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Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 9 février 2015

La résistible ascension du FN, si…

Les résultats de l’élection législative partielle du Doubs montrent l’incapacité du PS à enrayer l’ascension du FN. Aujourd’hui pour y parvenir, pas d’autre voie que celle d’une vraie rupture, franchement à gauche.

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51% d’abstentions, plus de 8% de votes blancs et nuls, moins de 3 % d’écart entre les candidats du PS et du FN. Le PS l’emporte dans la 4e circonscription du Doubs, mais la gauche a senti le vent du boulet. La belle unanimité de janvier n’a rien changé, le FN poursuit son ascension.

Comment s’en étonner ? Marine Le Pen est à droite, bien à droite : elle bénéficie donc de la panne d’une gauche engluée dans les errances de son parti majoritaire. Elle se veut surtout "antisystème", et même la plus cohérente de tous les "antisystèmes".

Marine Le Pen, à la fois marginale et centrale

À ceux que le cours actuel de l’Union européenne indispose, elle dit : vous avez raison, mais si vous voulez être cohérents avec vous-mêmes, allez jusqu’au bout. Débarrassez-vous du carcan de l’Union, sortez de l’euro, rétablissez tous les attributs de la souveraineté nationale et enracinez le cadre européen dans la stricte logique d’une Europe des États.

À ceux qui, se voulant une gauche pleinement "populaire", affirment qu’il faut écouter le peuple de la "périphérie", le peuple de ceux qui, délaissés par les élites, ne se sentent plus "chez eux", elle dit : vous avez raison, mais soyez cohérents avec vous-mêmes. On ne peut pas donner à tous, donc donnons à ceux " de chez nous". Contenons les flux migratoires et cantonnons les "minorités", en les mettant à leur place naturelle, c’est-à-dire subalterne.

À ceux qui, à droite, épousent la thèse de la guerre des civilisations et craignent le désordre interne dans un monde déstabilisé, elle dit : vous avez raison, mais soyez cohérents avec vous-mêmes. Une guerre se gagne avec les moyens de la guerre. Dans une guerre, il y a des ennemis et des "cinquièmes colonnes". Où sont les suspects potentiels ? Là où étaient hier les terres rouges, dans les banlieues. Dans l’enthousiasme des années 1920, les communistes voyaient dans la banlieue la "ceinture rouge" qui allait enserrer, jusqu’à l’étouffer, la capitale de la bourgeoisie. Aujourd’hui, dit le FN, ceinturons la ceinture, avec les forces saines de la périphérie.

Tout cela donne la situation actuelle : Marine Le Pen est à la fois marginale (les trois quarts des sondés déclareraient qu’elle n’a pas les compétences pour gouverner) et centrale. Comment l’arrêter ? Il y a quelques semaines, la cause semblait entendue : seule la droite classique pouvait faire barrage au Front national. Le mois de janvier a redistribué les cartes. L’exécutif socialiste se porte un peu mieux et l’UMP s’est mis les pieds dans le tapis. Cela suffit pour que le PS triomphe. Il ne lui en faut pas beaucoup, mais…

PS : la double impasse du social-libéralisme et de la "Gauche populaire"

Jean-Christophe Cambadélis n’a guère attendu pour enfoncer le clou : « Une autre urgence doit animer l’ensemble des forces de gauche : l’urgence à s’unir. Cette élection partielle dans le Doubs le dit crûment : entretenir le fantasme d’un "Syriza français", en voulant affaiblir le Parti socialiste, ne provoquerait rien d’autre que la bérézina de la gauche française. » La réponse est donc simple : union de la gauche autour du PS, partout, en toute circonstance.

Comment parvenir à remettre le PS en position centrale ? Deux stratégies claires sont énoncées à cet effet dans la mouvance socialiste, celle prônée par le think tank Terra Nova et celle énoncée autour de la "Gauche populaire". Toutes deux partent du même constat : les clivages d’aujourd’hui ne portent plus sur le "social" mais sur "l’identitaire". À partir de là les réponses divergent. Pour Terra Nova, les ouvriers traditionnels ont durablement glissé vers le ressentiment, l’abstention et le vote FN. Pour battre l’extrême droite, il n’y a pas d’autre solution que le social-libéralisme en matière économico-sociale et, sur le plan politique, l’alliance des couches moyennes et des "minorités" autour de valeurs "d’ouverture".

Face à cela, la Gauche populaire propose de ne pas abandonner la majorité des catégories populaires, mais de comprendre que leurs préoccupations tournent autour de "l’identité culturelle" (on n’est plus chez nous) et de la "sécurité" (lire "L’obsession identitaire. À propos d’un livre de Laurent Bouvet"). D’un côté, un Manuel Valls plutôt porté vers le libéralisme économique ; de l’autre, un Manuel Valls très recentré sur le sécuritaire…

Au fond, la Gauche populaire suggère de faire, vis-à-vis du Front national, ce que le social-libéralisme "blairiste" avait fait à l’égard de l’ultralibéralisme thatchérien : considérer que le Front "pose de bonnes questions". Le problème est que la manière de poser les questions induit les réponses. Les résultats sont dès lors malheureusement prévisibles. En voulant jouer avec ces questions (la compétitivité, la flexibilité) la social-démocratie a perdu face au libéralisme ; en voulant jouer avec les questions du FN (l’identité, la sécurité), la gauche, "populaire" ou non, perdrait la bataille face à lui.

Unir le peuple, tout le peuple

Il ne faut donc pas jouer à cela, ni entériner le désamour des catégories populaires en maintenant une logique économico-sociale qui les meurtrit et les humilie, ni en assumant peu ou prou l’idée qu’il est normal que les catégories populaires ne se sentent plus "chez elles". On ne joue pas avec l’identité et la sécurité. Ce sont les inégalités et les discriminations qui sont la source du désordre et de l’injustice. Dès lors, le seul parti pris possible d’une gauche digne de ce nom est celui de l’égalité.

Que faire face à la stratégie de Marine Le Pen ? Finasser, se placer sur son terrain ? Sûrement pas. Le FN se dit "antisystème" ? Mais où y a-t-il système, sinon dans ce modèle social d’exploitation et de domination qui conjugue la concurrence et la gouvernance ? Qu’en dit le FN ? Sans doute a-t-il abandonné dans son discours le parti pris ultralibéral d’hier. Mais prend-il pour autant le parti pris de la réorientation drastique des ressources disponibles, de l’expansion de la sphère publique et de l’exigence démocratique qui en résulte ? Le FN se dit du côté du peuple. Mais comment peut-on se dire de son côté et s’attacher d’abord à le diviser ? Comment peut-on porter l’exigence de la dignité populaire et tourner le dos au commun et à la solidarité ? Comment peut-on vouloir la concorde nationale et attiser l’esprit de guerre, au risque d’une guerre civile de fait ? Comment, sinon par la spirale interminable du sécuritaire d’État et du terrorisme de désespérés ?

Le FN ne pose pas les bonnes questions et ne donne pas les bonnes réponses. Sortir de la logique de l’état de guerre, tourner le dos à l’obsession identitaire, unir le peuple, tout le peuple, dans la construction partagé d’un projet d’émancipation et de dignité : il n’y a pas d’autre voie (lire "Grèce, Charlie, ’ghettos’ : l’impératif de dignité"). À gauche, bien à gauche, le plus à gauche possible. C’est ainsi que l’extrême droite perdra son oxygène.

Ajoutons encore une idée. Dans le succès du FN, il y a aussi la capacité à innover. Sur le terrain culturel de l’extrême droite, sans aucun doute : le meurtre du père n’a pas eu lieu sur le fond. Mais la fille a construit l’image d’une rupture, qui la rend acceptable pour une partie de la droite classique, en attendant qu’elle le soit pour une partie de la gauche. Ne pas faire de cadeau au FN, c’est aussi ne pas lui donner l’argument d’une gauche qui serait à tout jamais tiraillée entre la modernité marchande et la nostalgie démocratique des siècles passés. Continuer les valeurs, réorienter les stratégies, rompre avec les formes anciennes : cette refondation-là n’est-elle pas un défi, pour la gauche elle aussi ?

Résistible, l’ascension du FN ? Si et seulement si.

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Vos réactions

  • c’est flou "un projet démancipation" ok, mais il y a des besoins immédiat, urgents, sociaux, c’est sur ce socle qu’on pourra ancrer un projet d’émancipation qui sinon apparaîtra comme du baratin.

    jacquefortin Le 9 février 2015 à 17:55
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  • Pas mal cet article... une Position lucide comme je les aime.

    rosalie Le 9 février 2015 à 21:34
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  • "Continuer les valeurs, réorienter les stratégies, rompre avec les formes anciennes (...)"
    En effet. Pour cela il faut commencer par rompre avec les "formes anciennes" de la pensée. Or celles-ci demeurent au coeur de l’argumentation de Paul Martelli. Exemples :
     "La gauche a senti le vent du boulet". Que signifie cette affirmation ? Quelle "gauche" ? En quoi la candidature Barbier, soutien de Macron, était-elle de gauche ? D’ailleurs, au second tour, ce candidat ne revendiquait même cette plus cette prétendue appartenance, il se voulait le représentant "de tous les républicains" !
     "Une gauche engluée dans les errances de son parti majoritaire"
    Comment ? L’appartenance du PS à la gauche relèverait-elle de l’évidence ? Ne faudrait-il pas, au minimum, soumettre ce prêt-à-penser à l’examen et à la critique ? Le confronter aux faits et aux actes ?

    François 70 Le 10 février 2015 à 10:21
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  • Il faut en finir avec la référence fourre tout à la gauche. Le PS presque toutes tendances confondues, la direction du PCF, les parlementaires verts en quête de marocains... toute cette mouvance néo-libérale réformiste à la marge ou au mieux sociale- démocrate nous entraine vers des sommets d’abstentionnisme, de fatalisme, de rejet du politique dont la poussée du FN n’est que la conséquence. Depuis les 11% de Mélenchon, l’influence de l’anti-capitalisme est en chute libre du fait des compromissions électoralistes du PCF qui vont se poursuivre lors des deux prochains scrutins. Il est urgent de prendre enfin parti clairement et ce ne sont pas les "chantiers d’espoir" qui nous éviteront la catastrophe imminente !

    Fulgence Le 11 février 2015 à 00:20
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  • Effectivement.

    J’ajoute que cette incapacité du PS à dépasser cette alternative idiote entre "gauche populaire" et Terra Nova s’explique avant tout par sa vision faussée des classes populaires : partir du principe qu’elles sont passées au FN, c’est oublier qu’elles ont avant tout basculées dans l’abstention et que les ouvriers qui votent aujourd’hui à l’extrême-droite n’ont pas du tout les mêmes caractéristiques sociales que ceux qui votaient PCF !

    S’ensuit d’un côté le mépris des classes populaires, et de l’autre une course perdue d’avance aux électeurs du FN...

    Néanmoins, si vraiment la gauche, ce qui exclue maintenant le PS, veut récupérer lesdites catégories populaires passées à l’abstention, il faut faire plus qu’un programme de gauche : il faut les représenter, les promouvoir en politique comme le faisait le PC autrefois malgré ses défauts. Parce qu’actuellement, le programme du Front de Gauche a beau être réellement à gauche, il n’empêche qu’il peine à sortir du monde des professions intellectuelles...

    Mordraal Le 13 février 2015 à 09:58
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