Accueil | Entretien par Loïc Le Clerc | 17 décembre 2019

Accidents du travail : des centaines de morts par an, en silence

Plus de 1000 accidents du travail graves en 2019, dont 400 mortels. C’est le lourd recensement fait par un professeur d’histoire. Un recensement forcément partiel, non-exhaustif.

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Matthieu Lépine est professeur d’histoire à Montreuil.

 

Regards. Vous tenez le compte Twitter « Accident du travail : silence des ouvriers meurent », sur lequel vous référencez quasi-quotidiennement les accidents du travail qui ont lieu en France. Comment vous est venue cette idée et pourquoi faites-vous cela ?

Matthieu Lépine. Ça date de 2016, d’une polémique avec Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, qui avait déclaré : « La vie d’un entrepreneur, elle est bien souvent plus dure que celle d’un salarié. Il ne faut jamais l’oublier [...] Il peut tout perdre, lui. » Comme s’il n’y avait que des risques et des pertes financières dans le cadre du travail. À ce moment-là, je n’avais pas de lien particulier avec le sujet, mais je l’ai pris au mots, j’ai commencé mes recherches et, voyant que chaque jour il y avait des articles – plutôt des brèves –, je me suis mis à les comptabiliser, de façon irrégulière. Début 2019, deux accidents m’ont donné envie de faire ce travail de façon plus importante, quotidienne : la mort de Michel Brahim, ouvrier auto-entrepreneur de 68 ans, qui a fait une chute depuis le toit de la préfecture de Versailles. Quelques jours après, dans la banlieue de Bordeaux, Franck Page, un jeune livreur Uber Eats, 18 ans, meurt dans une course. Le premier est mort parce qu’il devait encore travailler pour financer sa retraite, l’autre devait déjà travailler pour financer ses études.

 

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Comment procédez-vous pour faire un tel recensement ?

Je fais des recherches quotidiennes sur Internet. J’ai des alertes Google avec certains mots-clés, pour avoir des listes d’articles contenant ces mots. Depuis que le compte Twitter a gagné en visibilité, beaucoup de gens m’envoient directement les liens des articles qu’ils lisent dans la presse régionale. Il y a aussi des syndicalistes, des salariés, des familles, des inspecteurs du travail qui m’écrivent. Aujourd’hui, sur une journée, j’ai pas mal de choses à recenser, sachant que mon travail n’est que partiel. Je me contente de ce que je trouve sur Internet, de ce qu’on me donne, mais j’en rate énormément – déjà tout ce qui n’apparaît pas dans la presse. Il n’y a pas de recensement officiel. Le ministère du Travail peut sortir des chiffres, mais ce sera ceux de l’inspection du travail ou ceux de la Sécurité sociale qui sortent tous les ans. Mais le problème avec les chiffres de la Sécu, c’est qu’ils ne prennent en compte que les personnes qui y sont affiliées, donc pas les enseignants, pas les agriculteurs, pas les indépendants, soit dix millions de personnes qui échappent aux statistiques. Donc quand la Sécu nous dit qu’il y a 551 morts au travail en 2018 [en hausse de 2,9% par rapport à 2017, NDLR], c’est 551 morts dans le privé.

Quel est le dernier bilan ?

J’ai comptabilisé plus de 1000 accidents du travail graves, dont 400 mortels. J’ai compté quelques suicides, avec toutes les difficultés que cela comporte pour être certain qu’ils sont liés au travail. J’en ai compté un vingtaine.

Y a-t-il un profil de travailleur qui revient plus qu’un autre ou, pour le dire autrement, quels sont les métiers les plus touchés ?

Pour le coup, il n’y a rien d’original : les ouvriers du BTP et de l’industrie sont le plus touchés. Des chutes, des chocs avec des machines, des charges qui s’effondrent, etc. Il y a aussi les chauffeurs-routiers. L’une des principales causes des accidents du travail, ça reste les accidents de la route. Ensuite, selon les saisons, les profils varient. Pendant l’été, il y a eu énormément de décès d’agriculteurs. En deux mois, j’ai multiplié par deux le nombre de recensement dans l’agriculture. En automne, ce sont les bûcherons, les élagueurs. Et, proportionnellement à leur nombre, les marins sont très touchés.

« Quand le sujet est abordé dans ses interviews, Muriel Pénicaud va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement. »

Le 12 décembre, vous avez tweeté : « On a dépassé aujourd’hui les 1000 victimes d’accidents du travail graves ou mortels recensés depuis le 1er janvier 2019 ». Trouvez-vous que ce thème-là, les accidents du travail, est trop peu pris en compte par la société, que ce soit les politiques, les journalistes, etc. ?

Complètement. Je me suis vite rendu compte – étant donné l’intérêt suscité par mon travail –, c’est que personne ne fait ce recensement. Les syndicats sont plutôt dans l’accompagnement et n’ont pas nécessairement le temps. L’État a créé des observatoires sur un tas de sujets (même si le gouvernement les zigouille les uns après les autres), mais il n’y en a jamais eu un sur les accidents du travail. Selon la Sécurité sociale, il y a 650.000 personnes en France qui chaque année sont victimes d’un accident du travail, du plus bénin au plus grave. Et ça n’est toujours que concernant le secteur privé. Les médias ne parlent de ces accidents que lorsque la Sécu sort ses chiffres. Si l’accident a lieu à Paris ou dans une grande ville, ça aura plus de visibilité qu’un mort dans un petit village où il n’y aura que quelques lignes dans le journal du coin. Si un ouvrier-couvreur meurt en pleine canicule à cause de déshydratation, ça sera beaucoup plus médiatisé que s’il meurt hors-canicule. Les médias sont dans une absence de conscience, pris par la culture du buzz. Quant aux politiques, c’est le pompon. Franchement, quasiment personne n’en parle, jamais. Pendant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon sortait le chiffre du nombre de morts lors de ses meetings, mais au-delà de ça, rien. Je ne vous parle même pas du gouvernement. On a Emmanuel Macron qui nous dit, en octobre dernier : « Je n’adore pas le mot "pénibilité" car ça donne le sentiment que le travail serait pénible ». Il y a eu la députée LREM Aurore Bergé qui avait tweeté : « "Mourir au travail" : sérieusement ? On en est encore là de la vision du monde du travail ?! » C’est d’une absurdité, cela montre à quel point ils ne connaissent vraiment rien au sujet. Quant à Muriel Pénicaud, quand le sujet est abordé dans ses interviews, elle va dire « ah oui, c’est très important, on prend ça au sérieux »… puis derrière, rien. Ça fait des années qu’on casse le code du travail, qu’on détricote la médecine du travail, l’inspection du travail, que la justice du travail manque considérablement de moyens, et ça empire à chaque nouveau gouvernement.

Vos tweets commencent souvent ainsi : « allo
@murielpenicaud - c’est pour signaler un accident du travail »
, faisant écho au recensement des violences policières par David Dufresne. Finalement, quel est le but de votre action ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Déjà, je n’attends pas que Muriel Pénicaud me contacte. Si elle avait des gens à contacter, ça serait plutôt les représentants des travailleurs. Je voulais juste faire parler d’un sujet que je considère important et dont on ne parle pas assez. Mon objectif, c’était aussi de lutter contre l’absence de reconnaissance accordée à toutes ces personnes, de leur rendre hommage. Derrière les chiffres, les brèves de presse, il y a des noms, des visages, des vies brisées. Je voulais aussi montrer que les nouvelles formes de travail, la précarisation du travail, la réduction des effectifs peuvent avoir des conséquences sur les accidents du travail. Muriel Pénicaud n’est pas responsable de ces accidents mais, tout de même, quand on est ministre du Travail, il faut prendre ses responsabilités et faire quelque chose.

 

Propos recueillis par Loïc Le Clerc

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