Accueil | Editorial par Pierre Jacquemain | 7 octobre 2019

ÉDITO. Bouhafs, Dufresnes, Glanz, Nnoman... ou l’honneur du journalisme

La presse va mal. Des reporters sont mis en garde à vue. Et des journalistes sont empêchés. Leur travail est indispensable à notre démocratie, mais ils ne sont pas des grands médias. Circulez !

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Samedi 5 octobre 2019, sur le compte Twitter du journaliste Gaspard Glanz, on peut lire le message suivant : « Je rentre de Strasbourg consulter les instances européennes sur les questions de libertés et éventuellement demander la protection juridique internationale ». Quelques jours plus tôt, le journaliste – régulièrement dans le viseur des autorités –, participait à la manifestation des policiers pour interroger leur syndicat Alliance sur les violences policières – dans les quartiers populaires, dans les mobilisations sociales, notamment celles des gilets jaunes, bref toutes celles que l’on passe sous silence.

 

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Il faut dire que l’occasion était trop belle. Des flics à portée de main, certains dans l’exercice de leurs fonctions. D’autres en civils. Mais l’occasion fut (une fois n’est pas coutume) de courte durée. Le journaliste, pris pour cible par le délégué syndical Alliance (dont on peut suivre la manœuvre par cette vidéo), a été embarqué par une armée de gendarmes pour un énième séjour au poste de police. L’aventure au poste sera vite écourtée mais l’essentiel aura été acquis : Gaspard Glanz n’aura pas pu exercer son métier de journaliste, dont les meilleurs conditions d’exercice sont généralement garanties dans une démocratie. Non ? La France étant reléguée au 32ème rang de la liberté de la presse dans le classement 2019 de Reporter Sans Frontières – après la Jamaïque, l’Uruguay, la Namibie ou le Ghana – on ne s’étonnera guère.

On ne s’étonnera pas non plus que le journaliste, Gaspard Glanz, se soit vu proposer une « bi-nationalité dans l’UE pour le protéger », écrit-il sur Twitter. Inquiétant. Très inquiétant même. Mais de tout ça, nous n’entendrons pas parler. L’histoire médiatique retiendra que le dangereux Gaspard Glanz a été mis à l’écart d’une manifestation pour avoir « perturbé le bon déroulement de la manifestation ». Voilà. Point à la ligne. La presse est unanime.

Qui d’autres que ces journalistes de terrain, précaires le plus souvent – et précaires à bien des égards –, pour nous parler de ce que l’on entendra nulle part ailleurs ?

Et pourtant, de Gaspard Glanz nous manquons. A l’instar de David Dufresne et son précieux « Allô Place Beauvau » qui a reçu le Grand Prix du Journalisme 2019 pour son travail, qu’on pourrait – on peut – qualifier d’utilité publique. (P.S. : courez acheter son remarquable roman Dernière sommation paru chez Grasset). Faut-il encore qu’il eût été reconnu comme tel par les sachants et autres possédants – des médias ou de la politique. Qui d’autres que ces journalistes de terrain, précaires le plus souvent – et précaires à bien des égards –, pour nous parler de ce que l’on entendra nulle part ailleurs ? De ce qu’il se passe et se dit dans les mobilisations sociales. Des bavures et autres violences policières. De la misère sociale. De l’acharnement judiciaire contre la famille d’Assa Traoré. Des luttes en cours. Et il faut saluer, là aussi, le courage et la pugnacité du jeune Taha Bouhafs – « journaliste des luttes » comme il se présente – qui est partout : des gilets jaunes aux femmes de chambre, en passant par la catastrophe à Lubrizol, des marches pour le climat ou pour que justice soit rendue à Adama Traoré. Mais de Taha Bouhafs vous n’entendrez pas, ou trop peu parler. Ou simplement pour l’accuser. Le pointer du doigt. Le stigmatiser.

Taha Bouhafs était ce weekend à l’occupation « surprise » d’Italie 2, le centre commercial de Paris 13ème. Il a suivi de l’intérieur la mobilisation et informé la twittosphère en temps et en heure, pour Là-Bas Si J’y Suis. Alors que tout le monde – tout le monde ! – s’accorde à dire qu’il faut consommer différemment, qu’il faut produire différemment pour la survie de la planète ; alors que tout le monde – allez, presque tout le monde – affirme qu’il faut en finir avec ce capitalisme dévastateur (avec toutes les nuances de critiques qui vont avec) ; alors que tout le monde regarde le doigt pointé plutôt que la lune quand les militants écologistes n’ont plus que la désobéissance civile (légitime) pour interpeller l’opinion et les décideurs ; voilà une initiative utile, festive, inventive et quelque peu envahissante – sous la houlette des gilets jaunes et de militants écologistes, symbole de la nécessaire alliance de l’écologie et du social – dont vous n’aurez pourtant que trop peu entendu parler. Ou alors pour en dénoncer le caractère trop radical de l’action. Un peu comme Ségolène Royal, sur France Inter, qui dénonce leur violence et n’attend pas moins que des poursuites pour les arrêter, tout en appelant de ses vœux une « écologie par la paix ». Leur action vise juste pourtant. La société de consommation. Parce que la politique « des petits pas », celle qui « s’accommode », quand ça n’est pas une politique en marche arrière en matière écologique, est irresponsable. Et qu’elle doit être dénoncée. Fermement. Les dirigeants et autres commentateurs auront beau jeu de les taxer de voyous de la République, d’utopistes ou que sais-je encore : les réalistes, c’est eux !

Les libertés reculent. Et tout le monde s’en fout. Il faut plus que jamais soutenir ces journalistes qui tiennent bon face à la menace et l’intimidation permanentes – eux qui mieux que personne font vivre le pluralisme.

Mais soyez (r)assurés. De la faible mobilisation des anti-PMA à Paris, il a bien été question ce dimanche. Ouf ! Bouhafs, Dufresnes et autres Glanz auront peut-être profité de leur repos dominical. Rien n’est moins sûr avec eux tant ils semblent ne jamais s’arrêter pour nous informer. L’objet manif-pour-tous-la-colère-de-Dieu-va-s’abattre-sur-la-France, parfaitement identifié, est partout. Aujourd’hui encore. Et pour quelques jours. À chacun son combat : il y a ceux qui luttent pour conforter les inégalités et maintenir l’ordre établi. Ceux-là ont bonne presse. Et il y a ceux qui luttent pour l’égalité et les droits de toutes et tous. Mais de ceux-là vous n’entendrez que peu parler. Nous informera-t-on sur les circonstances de la mort, ces jours derniers, de ce jeune de Villiers-le-Bel, âgé de 22 ans, comme nous l’a appris hier Nnoman depuis son compte Twitter ?

La presse va mal. Le journalisme s’égare (souvent). StreetPress va disparaître. Comme d’autres ont disparu. D’autres sont menacés. Des reporters sont mis en garde à vue. Et des journalistes sont empêchés. Mais Zemmour a toujours son rond de serviette dans les médias dits mainstream. Les libertés reculent. Et tout le monde s’en fout. Il faut plus que jamais soutenir ces journalistes qui tiennent bon face à la menace et l’intimidation permanentes – eux qui mieux que personne font vivre le pluralisme. Parce que c’est sans doute à eux que l’on devra, un jour peut-être, une remontée de la France dans le classement RSF de la liberté de la presse. À vous, merci !

 

Pierre Jacquemain

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