Accueil | Editorial par Pierre Jacquemain | 12 novembre 2019

ÉDITO. Islamophobie : résiste, signe et persiste

Il y a celles et ceux qui sont venus, et puis il y a les autres. Mais qu’importe les polémiques, pourvu qu’on ait eu, le temps d’un instant, de l’air, chaud, pour dire non à la haine, ensemble.

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Historique. Difficile de dire en revanche s’il y aura un avant et un après, mais dimanche dernier, l’ambiance était à réchauffer les cœurs. À commencer pour les premiers et les premières concernées qui, par la stigmatisation, le racisme et la haine dont ils font l’objet, se sentaient bien seuls ces derniers temps. La manifestation contre l’islamophobie a rassemblé près de 20.000 personnes dans les rues de Paris. Des jeunes et des moins jeunes. De tous les horizons, culturels, sociaux. Et religieux. L’atmosphère est conviviale. Sans heurts. Et dans le climat politique et médiatique de haine, où le débat devient presque impossible, la manifestation de dimanche est apparue comme une respiration. Oui, une respiration. Pas une victoire, loin de là, mais une respiration.

 

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Une respiration parce que, malgré les intimidations et les appels à la « raison » – de quelle raison ? –, la gauche sociale, politique, syndicale et intellectuelle était au rendez-vous : de Philippe Martinez de la CGT, en passant par Jean-Luc Mélenchon pour les Insoumis, Ian Brossat et ses amis communistes, Sandra Regol ou Julien Bayou pour EELV, l’anticapitaliste Olivier Besancenot et Aurélie Trouvé d’Attac ou encore les anciens socialistes Benoît Hamon et Guillaume Balas (Génération.s). Une respiration parce que face à la haine, face aux racismes, quels qu’ils soient, les rassemblements et autres marches collectives au-delà d’être nécessaires, font du bien. Et redonnent un minimum d’espoir et de confiance.

Une respiration et pourtant, on la retient parfois, la respiration, quand en marge de la manifestation parisienne, on lit les tweets des uns et des autres, revendiqués à gauche parfois. Le commentaire est sévère. Comme celui que le sénateur David Assouline (PS) a sèchement envoyé à sa collègue sénatrice, Esther Benbassa : « Cette photo avec une petite à qui on a collé une étoile jaune. Je cherche les mots pour dire mon écœurement. Pathétique ? Indigne ? Obscène. » Sauf que cette étoile à cinq branches n’est pas l’étoile de David (celle portée par les Juifs en comptait six). Trop tard, la polémique est lancée. Tout le monde y va de sa petite indignation : Aurore Bergé, Nathalie Loiseau, Jordan Bardella. Ignorance, inculture, envie de nuire : chacun y verra ce qu’il voudra dans cette manœuvre mais le mal est ainsi fait.

La haine n’a pas besoin de la vérité

Pourtant, comme l’explique Mathilde Larrère, présente à la manifestation de dimanche : « Cette étoile était le symbole de la ville de Byzance, à l’époque d’Alexandre le Grand. On le retrouve sur des monnaies à l’époque antique. Une combinaison qui est aujourd’hui largement reconnue comme l’un des symboles de l’islam. » Un symbole que l’on retrouve d’ailleurs sur les drapeaux de nombreux pays : Tunisie, Turkménistan, Pakistan, Algérie, Azerbaïdjan. Une étoile qui, selon l’historienne, pourrait représenter les cinq piliers de l’islam. L’étoile de la polémique, largement répandue dans la manifestation, est collé à un croissant. Croissant qui représente le dernier croissant de Lune, celui qui marque la fin du ramadan. Bref, rien à voir avec l’étoile de David.

Mais pour certains socialistes, l’occasion est trop belle : comme pour se donner bonne conscience de ne pas avoir été présents. Olivier Faure avait prévenu dans un communiqué que la famille socialiste boycotterait la manifestation. Motif : « Nous ne nous voulons pas nous associer à certains des initiateurs de l’appel ». Le premier secrétaire du PS avait été beaucoup moins regardant sur la liste des participant-es de la marche contre l’antisémitisme, en début d’année, puisqu’il avait déclaré que « Marine Le Pen était la bienvenue ». Même son de cloche à quelques encablures idéologiques. Raphaël Enthoven, reporter de bureau, a tweeté tout au long du défilé avec des images triées sur le volet et à coup d’hashtag : #ManifDeLaHonte. Il avait déclaré, plus tôt : « Il y a des racistes en France. Ce sont les ennemis de tout le monde. Mais la France n’est pas un Etat raciste. Dire le contraire, c’est proférer une chose indémontrable, hermétique à toute objection. Et surtout, fausse. » Comprendre : défiler contre l’antisémitisme, ok parce qu’il est une réalité. Défiler contre l’islamophobie, non, parce que c’est une invention – des Frères musulmans, nous dit-on.

Islamophobie, racisme anti-musulman, haine, stigmatisation, discrimination : peu importe le terme. Il y a une réalité en France aujourd’hui. Des femmes, des hommes, des enfants sont menacés chaque jour en raison de leur supposée appartenance religieuse. Des femmes, des hommes, des enfants, sont arrêtés chaque jour pour un fasciés supposé suspect. Des femmes, des hommes sont discriminés et exclus de l’emploi pour des motifs tout aussi suspects. Comme le rappelle la récente étude de l’IFOP : 40% des musulmans ont été victimes de discrimination au cours des cinq dernières années. Des familles en danger et que même la loi voudrait exclure. Comment ne pas reconnaître le caractère liberticide de la loi votée au Sénat, interdisant les ports de signes ostentatoires lors des sorties scolaires – visant, on le sait, les femmes portant le foulard sur la tête ?

Face aux racismes, quels qu’ils soient, la mobilisation doit être nationale. Dimanche dernier, beaucoup de monde – parmi les républicains et les démocrates de chaque rive –, manquait à l’appel. C’était une erreur. Une faute politique. Il y aura d’autres occasion de se rattraper parce que la bataille est loin d’être gagnée. L’unité doit être retrouvée pour défendre un principe fondamental : la République indivisible. Et comme l’a rappelé hier Christiane Taubira sur Europe 1, c’est bien elle qui est menacée aujourd’hui.

« Ce monde n’est pas le tien, viens
Bats-toi, signe et persiste
Yeah, yeah, yeah, résiste… »

 

Pierre Jacquemain

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  • "racisme anti-musulman"... Comme chacun sait musulman est une "race" : les bébés garçons naissent avec une barbe et les filles avec un voile ! Seuls les ignorants ne savent pas ça !
    Avec de tels "intellectuels" la Gauche est bien partie ! ...

    PMans Le 12 novembre à 21:37
       
    • On dit bien "racisme" anti-juif, "racisme" social ! Alors si vous voulez ne parlons de racisme mais de "phobie" comme Islamophobie par exemple...Tout cela ne change pas la réalité, hélas bien présente, que les mots tentent de désigner.

      DENIS Le 12 novembre à 21:50
    •  
    • JE ne parle pas de "racisme anti-juif" mais d’antisémitisme, ou de racisme tout court ! Et certainement encore moins de "racisme social" (N’importe quoi ! :’D) Les mots ont un sens, si à gauche au moins on pouvait arrêter de dire n’importe quoi !
      On ne choisit pas sa couleur de peau, alors qu’on choisit sa religion ou sa non-religion ! A moins d’essentialiser les individus : arabe = musulman, comme adorent le faire les fachos. Et les islamistes.
      Ah oui : "Alors parlons plutôt de "phobie"", d’"islamophobie"...
      Bof ! Je suis athée, laïc et anticlérical. Je sais c’est apparemment passé de mode à gauche. Mais en tant que tel je ne suis ni plus ni moins islamophobe que christianophobe, judéophobe, bouddhistophobe, scientologophobe etc. Je crains d’être casse-couillophobe !
      Antiraciste toujours, cul-bénit jamais !

      Pierre Mans Le 13 novembre à 22:44
    •  
    • Moi aussi, je parle généralement d’"Antisémitisme" car c’est ce mot qui est utilisé. Néanmoins le mot ne correspond pas à la signification qu’on lui donne. Le terme désigne en fait les juifs (donc croyants d’une religion) et non les Sémites en général (c’est à dire les peuples qui parlent une langue sémitique ce qui inclus les arabes). Mais le propre du racisme est justement d’essentialiser les gens même lorsqu’il s’agit de religion...ou d’athéisme.
      Cela dit nous sommes d’accord sur le terme Phobie et il se trouve que moi aussi je suis résolument athée.
      Je ne crois pas en un dieu et j’ai une position critique par rapport aux religions en général mais pas de Phobie.
      Car la phobie (peur panique, répugnance) c’est plus et autre chose que le critique, même radicale. La phobie mène à la stigmatisation...et au "racisme".

      DENIS Le 14 novembre à 18:25
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  • Rien à jeter dans l’édito de Pierre jacquemain... A retenir : "La haine n’a pas besoin de la vérité".
    Merci Pierre.

    carlos Le 13 novembre à 11:03
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  • ’Face aux racismes, quels qu’ils soient, la mobilisation doit être nationale’. Certes. Elle doit être nationale et non partisane. On ne saurait défendre l’idée que la droite est par essence raciste et la gauche antiraciste. Personne ne s’affirme raciste. Le mot constitue une accusation, non une valeur disputée entre ceux qui la condamnent et ceux qui s’en prévalent, selon le schéma partisan. Or la manifestation contre l’islamophobie était organisée par des formations de gauche et d’extrême-gauche. Pas toutes au demeurant. Aucune de droite. Pour autant le clivage partisan droite/gauche ne doit pas conduire à étayer la calomnie.

    Glycère Benoît Le 24 novembre à 20:41
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