrir une alternative crédible aux
politiques d’austérité.

Lire l’intégralité des contributions des économistes ici.

TSCG, austère traité

Le Traité sur la Stabilité, la Coordination
et la Gouvernance (TSCG)
sur lequel se sont accordés 25
États sur les 27 que compte l’Union
européenne a été signé le 2 mars
2012. Il impose aux États de ne
pas dépasser un déficit structurel
de 0,5 % du PIB. Ce déficit compris
comme objectif de long terme ne
prend pas en compte les variations
conjoncturelles du PIB. La barre
des 3 % de déficit a été réaffirmée
en tant que limite à ne pas franchir
sous peine de sanctions quasi-automatiques.
Par ailleurs, les États
dont l’endettement est actuellement
supérieur à 60 % du PIB sont
obligés de réduire cet endettement
au rythme d’un vingtième de celui-ci par an.

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