Accueil | Par Pierre Jacquemain | 20 janvier 2020

ÉDITO. Journalistes : tous militants, tous Taha !

Pour un tweet où il indique qu’Emmanuel Macron assiste à une pièce de théâtre et que des militants manifestent devant l’édifice, le journaliste Taha Bouhafs a été placé en garde à vue pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Une entrave de plus à la liberté de la presse.

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Bien des journalistes auraient payé cher pour avoir l’information. Et la diffuser. Voire s’imposer aux portes du théâtre du 10ème arrondissement de Paris, les Bouffes du Nord. Vendredi soir dernier, Emmanuel Macron et son épouse étaient de sortie pour assister à une représentation de « La Mouche ». La soirée n’était pas notée à l’agenda présidentiel. La sortie se voulait discrète. Sauf que cette info-là, personne parmi les journalistes les mieux renseignés de la place parisienne ne l’avait. Sauf Taha Bouhafs – journaliste pour Là-bas si j’y suis – qui l’a communiquée via Twitter.

Placé au troisième rang derrière le président Macron, il annonce : « Je suis actuellement au théâtre des Bouffes du Nord (Métro La Chapelle), 3 rangées derrière le président de la République. Des militants sont quelque part dans le coin et appellent tout le monde à rappliquer. Quelque chose se prépare... la soirée risque d’être mouvementée. » Et la soirée fut, en effet, mouvementée. Pas tant pour le président de la République que pour le jeune journaliste. Mouvementée aussi pour ce qu’il convient encore d’appeler la liberté de la presse, qui en a pris un sacré coup ce soir-là.

 

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Taha Bouhafs, celui-là même qui avait filmé Alexandre Benalla en train de violenter les manifestants place de la Contrescarpe à Paris et permis de faire la lumière sur ce conseiller de l’ombre, révélant ainsi certaines pratiques élyséennes – a aussitôt été placé en garde à vue. Le service de sécurité du président de la République (le GSPR) qui avait repéré le journaliste dans la salle de spectacle avait aussitôt prévenu l’Élysée. Selon certaines sources policières, il aurait été interpellé pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations ».

S’il y avait bien des manifestants devant le théâtre (qui n’avaient visiblement pas l’intention de commettre de violences, ni même de dégrader quoi que ce soit), rien ne prouve que Taha Bouhafs en était l’un des organisateurs. Mais alors, était-il au théâtre par le plus grand des hasards ? L’avocat du journaliste, Arié Alimi a répondu sans ambiguïté à cette question via CheckNews de Libération : « Cela aurait été improbable. Il était là pour couvrir ce qu’il pressentait comme étant un futur rassemblement. Il ne le cache pas, d’ailleurs. C’est un journaliste bien informé. » Enfin, s’il est le premier journaliste à avoir communiqué l’information sur les réseaux sociaux, il n’est pas la première personne à avoir révélé l’information. Dix minutes avant la publication du message de Taha Bouhafs, un compte Twitter anonyme d’une professeure annonçait la présence d’Emmanuel Macron au théâtre des Bouffes du Nord.

Informer n’est pas un délit

Au final, Taha Bouhafs n’a fait que son boulot : informer. Bien des journalistes lui reprochent de ne pas informer mais de militer. À l’instar du présentateur de BFM, François Gapihan qui ironise dans un premier tweet : « Journalistes des luttes. C’est un métier. » Smiley qui sourit à l’appui. Et de poursuivre dans un second tweet : « Cette personne n’est pas journaliste. Cette personne est un militant. » Officiant pour une chaîne qui fait la part belle au journalisme d’opinion – et ça n’est pas une critique – le commentaire reste pour le moins savoureux. Par ailleurs, BFMTV a, à de nombreuses reprises, acheté et diffusé les images enregistrées par Taha Bouhafs, comme ce fut le cas pour l’intrusion de militants dans les locaux de la CFDT le jour même, comme l’indique le compte officiel de la chaîne.

Pour autant, le journalisme d’opinion est-il un journalisme militant ? Vaste question à laquelle je répondrai volontiers oui. La question est posée autrement par le journaliste de France Culture, Frédéric Says, sur Twitter : «  Quelle différence entre le journalisme et l’activisme politique ? Vous avez 4h... » Je vous laisse plancher là-dessus.

Ce qui interpelle tout de même, c’est cette manière de démonétiser, de ringardiser, voire de délégitimer le militantisme. Il y a parmi les commentaires des journalistes – ceux et celles qui voudraient sans doute avoir le pouvoir d’attribuer la carte de presse – ce soupçon qui consiste à faire du militant une sorte de beauf. Un inutile. Voire un incompétent. Un empêcheur de tourner en rond.

Ce dimanche, en ouvrant les pages du JDD, on apprenait que les Assises du journalisme auront lieu du 31 mars au 3 avril à Tours. Elles consacreront leur 13ème édition autour de cette thématique : « Urgence climatique et responsabilités journalistiques ». Les journalistes auraient donc une responsabilité face à l’urgence climatique ? Indéniablement. Ne pas reconnaître que cela fait d’eux des militants serait incohérent. Tout comme ne pas reconnaître qu’un journaliste est par nature – par conviction plutôt – un défenseur et un militant de la liberté de la presse, non ? Si Taha Bouhafs avait choisi la thématique de la 13ème édition des Assises du journalisme, sans doute aurait-il choisi : « Violences policières et responsabilités journalistiques ». Beaucoup y aurait vu un acte militant là où pour la cause écologique on y voit un terrain neutre – vous savez la fameuse neutralité/objectivité journalistique. C’est un leurre – d’autant plus à l’heure où tout le monde se revendique de l’écologie. Et sans doute Taha Bouhafs aurait-il eu raison d’ailleurs. Parce que bien des journalistes auraient enfin compris – à l’instar du Monde qui a récemment proposé une enquête complète et inquiétante sur la « doctrine du maintien de l’ordre » – qu’il se joue en ce moment dans les rues de France une lutte essentielle : la défense de notre système de retraites (certes) mais aussi le combat pour nos droits et libertés. Le niveau d’exaspération est total. Et l’affaire Taha Bouhafs, comme une énième goutte d’eau qui fait déborder le vase, est aussi insupportable que révoltante.

L’avocat de Taha Bouhafs a parlé d’affaire d’État. Il a raison. L’affaire est grave. Parce qu’un journaliste a passé 24h en garde à vue pour avoir simplement diffusé une information. Taha Bouhafs est un journaliste. Taha Bouhafs est un militant. Et alors ? Ni pour une raison, celle d’être journaliste, ni pour l’autre, celle d’être militant, l’arrestation n’était justifiée. Ça n’est pas une tare d’être militant. Au contraire, ça libère de l’illusion de liberté.

 

Pierre Jacquemain

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Vos réactions

  • en taule celui là il mérite la même cellule que Balkany

    jean Le 21 janvier à 14:50
       
    • Ferme ta gueule macroniste !

      frederic Le 25 janvier à 01:15
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