Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 11 septembre 2017

12 et 23 septembre : conjuguer le politique et le social

Septembre sera marqué par le grand retour de la lutte sociale. Après la tumultueuse séquence électorale, la rue va s’exprimer. Non sans contradictions…

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Une fois de plus, la rue parisienne grondera les 12 et 23 septembre prochain, le 12 à l’appel de syndicats, le 23 à celui de la France insoumise. C’est la manifestation du 23 qui provoque des débats souvent vifs. Beaucoup de syndicalistes manifestent leurs réticences, voyant le risque d’une récupération politique. Rien ne va plus entre Mélenchon et Martinez ? Les syndicalistes ne veulent pas être à la remorque d’une formation politique ?

En fait, il faudrait savoir raison garder. Tout d’abord, le problème n’est pas nouveau. Le 16 octobre 1999, par exemple, le PCF de Robert Hue avait programmé une manifestation pour l’emploi. Elle ne fut pas du goût des syndicalistes. La CGT ne voulut pas y appeler et, dans l’ensemble, les rencontres officielles entre politiques et syndicalistes restèrent polies, mais peu chaleureuses. Il n’est donc pas nécessaire, pour comprendre la tension actuelle, d’y voir un nouvel épisode des tensions entre le PC et la France insoumise. Le problème est plus ancien et bien plus profond qu’une querelle de préséance.

Angleterre, Allemagne, France : trois modèles

Au XIXe siècle, l’expansion européenne des sociétés marchandes et capitalistes se traduisit par une séparation fonctionnelle des "instances" de la société. L’économique, le social, le politique, le religieux, le symbolique se mirent à relever d’organisations distinctes. Les associations, les syndicats et l’organisation nouvelle du parti politique se développèrent ainsi de façon autonome.

Or, si les sociétés modernes fonctionnent de façon complexe et diversifiée, elles le font aussi autour de cohérences fortes, faites de finalités, de normes et de méthodes plus ou moins dominantes. L’efficacité sociale qui différencie les activités pousse donc en même temps à les articuler d’une manière ou d’une autre. L’Europe connut ainsi, à la charnière des XIXe et XXe siècles, trois grands modèles de cette articulation.

Le travaillisme anglais fit du syndicat le pivot du mouvement global, le Parti travailliste n’étant que le prolongement parlementaire de l’action syndicale. Dans l’Allemagne très centralisée, ce fut au contraire le parti socialiste qui était censé organiser le mouvement, en constituant autour de lui toute une galaxie d’organisations de tous types, associations ou syndicats qui lui étaient structurellement subordonnés.

Le mouvement ouvrier français connut lui un troisième modèle, celui du syndicalisme révolutionnaire. Pour préserver l’autonomie et le dynamisme de la lutte ouvrière, le syndicat devait se tenir à l’écart de l’État et donc des partis, y compris socialistes. Le syndicat, autour du projet de la grève générale, était en lui-même l’expression globale de l’émancipation prolétarienne. La Charte d’Amiens, en 1906, fut l’expression globale et un peu mythique de ce désir d’indépendance absolue.

"Syndicalisme de lutte des classes" et subordination

Mais la France est un curieux pays. Elle rêva toujours de sa célèbre Charte, mais ne cessa en pratique de se tourner vers le modèle allemand ou vers le modèle anglais. Ruse de l’histoire, au XXe siècle le modèle social-démocrate allemand ne s’imposa pas dans l’espace de la social-démocratie, mais… dans celui du communisme.

Pendant quelques décennies, le communisme français fut, bien au-delà d’un simple parti politique, une vaste galaxie incluant de l’associatif (les "organisations de masse"), du syndicalisme et du culturel. Officiellement, les syndicats dirigés par les communistes étaient indépendants et de fait, ils dépassèrent de très loin l’espace du communisme stricto sensu. Mais la vie syndicale était discutée de façon précise au Bureau politique et au Comité central…

Inutile aujourd’hui de simplifier cet étonnant modèle. Il fut incontestablement une source de dynamisme et de cohérence, qui permit à la symbiose du PC et de la CGT de peser utilement sur les rapports de forces et de modeler l’État-providence à la française. Mais ces qualités se firent au prix d’une subordination qui coûta cher à ce "syndicalisme de lutte des classes" que voulut et sut incarner la CGT.

Depuis quelques décennies, la subordination a été écornée. La ligne syndicale ne fait plus l’objet de discussion au sein des directions politiques et, en sens inverse, la CGT ne relaie plus le point de vue communiste dans les grandes circonstances de la vie politique. Mais, comme pour corriger brusquement et radicalement un défaut antérieur, la conquête de l’indépendance s’est traduite par une séparation. Une sorte de gentlemen’s agreement s’est alors installé, le "social" apparaissant comme le lieu par excellence du syndicalisme et le "politique" comme celui du parti. Chacun chez soi et les cochons seront bien gardés…

Désaffection du syndicalisme et crise de la "forme-parti"

Le problème est que l’évolution du capitalisme, sa "mondialisation", sa forme financière dominante et son démantèlement de l’État-providence appellent, de plus en plus, à opposer au désordre de la concurrence, de la gouvernance et des inégalités une logique plus humaine du partage, de la démocratie et de l’égalité. Dès lors, l’absence de convergence consciente entre les différentes facettes de l’action collective apparaît comme un manque à gagner.

Ajoutons que le vieillissement des structures existantes touche aujourd’hui le champ tout entier de ce que fut le mouvement ouvrier. La désaffection à l’égard du syndicalisme est en cela le pendant de la crise de la "forme-parti" historique.

Penser que l’on peut, d’un coup de baguette magique, revenir sur la distinction fonctionnelle des pratiques sociales est une illusion, source d’énormes dangers et… de désillusions futures. Mais poser la question d’une réarticulation évitant la double impasse de la séparation et de la subordination est une nécessité historique fondamentale.

La décision d’appeler à une manifestation le 23 septembre heurte des sensibilités syndicalistes ? Sans aucun doute. Mais il faut alors aussi convenir que la carence d’incitative proprement politique est une source de faiblesse pour le mouvement tout entier. La société française, depuis trop longtemps et en tout cas depuis le début des années 1980, souffre de ce que le raccord ne s’opère pas entre la critique pratique de "l’ordolibéralisme" et les constructions politiques alternatives.

Avancer vers une réarticulation

Or il ne suffit plus de s’en tenir au partage ancien des tâches. Réserver la construction d’alternatives aux seules formations politiques revient, de fait, à déléguer aux pouvoirs politiques et à l’État le soin de réguler la société, pour infléchir la loi d’airain du capital. On a de solides raisons de penser que cette façon de faire, qui alterne les mobilisations sociales, les alternances politiques… et les désillusions populaires n’est plus de mise aujourd’hui. Il faut donc bien que, dans le processus de construction de l’alternative, dans la formalisation des projets globaux de société, dans la mobilisation continue pour exprimer, imposer, contrôler et évaluer, les formations politiques spécialisées ne soient pas seules à la manœuvre.

La méthode retenue par Mélenchon et la France insoumise n’est pas la meilleure ? Peut-être. Mais l’absence d’initiative faisant converger le social et le politique n’est-elle pas plus pénalisante encore pour tout le mouvement ? Le plus sage est sans doute de s’en tenir à une position cohérente, autour de deux affirmations inséparables.

Il faut tout d’abord considérer que la succession des deux manifestations est une chance pour rassembler les catégories populaires, dans le refus comme dans la proposition alternative. Chacune de ces mobilisations se fera avec sa dominante, plus "sociale" ou plus "politique". Mieux vaut toutefois considérer que toutes deux s’inscrivent dans la même fibre critique et constructive.

Il reste, à l’avenir, à avancer plus ouvertement vers ce qui se cherche sans se trouver : une réarticulation qui permette à chacun, dans le respect de sa fonction et de ses missions, à reconstruire de l’espérance, à la fois sociale et politique. D’une certaine façon, la victoire de Macron était dans la continuité totale du "TINA" ("Il n’y a pas d’alternative") de Margaret Thatcher. Si l’on veut mettre fin à "l’alternance" ravageuse de la droite et d’une certaine gauche au pouvoir, cette reconstruction d’espoir, et donc cette réarticulation d’un mouvement par nature composite sont des enjeux fondamentaux.

Si l’on veut faire des catégories populaires qui se lèvent, non pas seulement une multitude mais un peuple acteur, rien ne serait pire que d’opposer le 12 et le 23 septembre, quand il faut tout faire pour les conjuguer.

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