Accueil > politique | Entretien par Catherine Tricot | 7 novembre 2012

Les Alternatifs montent au front

Lors de leur prochain congrès, les héritiers du PSU vont
peut-être décider de rallier le Front de gauche.
Un tournant dans l’histoire des Alternatifs. Entretien avec
Jean-Jacques Boislaroussie, figure historique du mouvement.

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Regards.fr. Racontez-nous les origines des Alternatifs…

Jean-Jacques Boislaroussie. Les Alternatifs naissent sous ce nom
il y a dix ans, à la suite de rapprochements
avec la CAP, un groupe issu de
la contestation interne du PCF [1]. Mais
nos racines plus anciennes s’ancrent
dans l’héritage du PSU des années
1970. Nous venions pour partie d’une
radicalisation des mouvements d’action
catholique. Piaget en 1973 reflète bien
ce courant. Le PSU était plus un parti
objet qu’un parti sujet : il reflétait une
radicalité de la société. Nous avions en
commun la critique de gauche de l’étatisme.
Une partie a conduit le recentrage
de la CFDT, est entrée au PS avec Michel
Rocard. Nous, davantage liés à des
mouvements comme Lip, avons poussé
la théorisation autogestionnaire, la recherche
d’auto-organisation.
À côté des racines historiques, je vois
deux autres filiations. Nous reflétons
pour partie une radicalisation du combat
écologique. Le mouvement écolo est
percuté par les débats sur la croissance
et la décroissance et toutes les questions
liées à la reconversion de l’économie.
Nous ne sommes clairement pas du
côté du « green washing », ce nouveau
carburant pour le capitalisme.
L’autre branche contemporaine serait
celle qui se nourrit et plonge dans les
expérimentations concrètes autour de
pratiques comme les Amap [2],les coopératives…
J’ajouterai enfin, comme référence
politique, le féminisme.

Cette référence au féminisme
n’a pas beaucoup de réalité tangible,
ni dans la composition
de l’organisation ni dans votre réflexion qui n’est pas si singulière
sur ce sujet…

C’est vrai que nous ne différons pas sur
ce point de la plupart des organisations
politiques, gauche de gauche comprises.
Le centre de gravité de notre
organisation est celui de la gauche
radicale en France : autour du salariat
garanti. Nous sommes à dominante
blanche, masculine et de plus de 50
ans. Mais nous attachons beaucoup
d’importance à cet ancrage féministe,
comme garde-fou mais aussi dans nos
combats internes face à la reproduction
des dominations et à la bureaucratisation,
à la professionnalisation
de la politique.

Je pensais que vous évoqueriez
l’héritage des luttes anticoloniales
et aujourd’hui les combats
postcoloniaux…

Les luttes anticoloniales, en particulier
au moment de la guerre d’Algérie, ont
vu naître le PSU. Mais cela commence
à dater. Cela ne fait plus sens ainsi. On
peut dire que notre fibre internationaliste
s’est retrouvée dans notre investissement
dès les premiers jours du mouvement
altermondialiste…
Pour être honnête, il faut dire aussi que
l’on est moins homogène sur la question
postcoloniale. Nous sommes traversés
par les mêmes contradictions
que le NPA, Gauche anticapitaliste, et
dans une moindre mesure le PC. Le
PG lui est assez soudé sur le sujet !
Quelle place accorder à la question postcoloniale dans la construction de
l’unité populaire ? Nous sommes divisés…

Vous venez de nous dire que vous
étiez donc rouge, vert et violet (féminisme).
Pourquoi une définition
aussi « fermée » ? Quid des questions
contemporaines autour de la
ville ou de l’Internet, de la démocratie,
des libertés publique… ?

Nous ne sommes pas très performants
sur les questions de l’Internet… C’est
sans doute lié au profil générationnel
de notre mouvement. Cela renvoie aussi
à notre trop faible présence dans les
institutions territoriales qui ne nous permet
pas d’avoir une capacité politique
et intellectuelle suffisante pour aborder
pleinement les enjeux urbains.

Le Front de gauche est traversé
par des débats stratégiques plus
ou moins explicites… Comment
vous situez-vous par rapport aux
autres partenaires de la gauche de
gauche ?

Dans les débats stratégiques, nous
sommes clairement du côté de l’émancipation.
Si je reprenais les termes
des années 1970, je dirais que nous
sommes gramsciens. Nous accordons
de l’importance à la lutte idéologique,
nous croyons à la « révolution longue »
contre les avant-gardismes. Nous alions
présence critique dans l’institution et
expérimentation sociale. Pas pour accumuler
des forces en vue du basculement
mais pour avancer, apprendre,
gagner, même si on ne gagne pas sur
tous les terrains.
La gauche de transformation doit être
capable de dire quelque chose sur l’immédiat
et sur les grands principes de la
société qu’elle vise. Elle le fait plus ou
moins. La faille majeure ? La stratégie
à adopter pour « révolutionner » nos sociétés.
Les contre-pouvoirs ou l’appel à
la révolution citoyenne ne règlent pas
tout. Il nous faut avancer. Nous participons
à cette discussion avec nos éléments
de singularités.
Ce débat prend parfois des allures urgentes.
Par exemple, comment aborder
la question de l’avenir de PSA ? On ne
peut pas avoir un double discours, écolo
un jour et pour la défense de l’emploi
dans l’automobile le lendemain. Il faut
penser la reconversion de l’industrie
automobile. La proposition de la CGT de sécurité des parcours professionnels
ouvre des pistes pour pouvoir faire
avancer ces débats sans sacrifier les travailleurs.
Cette proposition de sécurité
sociale professionnelle est un élément
de réponse stratégique qui permet de
dessiner un chemin vers la « révolution ».
Autre débat : je ne crois pas que nous
soyons dans une course de vitesse avec
l’extrême droite. Mais dans une course
de vitesse pour que ne se structurent
pas un groupe blanc-dominant et un
groupe coloré-dominé. Nous avons vraiment
besoin de penser et d’agir pour
passer du peuple en soi au peuple pour
soi… C’est-à-dire pour reconstruire une
unité populaire politique.

Est-ce que les différents ancrages,
les différentes sensibilités au sein
de votre organisation influencent
votre choix de rejoindre ou non le
Front de gauche ?

Certainement. Le débat entre nous porte
sur le lieu d’investissement politique.
Est-ce dans la recomposition politique
ou dans les pratiques concrètes que
nous sommes efficaces ? À mon sens, il
faut savoir ne pas se polariser seulement
sur ce qui nous différencie des autres
groupes de la gauche de gauche mais
voir ce qui nous rapproche : l’engagement
pour changer la société.
Je crois aussi que nous devons tenir
compte du fait que la plupart de nos partenaires,
des organisations comme des
individus, que nous estimons et avec qui
nous travaillons ont rejoint le Front de
gauche ou s’y investissent. Nous devons
en être si nous ne voulons pas déléguer
aux seuls PCF et PG la définition du discours
politique audible. Le défi est d’être
unitaire tout en portant les éléments fondamentaux
du projet et de la démarche
écolo-alternative.

Réponse quand ?

On vote à la mi-novembre.

Nouvelle unité

Depuis le printemps dernier, des
rapprochements se cherchent entre
diverses composantes du Front
de gauche. Dès le lendemain de la
présidentielle, quelques centaines
de militants se sont réunies. Début
juillet et fin octobre, ces rencontres
larges se sont renouvelées. Entretemps,
des discussions ont eu lieu
entre organisations et un texte écrit
par quatre d’entre elles est paru fin
octobre. La Fase (dont font partie
les communistes unitaires), Gauche
anticapitaliste, Convergence et Alternative
et Gauche Unitaire affirment
leur volonté de travailler ensemble.
Les Alternatifs ne sont pas signataires
tant que leur décision de rejoindre le
Front de gauche n’est pas actée.
Le périmètre du rassemblement n’a
cessé d’évoluer. Il est aujourd’hui
fortement marqué par les divers courants
issus du NPA. Médiapart titrait
« Reconstitution de ligue dissoute ».
Pour le constat, ce n’est pas faux. Pour
la suite, c’est plus ouvert. La participation
des Alternatifs à ce regroupement
sera déterminante, comme la
place faite aux écologistes de gauche
et aux individus. Car il s’agit de porter
de façon audible dans le FG des
questions qui tiennent aux coeurs des
différents partenaires, en particulier
celle d’un élargissement du FG au-delà
du PCF et du PG de Jean-Luc Mélenchon
et au-delà des adhérents directs
des partis constitués.

Notes

[1Convergence pour une alternative, la CAP
était principalement animée par les reconstructeurs
communistes (Damette, Poperen, Wasserman)
rejointe un temps par Charles Fiterman.

[2Amap : Associations pour le maintien d’une
agriculture paysanne. Les amap entendent favoriser
l’agriculture paysanne et biologique. Le
principe est de créer un lien direct entre paysans
et consommateurs qui s’engagent à acheter la
production de celui-ci à un prix équitable et en
payant à l’avance.

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