Que s’est-il passé dans la chambre 2806 ? Seuls deux protagonistes, Dominique Strauss-Kahn et la jeune femme de chambre « Ophelia », le savent. En revanche, ce que nous savons, c’est que la réception de l’événement en dit long sur l’état des consciences, sur notre représentation du monde. La tonalité des commentaires sur « l’affaire DSK » est symptomatique d’une société qui maintient le viol dans le tabou et protège les puissants. Elle aura mis en lumière le mépris à l’égard de la parole des femmes et la solidarité de classe qui domine l’espace public.
Les premières 48 heures d’interventions et d’analyses (comme d’habitude, essentiellement d’hommes blancs quinqua ou sexagénaires) après l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn furent sans doute les plus édifiantes. La version de la plaignante est d’abord apparue impensable aux yeux du plus grand nombre, et peut-être plus encore pour les leaders politiques et médiatiques. La sidération a déchaîné les affects et donné à voir, de façon brutale et sans masque, notre imaginaire social sur la sexualité et le pouvoir.
Sans fard, la garde rapprochée du patron du FMI est montée au créneau sur toutes les antennes pour défendre « Dominique ». Aussi juste soit-elle, la présomption d’innocence fut martelée si fort qu’elle semblait transformer DSK en victime présumée. L’incrédulité à l’égard de la plaignante et la thèse du complot tenaient clairement la corde. Les pensées pour l’homme qui « traverse une épreuve », pour sa femme et ses camarades, ou les commentaires sur l’image de la France et l’avenir du PS ont dominé l’espace médiatique.
Ségolène Royal, dès le dimanche soir au JT de France 2, déclarait : « Je pense d’abord à l’homme ». Elle n’aura aucun mot pour la femme de chambre. Le lendemain matin, Jean-François Kahn a livré sa thèse sur France Culture : le fondateur de Marianne a eu « l’impression » qu’il s’est agi d’un « troussage de domestique » (sic). Pour Jack Lang, qu’on se le dise : « il n’y a pas mort d’homme ». Autrement dit, ce n’est qu’un viol de femme, ce n’est pas bien grave… La socialiste Michèle Sabban a fait savoir sa conviction : « un complot international », en ajoutant que « tout le monde sait que sa fragilité, c’est la séduction, les femmes » et que les manipulateurs l’ont « pris par cela ». Manière de supposer que DSK croisant dans un hôtel une intrigante achetée, déguisée en soubrette, ne pouvait que tomber dans le piège. BHL ne fut pas en reste pour défendre son « ami », avec un prisme de classe qui laisse pantois : « J’en veux, ce matin, au juge américain qui, en le livrant à la foule des chasseurs d’images qui attendaient devant le commissariat de Harlem, a fait semblant de penser qu’il était un justiciable comme un autre. »
Tous appelaient à la retenue et à la décence. Mais la décence, n’était-ce pas aussi d’avoir un mot, une pensée, une émotion, pour la jeune femme de chambre qui a peut-être subi un acte odieux et qui traverse, elle aussi, un moment difficile ? Parmi les leaders politiques, seuls Jean-Luc Mélenchon, Marie- George Buffet et Cécile Duflot ont eu cette attention.
Pour le reste, il y a eu deux poids, deux mesures. Les grands médias ont donné l’impression eux aussi d’avoir choisi leur camp. Dans les faits divers concernant des gens « ordinaires », un homme arrêté pour viol apparaît dans la presse comme un « violeur présumé ». Pas DSK. Faut-il comprendre ce traitement plus favorable en raison de sa position sociale ? Comme l’a récemment montré le cas d’Eric Woerth, la présomption d’innocence n’est pas suivie à la lettre dans les affaires de corruption, car ce qui est en cause paraît politiquement très grave. Sans doute faut-il donc voir dans le cas DSK, en plus d’un prisme de classe, le signe de la tolérance sociale à l’égard de ce type de crimes et délits. Dans un tel climat, on comprend le résultat du sondage (CSA pour BFM), réalisé le lendemain de la sortie de l’affaire DSK : une majorité de Français aurait retenu l’hypothèse d’un complot. Voilà l’effet de la stupéfaction : comment un homme aussi puissant, aussi intelligent, aurait-il pu commettre un viol ? Dans notre imaginaire, le violeur se recrute plutôt dans les catégories populaires. Les « tournantes » se passent en banlieue, avec des jeunes garçons arabo-musulmans. Pas dans les hôtels de luxe, avec des superdiplômés richissimes.
Nous ne voulons pas voir que toutes les catégories socioprofessionnelles sont concernées, que les viols en réunion se passent aussi dans les beaux quartiers, que certains hommes de pouvoir, du grand monde, utilisent leur position de domination pour obtenir des relations sexuelles forcées, en politique comme dans les entreprises. Nous ne voulons pas voir la triste banalité du viol, du harcèlement et des agressions sexuelles.
L’invisibilité de l’employée du Sofitel et le mépris à l’égard de sa plainte est entré en résonance avec la suspicion qui pèse sur les femmes victimes de viol. Nombre d’entre elles se taisent par peur d’être prises pour des affabulatrices.
Quand le député PS Jean-Marie Le Guen évoque sur France Inter l’hypothèse d’une « hallucination » de la jeune femme, sans même contrebalancer son propos par quelques secondes en faveur de la plaignante – au cas où… –, il apporte de l’eau au moulin qui conduit les femmes victimes à se murer dans le silence. Sa ligne de défense est parfaitement audible parce que la mise en doute de la parole des femmes violées est banale. On entend d’ici le fameux : « elle l’a bien cherché ».
C’est souvent dans le secret de la confidence que les femmes racontent ces histoires qui, sur le papier, dans la loi, sont des crimes ou des délits. Même à ses proches, il n’est pas toujours simple de révéler que l’on a subi un viol. Le viol est le seul crime dans lequel la victime a généralement honte et nourrit un sentiment de culpabilité. La peur saisit et ne permet pas toujours d’avoir la force de pousser la porte du commissariat. Beaucoup de femmes se demandent aussi : à quoi bon ? Il n’y aura pas de preuves, ce sera parole contre parole : comment survivrais- je à un procès qui jugerait non coupable l’homme qui m’a violée ? La procédure apparaît souvent comme une épreuve alors qu’elle doit constituer une étape dans la reconstruction. Aller raconter dans un bureau froid, devant un inconnu, les détails crus d’un viol est pour le moins difficile.
Le cas de Tristane Banon est de ce point de vue significatif. En 2007, quand elle raconte dans une émission de Thierry Ardisson, sous forme de dîner, qu’elle a été victime d’une tentative de viol de la part d’un homme politique, le ricanement des hommes présents est glaçant. Sur un ton léger qui traduit sans doute le malaise et la difficulté à parler de cet événement traumatisant, elle dit que l’homme l’a mise à terre et lui a arraché son soutien-gorge. A ce moment-là, Ardisson réplique, en rigolant : « J’adore ». Le nom du politique est bipé mais cette révélation ne suscite aucune enquête, aucune reprise journalistique. Encouragée par sa mère et son éditeur, Tristane Banon décide de ne pas porter plainte. La peur de ne pas être crue, de voir sa carrière brisée, d’être à vie vue comme celle qui a dénoncé ces faits.
Quelle que soit la réalité de l’affaire DSK et les résultats du travail de la justice, elle doit être l’occasion de briser l’omerta qui pèse sur le viol, de délier les langues, de regarder en face la réalité et la gravité de cet acte ultime de domination d’un sexe sur l’autre. Plusieurs dizaines de milliers de femmes – 75 000 selon les estimations – sont victimes de viol en France chaque année. Le viol est profondément destructeur pour les victimes et pèse comme une menace sur la liberté de toutes les femmes. Une vérité qui dérange mais qui mérite d’être dite.
Lire également la chronique d’Eric Fassin et les autres contributions de Clémentine Autain dans notre dossier sur l’affaire DSK



Version imprimable
envoyer par mail