Accueil | Par Loïc Le Clerc | 11 février 2020

E3C : le bac Blanquer au bruit des bottes

Contesté de toute part, le bac Blanquer a été imposé dans plusieurs lycées par l’intervention des forces de l’ordre. Nous rapportons ici le cas du lycée Max Linder de Libourne (Gironde).

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« 57 facs, 171 labos, 6 ESPE, 6 IUT, 8 collectifs de précaires, 122 revues, 16 sociétés savantes, 46 séminaires, 20 sections CNU, 46 évaluateur·trices de l’HCERES… mobilisé·es contre la précarité, contre la LPPR et contre la casse des retraites ! » Voilà le recensement effectué par universiteouverte.org. Sans parler des centaines d’écoles, de collèges et de lycées. Ça va mal dans le monde de l’éducation. Très mal. Et depuis longtemps. Mais rien n’y fait.

 

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En septembre, le suicide de Christine Renon, directrice d’école de Pantin (Seine-Saint-Denis). En octobre, 200 directeurs d’écoles du 93 adressent une lettre ouverte au ministre de l’Éducation nationale. En octobre toujours, on apprend que la réforme Blanquer prive de pause déjeuner des milliers de lycéens et que le ministre a réduit de moitié les fonds sociaux destinés aux enfants pauvres. En mai 2019, 151 jeunes de Mantes-la-Jolie sont mis à genoux par la police. Puis il y a le « bac Blanquer », avec ses fameuses E3C, les épreuves communes de contrôle continu. Un fiasco sans nom. Là encore, le monde enseignant se mobilise – de concert avec la lutte contre la réforme des retraites. Rétention de copies, de notes, blocages des établissements. Tant de choses, mais rien n’y fait.

Contre ces E3C, profs, élèves et parents d’élèves s’insurgent. Il faut dire que la réforme est plus que brouillonne. Selon le syndicat des personnels de direction, des perturbations des épreuves ont été enregistrées dans 43% des lycées. Qu’importe, ce qui doit se faire se fera, de gré ou de force. Et la force, le lycée Max Linder de Libourne en a fait l’expérience… traumatisante.

L’éducation par la force

Cela fait des mois que ce lycée est bien mobilisé contre la réforme Blanquer, puis contre la réforme des retraites. Fin janvier, les épreuves d’E3C avaient été reportées en raison de la mobilisation. Mardi 4 février, 20h, les élèves reçoivent par SMS leur convocation pour le lendemain, précisant qu’ils passeront l’intégralité des épreuves dans la journée, soit 6h d’épreuves de suite. Les enseignants et les parents ne sont pas informés. Mercredi matin : le lycée est bouclé par une quarantaine de gendarmes mobiles. Pour entrer, les lycéens doivent passer entre ces gendarmes, armés. Ils sont fouillés. « On a dû accompagner certains élèves à l’entrée du lycée, ils avaient peur de voir tous ces gendarmes », raconte Élisabeth Rhodas, professeure d’allemand et de cinéma au lycée Max Linder.

Leurs professeurs sont venus les soutenir, mais ils ont interdiction d’entrer dans l’établissement. Qui alors pour surveiller le bon déroulé des épreuves ? Une trentaine d’adultes : du personnel administratif, du personnel du rectorat, et même la boulangère du coin… « Des gens qui n’avaient aucune compétence pour faire ça », déplore Élisabeth Rhodas. Nous avons pu nous procurer les témoignages écrits des lycéens après cette journée d’épreuves. Ils y racontent le manque de copies, de chaises et de tables (des élèves ont composé à même le sol), les retards causés par des « surveillants » ne sachant pas dans quelle salle aller, le fait que certains élèves n’ont pas eu le temps de manger à midi, les alarmes incendie désactivées, le fait que ces « surveillants » ne savaient pas se servir du matériel nécessaire à la bonne tenue des examens, ne savaient pas indiquer aux élèves comment bien remplir les en-têtes des copies, se filmaient (et filmaient des lycéens mineurs à leur insu) avant de poster les vidéos sur les réseaux sociaux, sortaient dans les couloirs pour téléphoner voire se roulaient des cigarettes.

Aux dires des profs, ceux qui voulaient sortir à midi pour manger ont été marqués au feutre pour pouvoir passer le cordon de gendarmes, des agents de l’équipe mobile du rectorat – qui refusaient de décliner leur identité – circulaient dans les couloirs et menaçaient des élèves de 16 ans s’ils ne rentraient pas dans les salles.

 

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Comment en est-on arrivé-là ? Élisabeth Rhodas s’explique : « Normalement, ce sont les enseignants qui décident des sujets des épreuves. Nous avions écrit à la rectrice pour lui dire que nous refusions de choisir les sujets, de surveiller ces examens et de corriger les copies. Donc les sujets ont été choisis par les inspecteurs des différentes matières concernées. On leur avait très clairement indiqué les points de programme que nous avions étudié en cours. » Pourtant, pour plusieurs épreuves, l’examen portait sur une partie du programme que les élèves n’avaient pas étudié.

Résultat : certains lycéens ont rendu copie blanche, d’autres ont fait des crises de panique, mais pas d’infirmière présente dans le lycée. Une situation ubuesque, risible, à pleurer. « À cinq enseignants, deux élèves, une parente d’élève et la proviseure, on a été reçu le vendredi 7 février à 17h par le directeur des services académiques de l’éducation nationale, à qui on a remis les dizaines de témoignages des élèves sur la tenue des épreuves, continue Élisabeth Rhodas. Il avait osé dire que ça s’était passé dans une ambiance "sereine et apaisée". On a discuté pendant 2h25. Il nous a confirmé que c’était bien lui qui nous avait tenus à l’extérieur du lycée car nous étions des "fauteurs de désordre". On lui a exprimé la violence de la situation et demandé l’annulation des épreuves. Plus de la moitié de mes élèves germaniques ont rendu copie blanche ! »

Libourne n’est pas un cas isolé

Autre lieu, même ambiance : à Rennes, au lycée Basch, les épreuves se sont déroulées dans les mêmes conditions sécuritaires. En Île-de-France, on compte au moins 25 lycéens, âgés de 15 à 17 ans, qui ont fini en garde à vue après avoir voulu manifester contre les E3C.

À l’été 2018, les jeunes bacheliers se voyaient comme la « génération crash-test de Parcoursup ». En ce début d’année 2020, voici la génération crash-test des E3C, avec les humiliations qui vont avec. Ce gouvernement n’en finit plus de sacrifier la jeunesse au profit de son « école de la confiance ». Jean-Michel Blanquer a indiqué jeudi 6 février qu’il était prêt à « faire évoluer » les prochaines épreuves prévues de la mi-avril à la fin mai, « dans le sens de la simplicité », rejetant les « blocages » sur des « éléments extérieurs » aux établissements. Fait-il référence aux forces de l’ordre ?

« J’ai peur pour mon avenir », écrit une lycéenne de Max Linder dans son témoignage. Tout est dit.

 

Loïc Le Clerc

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