Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 5 décembre 2014

Y aura-t-il un socialisme après Noël ? [3/3]

La "réforme" et la "révolution" ne sont plus ce qu’elles étaient. Mais est-ce pour autant que leur esprit ne structure plus la gauche ? Quels effets peut donc avoir la droitisation du PS ? Qu’en sera-t-il, et du pôle de la rupture et de celui de l’adaptation ?

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Après avoir décrit l’évolution actuelle du PS, on a avancé l’idée que, même si le "néodémocratisme" pousse peu à peu le socialisme de gouvernement hors de la gauche historique, on n’en n’aura pas fini pour autant avec la polarité historique de la gauche française. Auquel cas, la question décisive se déplace : dans ce qui restera "la gauche", qui sera capable de donner le ton ? L’esprit de rupture ou celui d’accommodement ?

Refonder la gauche

Le XXe siècle avait apporté une certaine simplification politique. Alors que le socialisme international de la charnière des XIXe et XXe siècles avait regroupé en son sein les deux pôles historiques de la gauche et du mouvement ouvrier, l’impulsion de la révolution russe de 1917 a cristallisé l’opposition de la "réforme" et de la "révolution" dans l’existence de courants politiques séparés. L’un était dominé par le modèle russe fondateur, l’autre par d’autres modèles, variant au gré des circonstances, de Berlin à Londres ou à Oslo. D’un côté le communisme, dans la palette de ses composantes ; d’un autre côté la social-démocratie, dans la multiplicité de ses ancrages nationaux.

La simplicité s’est estompée. Les modèles originels se sont épuisés. Ce n’est pas qu’ait disparu la tension de la "réforme" et de la "révolution", mais ni l’une ni l’autre ne sont plus ce qu’elles étaient. En tirera-t-on la conclusion que le temps est venu de mettre un terme à la logique duale du siècle précédent ? Depuis les années 1980, le socialisme français rêve de clore la parenthèse ouverte par le congrès de Tours en 1920 et de regrouper l’essentiel de la gauche autour des héritiers de Léon Blum. En sens inverse, le projet s’énonce ici ou là (par exemple du côté du NPA) de substituer au rassemblement de la gauche l’objectif de regrouper les révolutionnaires en parti. Dans les deux cas, il n’y a plus "deux gauches" mais une seule. Le temps n’est plus alors à la polarité.

De fait, la droitisation accélérée du PS pose de redoutables problèmes. Si le PS officiel s’éloigne des rivages historiques de la gauche, quels effets cela aura-t-il sur la structuration du champ politique ? L’incertitude immédiate tient bien sûr à l’évolution interne du PS. La "fronde" interne est conséquente, mais ses effets concrets restent limités. Le mécontentement militant est profond, mais pour l’instant il se traduit plutôt par le départ que par l’entrée en dissidence. Si l’hypothèse la plus solide est qu’une majorité, bon gré mal gré, se ralliera à l’option voulue par le couple Hollande-Valls, on ignore l’ampleur des forces "libérées" qui pourraient alors se détacher du PS.

Il est des cas, en Europe ou ailleurs, où la gauche radicale occupe la plus grande part de l’espace à gauche, face à une social-démocratie en totale déliquescence. C’est le cas en Grèce, où l’effondrement du PASOK a libéré la place à l’expansion de Syriza (le PC local, le KKE, gardant son autonomie). Qu’en sera-t-il en France ? Difficile à dire. Le Front de gauche s’est installé dans le paysage politique, non sans difficultés et contradictions. Les Verts d’EELV se sont écartés de la ligne gouvernementale, sans se prononcer clairement sur leur positionnement. Le même flou s’observe dans la gauche socialiste critique.

L’incertitude est stratégique. Si l’on écoute certains responsables, socialistes frondeurs ou écologistes, il suffirait que le curseur socialiste revienne à la tonalité de la campagne présidentielle de 2012, pour que se relance la grande union de la gauche d’avant-hier. L’équation de 2012, sans François Hollande, peut-être avec Martine Aubry et cette fois… avec le Front de gauche, en totalité ou en partie. Or, si la tonalité de 2012 n’était pas celle de la fin 2014, elle n’était pas non plus à cent lieues du social-libéralisme d’hier. Or, à ne pas rompre avec lui, on ne crée pas la possibilité d’un rassemblement.

Un pôle de rupture ambitieux

Le Front de gauche a-t-il vocation à accueillir tous ceux que cabre l’orientation gouvernementale en cours ? Sur le papier, il n’y a pas de limite formelle à un Front de gauche composite par fondation. Mais dès l’instant où la polarité de l’adaptation et de la rupture se reconstituerait de facto à l’intérieur du Front, le risque n’est-il pas alors de déboucher sur une confusion redoutable ? Et que dire si se profile un jour la perspective d’un accès aux responsabilités de pouvoir ? Dans un monde divers mais interconnecté, où les marges de manœuvre existent mais ne sont pas absolues, toute expérience gestionnaire doit assumer en même temps le besoin de rupture et la contrainte de compromis pragmatiques. Disons-le d’une autre manière : toute pratique transformatrice résulte de l’équilibre instable qui s’instaure entre la contrainte de la radicalité et celle du compromis.

Mais si les deux pôles se confondent dans une même structure, sur quelle base se mesureront les rapports des forces et se décidera la limite des compromis acceptables ? Qui décidera du moment où l’on passe du nécessaire compromis à la compromission qui assassine. ? Cela se fera-t-il dans une seule force politique à la gauche du PS officiel ? Sur le papier, rien n’interdit d’envisager cette hypothèse. Mais mieux vaut se dire qu’elle n’est pas sans risques. La complexité grecque, comme avant elle l’expérience du PT brésilien, montre que tout ne va pas de soi.

Dans une situation éminemment mouvante, les théorisations abruptes ne servent à rien. Je penche toutefois vers une hypothèse : quelle que soit la coupure qui s’instaurera dans l’espace du socialisme français, que la gauche d’adaptation reste dominante dans le PS ou qu’elle laisse la place à un néo-démocratisme, la polarité fondatrice de la gauche ne cessera pas de fonctionner. La question de la place occupée par le pôle de rupture conservera donc toute son importance stratégique. Savoir faire vivre ce pôle, jusqu’à assurer son hégémonie dans la gauche française tout entière, est un objectif.

Une gauche d’alternative devra certes nouer des liens avec un pôle reconstitué qui serait de filiation plus ou moins sociale-démocrate. S’il se constitue effectivement, on ne pourra pas, en effet, le considérer comme le parti aujourd’hui au pouvoir : il sera davantage un partenaire – fût-il concurrent – qu’un adversaire. Faut-il pour autant se fondre avec lui, dans une sorte de Front de gauche élargi ? J’estime qu’il y aurait aujourd’hui plus d’inconvénients que d’avantages à le faire. À bien y réfléchir, l’ouverture du Front de gauche se mesurera moins à l’aune des organisations qui le rejoignent, qu’à sa capacité à dépasser son statut de cartel partisan.

Un "processus" de transformation, cela s’assume

Quelles que soient les incertitudes de la forme que prendra la gauche de demain, que le modèle soit celui de Syriza ou tout autre envisageable, la seule certitude formulable est qu’un pôle de rupture doit s’assumer dans son autonomie. Non pas dans sa coupure avec un pôle de gauche moins radical, mais dans son autonomie… Or la force de cette autonomie ne dépendra ni d’une posture de surenchère verbale, ni dans l’établissement d’une mythique clôture protectrice. Le temps n’est plus où l’on dressait la liste des "vingt-et-une conditions"…

Une gauche de rupture devrait s’affirmer à la fois dans la distinction (la rupture n’est pas l’adaptation) et dans le rassemblement (le choix de la rupture est le meilleur pour rassembler la gauche et lui donner tout son dynamisme). Et cette double capacité suppose que la gauche d’alternative progresse dans trois domaines où son armature intellectuelle et stratégique reste encore incertaine : une représentation adéquate de la gauche ; une compréhension de la dynamique sociale-démocrate, de ce qui la fonde comme de ce qui la fragilise ; une vision cohérente et dialectique du processus de la rupture.

J’ai pour ma part l’impression que cette gauche bien à gauche souffre aujourd’hui d’un double handicap symétrique, qui limite sa capacité de progression : elle est trop dans le "système" pour ceux qui le vomissent ; elle est trop irréaliste pour ceux qui ne sont pas encore convaincus qu’un post-capitalisme est possible. En fait, si la gauche de souche révolutionnaire veut concurrencer efficacement la logique de l’accommodement, elle devrait travailler encore la cohérence globale de son projet. Sa spécificité est bien sûr de promouvoir ce qui pousse à l’alternative, de donner sens à tout ce qui, dans la société, est d’ores et déjà en train d’expérimenter des logiques s’écartant des modèles dominants, de définir les conditions qui permettraient à ces pratiques innovantes de sortir d’un statut de marginalité, de niche ou de contre-pouvoir.

Articuler à frais nouveau les pratiques alternatives, l’économie sociale et solidaire, le secteur public dans la conception d’un mode de développement sobre des capacités humaines : là est une source d’identification forte pour un pôle de rupture. Mais il ne serait pas raisonnable de laisser à d’autres forces le monopole d’une inflexion des normes existantes, pour en corriger immédiatement les effets les tendances les plus négatives. Réorienter la fiscalité et le crédit, ou réinjecter du droit dans la sphère du travail n’a en soi rien de révolutionnaire ; à la limite, cela peut même servir à relancer un système essoufflé. Mais si ces "réformes" s’accompagnent d’un déplacement des finalités et des normes, si elles se couplent avec une subversion des institutions démocratiques, si elles s’appuient sur une rupture dans l’esprit de la politique internationale, les changements partiels prennent un sens qui les transcende à terme. L’alternative sans le processus long qui la met en scène s’épuise ; la réforme détachée de toute visée de rupture s’enlise. Toute gauche de rupture qui aspire à être hégémonique se doit donc, tout à la fois, de légitimer les pratiques d’ores et déjà alternatives et d’assumer la part de compromis acceptable qu’inclut le processus de transformation sociale tout entier.

Hors de cette ambition, la gauche "radicale" n’échappera pas au vieux dilemme qui la fragilise, à la permanente oscillation entre la crispation sur une "différence" qui isole et l’engluement dans un "réalisme" qui paralyse. C’est ce dilemme qu’il importe aujourd’hui de dépasser.

Y aura-t-il un socialisme après Noël ? [1/3]

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Vos réactions

  • Merci pour cette trilogie rigoureuse d’historien marxiste. La suite est à écrire dans les faits, y a du pain sur la planche et des neurones qui vont souffrir...

    Fulgence Le 7 décembre 2014 à 07:58
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