Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 13 septembre 2016

Les désillusions de l’union. À propos de Christiane Taubira

Dans un long entretien à Libération, Christiane Taubira – que sa dignité et sa ténacité ont imposée de façon originale dans l’espace politique français – se lance à sa façon dans le débat présidentiel. Mais pour ouvrir quelle perspective ?

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La trame du propos de l’ex-garde des sceaux est d’une grande simplicité : la gauche va mal et le Front national est aux portes du pouvoir. Dans ce contexte, nous dit-elle, le moment n’est pas aux querelles et à l’éparpillement. La gauche n’a de chance que si elle est rassemblée. Or elle le peut, car les clivages en son sein n’ont rien d’insurmontable. Raisonnement séducteur : qui, de fait, pourrait nier que l’unité en politique est plus attractive que la division ? Mais suffit-il de vouloir abstraitement l’unité pour qu’elle advienne ? Et est-on si sûr que le problème de la gauche tienne avant tout à son éparpillement ?

Pas de gauche sans espérance

On a fait souvent grief à Christiane Taubira d’avoir fait perdre la gauche en 2002, quand elle présenta sa candidature et qu’il manqua à Lionel Jospin moins de 200.000 voix pour franchir le barrage du premier tour. Or l’intéressée elle-même sait fort bien que le procès qu’on lui a intenté est immérité. Jospin ne fut pas battu parce que la gauche était divisée, mais parce que sa politique ne pouvait pas rassembler. La gauche gouvernementale avait beau être unie sous le label de la "gauche plurielle" – en ce temps-là, les communistes en faisaient partie –, elle ne pouvait pas être reconnue par ceux-là mêmes qui devaient constituer le socle de son soutien. Elle pouvait regrouper une partie de la gauche "d’en haut" ; elle ne permettait pas pour autant à la gauche "d’en bas" de se retrouver en elle.

De la même manière, si la gauche de 2017 risque d’être battue, ce n’est pas parce qu’elle ne se présentera pas sous un seul drapeau. Elle pourrait l’être par cela seul que la gauche est associée, pour des millions de gens, à ce qu’un gouvernement réputé de gauche a fait depuis qu’il est en place. Dans les représentations courantes, la gauche au pouvoir s’identifie à la déchéance de la nationalité, à l’état d’urgence, au démantèlement du droit du travail, à la répression des délégués syndicaux, au refus d’entendre la rumeur grondante de la rue. Si l’on ne sait plus très bien ce qui distingue la droite de la gauche, à quoi bon voter à gauche ? La gauche gouvernante déçoit. Pire encore : elle attise le ressentiment. Or le ressentiment ne porte pas seulement la droite en avant : il stimule sa variante la plus extrême.

L’histoire est souvent convoquée bien artificiellement. Pour justifier l’union de toutes les gauches, on rappelle volontiers les années trente du siècle dernier, l’expérience tragique de la gauche allemande et, en contrepoint, l’élan français de 1936. La désunion fratricide d’un côté, l’unité de l’autre : analyse trop courte… Si le mouvement antifasciste allemand se brisa, ce ne fut pas d’abord pour son manque d’unité, mais parce que le socialisme d’alors n’a pas su se distinguer des marécages de la République de Weimar, et parce que le PC allemand de l’époque voulait croire qu’il n’y avait de réponse possible que strictement communiste et qu’il n’y avait pas de gauche en dehors de lui.

Au contraire, la force du Front populaire ne fut pas seulement l’effet heureux de l’unité ouvrière et du rassemblement de la gauche. Elle tint surtout à ce que l’union se fonda sur l’espérance partagée d’un progrès de la dignité ouvrière, des avancées sociales massives, d’un État protecteur et d’un peuple acteur politique central. Il y eut en France une gauche rassemblée et dynamisée par l’horizon de la "Sociale"…

Rompre avec l’esprit de capitulation

C’est là que se situe notre problème fondamental. Et il ne date pas d’hier. Le marasme ne provient pas seulement de ce que François Hollande et Manuel Valls ont tourné le dos aux engagements de campagne du candidat Hollande en 2012. Car, au fond, la politique aujourd’hui suivie n’est que la conséquence outrancière d’une évolution qui s’est amorcée quelque part du côté de 1982-1983, quand la "rigueur" a commencé d’être présentée comme un choix inéluctable dans le contexte de la mondialisation.

Il faut freiner de toute urgence la montée du FN ? Bien évidemment. Mais quand l’extrême droite française a-t-elle connu sa plus forte poussée ? Entre 1984 et 1988 (présidence de François Mitterrand), entre 1997 et 2002 (gouvernement Jospin) et depuis 2012. Le FN pousse surtout quand la gauche fait la démonstration que l’épreuve du pouvoir ne peut pas se faire franchement à gauche. Qu’elle soit unie ou qu’elle soit divisée, la gauche échoue quand elle ne parvient pas jusqu’au bout à être ce que l’on attend qu’elle soit. Et il ne suffit pas alors de ce que l’on appelle improprement une "gauche morale" pour redonner à la gauche toutes ses couleurs. L’expérience même de Christiane Taubira est éloquente. Quand un gouvernement accepte comme un cadre intangible la triple contrainte de la concurrence, de la "gouvernance" et de l’obsession sécuritaire et identitaire, toute tentative pour empêcher le pire est vouée inexorablement à l’échec.

[Lire aussi "Icône et caution : Taubira la funambule"]

La gauche ne pourra retrouver son allant que sur la base d’une rupture, pas seulement avec quatre années de social-libéralisme assumé, mais avec plus de trois décennies de reculs continus devant la doxa dominante de notre époque. Mieux vaudrait alors, pour Christiane Taubira et pour beaucoup d’autres, réfléchir aux aléas de leur propre tentative. Il serait bien sûr trop facile de reprocher à telle ou tel sa participation aux gouvernements impulsés par l’hôte actuel de l’Élysée. Que Christiane Taubira, Benoît Hamon ou Cécile Duflot – par charité, je n’évoque même pas ici le parcours chaotique d’Arnaud Montebourg – se soient éloignés du gouvernement est tout à leur honneur. Mais encore faut-il en tirer toutes les conséquences.

Dans un cadre corseté par la "règle d’or" du déficit, par la tutelle des marchés financiers, par le monétarisme des banques publiques, par les logiques de puissance du G20 et par la "sécurité" atlantique, toute affirmation de gauche est vouée à être contredite et à déboucher sur de cuisants échecs, si elle se contente de pétition de principe et d’affirmation morale.

Gauche gagnante, gauche de rupture

La peur du Front national est salutaire. Mais chacun sait que, si la légitimité de Marine Le Pen s’est renforcée, elle provoque, pour l’instant encore, trop de rejet pour qu’une majorité se rassemble autour d’elle. Mais s’il reste des digues, elles peuvent bien tomber un jour ou l’autre. Or, pour que ce malheur advienne, quel plus beau cadeau pour elle qu’une gauche qui, fût-elle rassemblée, ne serait pas une gauche d’alternative ? La gauche est d’abord une éthique, mais sa morale ne vaut que si elle s’adosse à des projets cohérents déterminés, à la fois économiques, sociaux, institutionnels et moraux. Une gauche qui ne serait qu’une gauche du verbe se prépare à être une gauche de la capitulation.

Il n’y a pas d’issue à la crise démocratique que nous vivons qui ne passe pas par des majorités. Mais il ne peut pas y avoir de majorité solide à gauche qui ne se fonde pas sur un regain de volonté transformatrice, qui ne commence pas par une rupture avec l’esprit de compromission devant le désordre libéral-technocratique.

Depuis bien des années, le cœur d’une relance démocratique s’est trouvé dans le mouvement critique, dans ce que l’on a appelé le "mouvement social" après 1995, dans l’esprit contestataire et constructif du "courant antilibéral" autour de 2005. Après 2008, il s’est trouvé dans la dynamique du Front de gauche. Qu’il faille aller bien au-delà est une évidence. Qu’il ne faille imposer le diktat d’aucune coalition, d’aucun courant, d’aucun individu est une autre certitude. Mais que, au nom de la vocation majoritaire, on en revienne aux brouillages d’on ne sait quel succédané de "gauche plurielle" serait une meurtrière illusion.

La gauche ne sera pas la gauche si, en son sein, la gauche la plus critique n’est pas en état de donner le ton. La gauche ne redeviendra pas populaire, si elle ne retrouve pas l’élan d’un projet transformateur, si ses mots, ses images, ses pratiques et ses rêves ne sont pas ceux de la rupture. En bref, si une voie peut se dessiner, c’est en poussant plus loin encore l’esprit qui, en 2012, permit au Front de gauche et à son candidat Jean-Luc Mélenchon de bousculer les ronronnements d’une gauche endormie. Tout le reste risque de n’être que bavardage et rideau de fumée.

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