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Accueil > Monde | Par Roger Martelli | 29 septembre 2017

Catalogne : éviter l’embrasement

Le gouvernement Rajoy a choisi l’intransigeance face au projet de référendum en Catalogne. La tension est extrême. Malgré ses divisions sur le sujet, Podemos essaie de proposer une sortie par le haut de la crise.

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La revendication nationale en Catalogne relève d’une longue histoire, bien avant l’émergence de ce que l’on a appelé le principe des nationalités. Qui veut comprendre doit laisser au vestiaire les opinions toutes faites. Les lignes qui suivent ne font que suggérer quelques lignes de force, de façon lapidaire [1].

1. Il n’y a pas de modèle général. La Catalogne n’est ni l’Écosse, ni l’improbable "Padanie" inventée par la Ligue du Nord en Italie. La question nationale y est ancienne, dans un pays de monarchie ultracentralisatrice et conservatrice, dominée par les Castillans depuis la fin de la Reconquista, à l’aube du XVIe siècle. L’Espagne n’a toutefois pas le monopole de la méthode.

La logique centralisatrice est un modèle répandu, en Europe comme dans bien d’autres espaces continentaux. D’un point de vue historique, la centralisation imposée a toujours été contradictoire, en général plutôt propulsive dans les pays qui, comme la France, se sont débarrassés assez tôt des sociétés d’Ancien régime, plutôt rétrograde dans ceux qui, comme l’Espagne, s’y sont longtemps refusés. Ajoutons qu’elle a été, simultanément ou tour à tour, plutôt imposée par la force ou intériorisée plus ou moins par les populations dominées.

Mais dans la quasi-totalité des cas, l’équilibre de l’acceptation et de la contrainte a toujours été instable. Depuis quelques années, la montée des inégalités, le recul de l’État et la crise économico-sociale systémique ont accéléré la rupture des acceptations anciennes. La propension de l’Union européenne à opposer, aux États constitués, le couple des institutions européennes et des grandes régions a offert à la demande de séparation qui en résulte une légitimité qu’elle avait perdue dans le passé.

2. Dans ce contexte, la radicalisation de l’exigence indépendantiste a pris deux formes différentes, qui s’entremêlent la plupart du temps. D’un côté, elle puise ses ressorts dans une longue amertume, fruit des spécificités historiques sous-estimées ou même niées. D’un autre côté, elle exprime souvent le désir, pour des territoires dotés de ressources, d’en bénéficier sans devoir partager avec les moins nantis.

Depuis quelques années, dans les États de tradition étatique récente (l’Italie, la Belgique), comme dans les États les plus anciens (Espagne, Royaume-Uni), c’est le second volet qui a pris une importance dominante. Il s’accompagne alors d’une propension inquiétante aux idées d’exclusion, à la xénophobie et à l’exacerbation libérale. Ignorer le poids de ce versant de la demande indépendantiste serait puéril ; oublier a contrario ce qu’il y a de propulsif dans l’exigence de dignité et de reconnaissance serait une faute.

3. Ce phénomène n’advient pas à n’importe quel moment de l’histoire humaine. Le capitalisme a étendu sa maîtrise de tous les espaces sans exception, sous une forme avant tout mondialisée et financière. La spirale des inégalités s’est renforcée et, avec elle, une logique de polarisation des avoirs, des savoirs et des pouvoirs qui touche tous les territoires conquis par la logique concurrentielle.

Le recul généralisé de "l’État social" et de la sphère publique a anémié les mécanismes de redistribution, érodant du même coup les bénéfices que les zones les plus "périphériques" retiraient de l’intégration dans l’État central. De ce fait, la parcellisation des situations économico-sociales accentue la tendance au repli sur soi, des privilégiés réels ou supposés, comme des populations délaissées.

La demande de séparation est ainsi devenue un mode de gestion du désordre existant. Pourquoi payer pour celui qui ne fait pas assez pour accaparer les richesses disponibles ? Pourquoi ne pas négocier directement avec les institutions continentales, plutôt qu’avec un État national aux ressources amputées ?

4. Si cette tentation séparatiste ne manque pas de légitimité historique dans plusieurs cas, elle n’en est pas moins grosse de redoutables impasses. Le vieux modèle du nationalisme du XIXe siècle – "un peuple, une nation, un État" – est-il si opérant dans un monde dont les sociétés sont de plus en plus interpénétrées ? La croissance de la méthode concurrentielle, en accentuant les polarités à l’intérieur de chaque territoire, ne menace-t-elle pas à terme la cohésion de tous, même les mieux dotés en ressources matérielles ou symboliques ?

Nul ne peut empêcher une population qui désire la séparation de s’y engager. Le respect du principe de souveraineté populaire est à ce prix. En choisissant le mépris et la force, le gouvernement Rajoy attise donc les braises, divise un peu plus la population résidant en Catalogne et joue avec le feu de la crise et d’une quasi guerre civile. En cela, la brutalité étatique retenue en Espagne est à la fois inadmissible et stupide. Comme l’attitude méprisante des puissances coloniales furent naguère inadmissibles et stupides face aux revendications nationales des peuples colonisés.

Mais la tentation de la séparation, quand bien même elle est démocratiquement légitime, n’est pas nécessairement porteuse, ni de concorde des populations concernées, ni d’émancipation des cultures, des traditions et des individus. Or, dans le monde qui est le nôtre, la clé de tout développement des capacités humaines n’est pas d’abord dans les indépendances juridiques, mais dans l’égalité des conditions et des droits et dans l’émancipation concrète des personnes.

À quoi bon l’indépendance officielle, si le territoire théoriquement émancipé reste tributaire des logiques dominantes de dépossession, de discrimination et de domination, qui sont le lot des normes du capital depuis si longtemps ?

5. On tiendra ici pour raisonnable la position de Podemos qui suggère de trouver une logique collective d’apaisement, à l’échelle de l’Espagne tout entière, pour sortir de la crise et éviter ainsi le pire. Diviser en deux blocs antagonistes la population de Catalogne, sur un choix qui contourne toutes les grandes questions sociales et démocratiques conditionnant le développement ultérieur du territoire et de ses habitants n’est pas sans danger immense. Mais délégitimer a priori la consultation populaire et, plus encore, maintenir le statu quo fait courir immédiatement le risque du pourrissement et des rancœurs, avec leur cortège possible de violence, de ressentiment et de reculs démocratiques calamiteux.

En prônant une négociation globale, appuyée sur la consultation populaire, Podemos désigne la voie la plus pertinente dans le moment présent. Faut-il, pour y parvenir, se tourner vers le Parti socialiste, comme semblent l’envisager les plus hauts responsables du mouvement ? C’est pour le moins discutable. Mais c’est à la gauche critique d’Espagne, de Catalogne ou d’ailleurs de trouver la meilleure manière d’avancer, en évaluant au mieux tous les risques.

Si la Constitution espagnole est inadéquate, rien n’est plus urgent que d’en changer. Si l’on veut éviter tout autant la contrainte unificatrice que la dispersion nationalitaire, la reconnaissance pleine et entière du caractère plurinational de l’Espagne est une nécessité. On tiendra donc pour un préalable l’obligation de reconnaître et de stimuler la diversité culturelle historique des langues et des peuples d’Espagne se définissant comme tels. À condition d’ajouter que tout cela n’a de sens que dans l’engagement solennel et concomitant d’un essor conséquent de l’espace public, d’une promotion des biens communs et de l’appropriation sociale, d’un effort continu dans l’action pour l’égalité et d’un parti pris sans limite pour une citoyenneté active de tous.

Confrontée comme tous les pays d’Europe à la rudesse de la crise et à l’étouffement de la vitalité démocratique, l’Espagne n’a pas d’issue véritable en dehors d’un processus constituant, au sens large et pas seulement juridique et constitutionnel. Le triptyque de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité n’est pas un monopole de la France issue de la Grande révolution de 1789-1794. Il est, partout, une clé pour que les catégories populaires, dispersées et subalternes, se constituent en peuple politique, maître à part entière de son destin.

6. La dignité reconnue de chacun et la partage entre tous : la position de Podemos est raisonnable. Ne vient-elle pas trop tard ? Peut-être. Mais il serait à rebours déraisonnable de ne pas tenter cette ultime chance.

Notes

[1Le trimestriel Regards de l’automne 2014 a consacré un dossier au sujet, sous le titre "Régionalismes, nationalismes, indépendantismes : le repli sur sol".

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Vos réactions

  • Bonjour
    je connais mal le problème, mais que la Catalogne , veuille se séparer de l’Espagne, me fait un peu penser a l’Italie du nord qui veut se séparer du Sud , parce que les régions riches , ne veulent pas payer pour les régions pauvres. C’est de l’égoîsme. Ou est le projet vraiment révolutionnaire, l’internationalisme !?. Flatter les nationalismes petit ou grand , n’a rien de bon. Diviser pour régner, monter les gens les uns contre les autres...
    Pour moi , tout cela n’est qu’une régression.
    J’ai sourit , quand j’ai vue une jeune catalane, crier sa joie et dire nous avons retrouver la liberté, comme si le régime actuel en Espagne ressemblé a l’Espagne de Franco ou au pays de l’Est, avant la chute du mur. Tout cela me laisse perplexe.

    bobby Le 3 octobre à 11:52
       
    • Bonjour Bobby,

      Comme vous je connais mal le problème et j’ai eu tendance à penser de même sur l’égoïsme et la xénophobie des catalans. L’article-lien ci dessous- certes publié dans une presse bourgeoise mais argumenté en donne une autre vision même si la question de l’internationalisme n’y est pas abordée.
      On ne peux pas considérer la Catalogne comme la "Padanie" ou la Flandre.
      La responsabilité du PP est lourde dans cette affaire depuis 2006 (donc avant Rajoy 1er ministre).
      L’Espagne n’a jamais regardé en face la période noire du franquisme, dont nombre de ses partisans se sont retrouvé au PP, elle en paye les conséquences aujourd’hui.

      http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20141114tribc166e7f73/l-independantisme-catalan-est-il-un-egoisme.html?amp=1

      seuzaret Le 9 octobre à 12:30
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