Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 1er décembre 2014

Y aura-t-il un socialisme après Noël ? [1/3]

Le socialisme français est entré dans sa quatrième grande inflexion depuis l’unification de 1905. Mais la portée de celle-ci pourrait inédite : elle met fin à une exception française de trente ans et à une très longue phase du socialisme français et européen.

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Depuis 1982-1983, les socialistes ont intégré le grand retour du libéralisme et le déclin de l’État-providence dans leur conception de la gestion du pouvoir. Mais jusqu’à une date récente, ils n’ont pas poussé jusqu’au bout les conséquences de ce choix, ni dans leur doctrine ni dans leur organisation.

La fin d’une "exception"

En 1999-2000, le premier ministre Lionel Jospin se démarquait encore ouvertement de la "troisième voie" de son homologue travailliste Tony Blair. Et dans les scrutins internes au parti, les tenants assumés du "social-libéralisme" à l’anglaise ont toujours été très minoritaires, à l’image du malheureux candidat aux primaires socialistes de 2011, Manuel Valls. Jusqu’à l’élection présidentielle de 2012, l’ambiguïté est restée le maître-mot du socialisme français.

Tout bascule à partir de là. Dès novembre 2012, François Hollande a fait le choix d’une cohérence assumée, qu’il a d’abord concentrée dans la formule du « socialisme de l’offre ». En nommant Manuel Valls à la tête du gouvernement, il a franchi un pas supplémentaire au printemps de 2014. Le socialisme français se situe désormais au-delà même du "blairisme" britannique, très près du "renzisme" italien. Le "social-libéralisme" de Tony Blair se fixait pour objectif de rapprocher la social-démocratie du démocratisme américain ; Matteo Renzi réalise cette ambition en entérinant la fin du clivage gauche-droite.

À bien des égards, le "social-libéralisme" lui-même est dépassé. La social-démocratie se fixait, à l’intérieur d’un cadre capitaliste accepté, l’objectif d’assurer une certaine représentation du mouvement ouvrier jusqu’au niveau de l’État et d’obtenir, sinon l’égalité réalisée, du moins l’atténuation des inégalités. Le nouveau démocratisme, lui, préfère s’ancrer dans le double horizon de la gouvernance et de la compétitivité. L’alternance au pouvoir pourrait ainsi durablement se faire entre deux tendances du libéralisme.

Le nouveau "démocratisme" repose, en France comme en Italie, sur le passage d’un paradigme "social" (le clivage de la droite et de la gauche autour du thème de l’égalité) à un paradigme "culturel" qui n’opposerait plus la droite et la gauche mais deux conceptions du libéralisme. Le libéralisme "culturel" (l’autorité, les mœurs) deviendrait le principal marqueur de distinction dans l’espace politique. Dans ce qui a été jusqu’à ce jour l’espace politique de la gauche, le dilemme ne porterait plus sur l’opposition de la rupture et de l’accommodement, mais sur l’antagonisme du conservatisme (la fixation sur les "privilèges") et de la modernité (l’acceptation de la "flexibilité").

La fin du socialisme ?

Les mois à venir vont décider de ce qui se passera à l’intérieur du PS. L’inflexion venue des sommets de l’État n’est pas sans provoquer de vives réactions internes. Depuis avril dernier, la "fronde" a gagné le groupe parlementaire socialiste à l’Assemblée, provoquant la constitution d’un noyau de quelque 35 députés qui contestent par leur vote la politique du gouvernement Valls. Depuis, la fronde a débordé les rivages de l’Assemblée. À l’opposition classique de l’aile gauche (Un monde d’avance de Benoît Hamon, Henri Emmanuelli ; Maintenant la gauche d’Emmanuel Maurel, Marie-Noëlle Lienemann, Gérard Filoche) s’ajoutent maintenant des proches de Martine Aubry (Christian Paul, Jean-Marc Germain), des membres de la Gauche populaire (Laurent Baumel) ou des anciens fabiusiens (Daniel Goldberg). Plus récemment, en octobre, la maire de Lille a fait un pas substantiel en direction de cette nouvelle opposition interne, en se démarquant ouvertement du « socialisme de l’offre ».

Tout n’est donc pas absolument joué. Mais on peut noter que l’inflexion "renziste" prend appui sur une modification radicale du parti lui-même. Dans son ancrage social et dans la globalité de ses pratiques, le socialisme français ne correspond plus au modèle social-démocrate ancien. Ses adhérents n’ont plus le même rapport au mouvement syndical et associatif et ils sont engagés dans des pratiques militantes moins denses et plus individualisées, rythmées par les consultations internes organisées par le sommet du parti. Les membres du parti ont vieilli, leur recrutement est « endogame, familial et local », pour reprendre l’expression du politologue Rémi Lefebvre, et l’encadrement partisan est de plus en plus professionnalisé, dominé par les élus, les assistants de cabinets et les cadres de la fonction territoriale. En bref, ni dans l’organisation ni dans l’électorat, le PS n’est plus ce "parti du salariat" qu’il semblait être à la fin des années 1970.

Dans un contexte d’incertitude extrême, lié à une double crise, économico-sociale et politique, on a donc du mal à imaginer un basculement de majorité et un retour à la social-démocratie classique du PS dans son entier. Dans l’immédiat, si une scission a lieu, on peut ainsi faire l’hypothèse qu’elle aura du mal à être majoritaire. Les départs peuvent se multiplier ; le plus vraisemblable est qu’ils n’empêcheront pas la mue libérale d’aller jusqu’à son terme. Les propos récents de Jean-Christophe Cambadélis sur Bad-Godesberg sont en ce sens parfaitement éclairants. En 1959, la social-démocratie allemande réunie en congrès dans cette ville de Westphalie décida d’accepter l’existence d’une économie de marché et renonça aux nationalisations. Le geste fut interprété pour longtemps comme un adieu à la tradition marxisante de la social-démocratie. En France, la forte prégnance de l’idée révolutionnaire et le poids du PCF ont longtemps fait un tabou de la référence au grand congrès de la social-démocratie allemande. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais l’image de Bad-Godesberg a-t-elle encore du sens ?

Adieu à la gauche ?

Même dans le cadre d’une économie de marché acceptée, la logique du congrès rhénan conservait la volonté de redistribution et de régulation qui caractérisait la social-démocratie. L’adhésion contemporaine à la méthode démocrate dilue cette volonté elle-même. S’il fallait trouver une référence fondatrice à la démarche officielle actuelle, il faudrait la chercher plutôt du côté du manifeste Blair-Schröder de 1999. En pratique et en pensée, le modèle proposé par Valls et Renzi parachève le déclin du social-démocratisme officiel et referme la page d’une histoire de deux siècles. Intellectuellement, le « révisionnisme » d’Eduard Bernstein s’efface devant libéralisme de Thomas Jefferson. Willy Brandt et Olof Palme ont désormais leur place au grand musée du socialisme. Après le moderniste Jacques Delors et le social-libéral Dominique Strauss-Kahn, le libéral Emmanuel Macron…

Mais en entérinant ce changement radical de paradigme, les responsables socialistes amorcent une rupture qui, au-delà du socialisme, affecte la polarisation constitutive de la vie politique française. Depuis plus de deux siècles, la gauche est structurée autour de l’axe majeur de l’égalité, ou plutôt, pour reprendre l’expression du philosophe Étienne Balibar, autour de « l’égaliberté », c’est-à-dire le couple indissociable de l’égalité et de la liberté. Or le projet de l’exécutif abandonne ce pivot : la "demande" s’accommode de l’égalité ; "l’offre" ne repose que sur la compétitivité. Ce faisant, le néo-démocratisme français court le risque prévisible d’une montée des dérèglements politiques, d’une translation accentuée des représentations du "social" vers un culturel de plus en plus "racialisé" et d’un glissement continu du mécontentement social, non vers la combativité mais vers le ressentiment. La coexistence instable des "communautés" et l’ordre – seul capable de réguler la nouvelle jungle sociale – devenant les principes structurants de la politique, la porte est ouverte au tête-à-tête d’un centrisme "raisonnable" et d’un "populisme" de droite réceptacle de tous les ressentiments.

L’égalité n’étant plus au cœur de la conflictualité sociale, la polarité de la gauche et de la droite perd de son ressort. Ce faisant, c’est la capacité politique d’unification des catégories populaires qui s’érode.

Y aura-t-il un socialisme après Noël ? [2/3]

Y aura-t-il un socialisme après Noël ? [3/3]

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Vos réactions

  • Merci pour cet enterrement de première classe ! Le PS passé à droite il ne reste que le désert, la consternation et l’exploitation libre et sans limite pour tout horizon ?

    Fulgence Le 1er décembre 2014 à 19:20
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  • Adieu au socialisme, c’est le chant funèbre du PS. Ceux que ne veulent pas mourir devront sauter en marche, le train a changé de voie. Reste la gauche fidèle à s’unir. C’est là le noeud du problème actuel. Si le PS est dans la dérive, le PC est réellement en perdition dans sa valse-hésitation à faire des choix révolutionnaires, non pas de rompre avec le marxisme -bien au contraire- mais de savoir lui donner le prolongement indispensable pour répondre aux nécessités impérieuses de notre époque, en tenant compte notamment de l’évolution climatique, de la finitude de nos ressources, du pillage économique, des risques de guerres croissants, etc. bien évidemment. Le Front de Gauche, la sixième République sont des éléments de réponses. Pour aller plus loin, il faudra vaincre les vieilles conceptions qui ont fait notre force, mais si elles n’évoluent pas nous affaibliront.

    marco polo Le 1er décembre 2014 à 22:33
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  • il y a bien une rupture. Mais laquelle ? Le poids de la Révolution bolchevique, ( 7 Novembre) conduit au Congrès de Tours, à la Scission et aux 21 Conditions. La "minorité" n’a pas failli à sa tradition social-démocrate. Le choix d’aujourd’hui, le choix de Hollande-Valls, d’accompagner la mutation financière du Capitalisme et d’enterrer le PS, peut conduire à une solution néo-fasciste, aussi policée que peuvent l’être les cadres du FN : la façon "Korrect" des SS qui, dans le métro, laissaient leur place aux dames et aux anciens combattants de 14-18. Mais, les français, contrairement aux salariés des autres pays d’Europe, ayant une lecture plus radicale de cette mutation du capitalisme, cette situation peut aussi permettre de revenir aux fondamentaux aban,donnés entre 98 et 2001 : le profit, le "chacun pour soi," peut-il être le seul but de la vie en société ? Témoin le renouveau de la solidarité (les inondations du Var, le Téléthon qui rapporte bien plus que ces 3 dernières années) ou la facilité avec laquelle on parvient vite des débats de fond, tout cela montre que si Le Pen est parfaitement possible, le FN n’est pas inévitable. Il serait étonnant que le PS échappe à la crise politique qui frappe toutes les organisations. Idem, pour le FN lui-même.

    Jean-Jules Le 13 décembre 2014 à 20:36
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